‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 32 sur 192 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

CONSTANCE, L E O N O R

A H ! quel voyage, & quel féjour

Pour l’héritière de Navarre !

Votre tuteur don Pèdre eli un tyran barbare:

il vous force à fuir de fa cour.

Du fameux duc de Foix vous craignez la tendrefe

Vous fuyez la haine & l’amour;

Vous courez la nuit & le jour,

Sans page & fans dame d'atour.

Cvj

Quel état pour une princeffe !

Vous vous exposez tour-à-tour

A des dangers de toute efpèce.

Constance.

J’efpère que, demain, ces dangers, ces malheurs, De la guerre civile effet inévitable, Seront au moins fuivis d’un ennui tolérable;

Et je pourrai cacher mes pleurs

Dans un atyle inviolable.

O fort ! à quels chagrins me veux- tu réferver J

De tous côtés infortunée,

Don Pèdre aux fers m’avait abandonnée ;

Gafton de Foix veut m’enlever.

Je fuis de vos malheurs comme vous occupée; Malgré mon humeur gaie ils troublent ma raifon: Mais un enlèvement , ou je fuis fort trompée,

Vaut un peu mieux qu’une prifon.

Contre Gafton de Foix quel courroux vous anime ?

Il veut finir votre malheur; Il voit ainfi que nous don Pèdre avec horreur.

Un Roi cruel qui vous opprime

Doit vous faire-aimer un vengeur.

Constance..

Je hais Gafton de Foix autant que le Roi-même,.

Et pourquoi? parce qu’il vous aime?

Lui, m’aimer! nos parens fe font toujours haïs. Belle raifon !

Constance.

Son père accabla ma famille.

Le fils eft moins cruel, Madame, avec la fille ; Et vous n’êtes point faits pour vivre en ennemis.

Constance.

De tout te ms la haine fépare

Le fang de Foix & le fang de Navarre.

Mais l’amour eft utile aux raccommodemens.

Enfin dans vos raifons je n’entre qu’avec peine ?

Et je ne crois point que la haine

Produife les enlèvemens.

Mais ce beau duc de Foix que votre cœur déteste 3 L’avez--vous vu, Madame ?

Constance

Au moins mon fortfunefte A mes yeux indignés n'a point voulu l’offrir. Quelque hazard aux fiens m’a pu faire-paraître,

Vous m’avoûrez qu’il faut connaître

Du moins avant que de haïr.

Constance.

Jai juré,Léonor, au tombeau de mon père.

De ne jamais m’unir à ce fang que je hais» Serment d’aimer toujours, ou de n’aimer jamais.

Me paraît un peu téméraire.

Enfin, de peur des Rois & des amans, hélas!

Vous allez dans un cloître enfermer tant d’appas.

Constance.

Je vais dans un couvent tranquille,

Loin de Gafton , loin des combats,

Cette nuit trouver un afile.

Ah! c’était à Burgos, dans votre appartement.

Qu’était en effet le couvent.

Loin des hommes renfermée,

Vous n’avez pas vu feulement

Ce jeune & redoutable amant

Qui vous avait tant alarmée.

Grâce aux troubles affreux dont nos états font pleins. Au moins dans ce château nous voyons des hu-

mains.

Le maître du logis , ce baron qui vous prie A dîner malgré vous , faute d’hôtellerie, Eft un baron abfurde, ayant affez de bien, Grofièrement galant avec peu de fcrupule ,

Mais un homme ridicule

Vaut peut-être encor mieux que rien.

Constance.

Souvent, dans le loifir d’une heureufe fortune. Le ridicule amufe ; on fe prête à les traits ;

Mais il fatigue , il importune Les cœurs infortunés & les efprits bien-faits.

Mais un efprit bien - fait peut remarquer, je penfe ; Ce noble cavalier fi prompt à vous fervir, Qu’avec tant de refpects , de foins , de complai-

fance, Au-devant de vos pas nous avons vu venir.

Constance.

Vous le nommez?

Je crois qu’il fe nomme Alamir.

Constance.

Alamir ? il paraît d’une toute autre efpèce Que monsieur le baron.

Oui, plus de politeffe , Plus de monde, de grâce.

CONSTANEE.

Il porte dans fon air Je ne fais quoi de grand.

Oui.

Constance.

De noble.

Oui,

De fier.

Le o n o R.

Oui. J’ai cru même y voir je ne fais quoi de tendre;

Constance.

Oh point. Dans tous les foins qu’il s'empreffe à nous

rendre,

Son refpect eft fi retenu !

Son refpect eft fi grand, qu’en vérité j’ai cru

Qu’il a deviné votre alteffe.

Constance.

Les voici; mais fur-tout point d'altefe en ces lieux:

Dans mes deftins injurieux Je conferve le cœur, non le rang de princenfe. Garde de découvrir mon fecret à leurs yeux; Modère ta gaieté déplacée , imprudente;

Ne me parle point en fuivante.

Dans le plus fecret entretien Il faut t’accoutumer à pafier pour ma tante,

Oui, j’aurai cet honneur ; je m’en fouviens très-

bien.

Point de refpect, je te l’ordonne.

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