‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 41 sur 192 · SCENE PL SANCHETTE & HERNAND/«»i fur le devant · texte numérisé non relu

SCENE PL SANCHETTE & HERNAND/«»i fur le devant

LA PRINCESSE DE NA VARRE arrive par un

des côtés du fond fur le théâtre , entre DON M O RIL L O

&LE DUC DE FOIX, Suite.

L e O N O R à Morillo.

Oui, Monfieur, nous allons partir.

Le Duc de F o i x ,à part.

Amour, daigne éloigner un départ qui me tue!

SANCHETTE à Hernand.

On ne commence point. Je ne puis me tenir; Quand aurai-je une fête aux yeux de l’inconnue? Je la verrai jaloufe, & c'eft un grand plaifir. CONSTANCE voulant' pajjci par une porte ; elle s’ou*

vre 9 & paraît remplie de guerriers.

Que vois-je, ô Ciel ? fuis-je trahie ?

Ce paflage eft rempli de guerriers menaçans ! Quoi, don Pèdre en ces lieux étend fa tyrannie?

La frayeur trouble tous mes fens.

( les Guerriers entrent fr la fcene y précédés de trompettes G tous les Acteurs de la comédie fe rangent d’un côté du théâtre.)

Un Guerrier, chantant.

Jeune Beauté, ceffez de vous plaindre,

Banniffez vos terreurs ,

C’eft vous qu’il faut craindre :

Banniffez vos terreurs,

C'eft vous qu'il faut crain dre.

Régnez fur nos cœurs.

LE C H OE U R répète.

Jeune Beauté, ceffez de vous plaindre, &c.

( Marche de Guerriers dan fans. )

Un Guerrier.

Lorfque Vénus vient embellir la terre 3

C'eft dans nos champs qu’elle établit fa cour

Le terrible Dieu de la guerre , Défarmé dans fes bras, fourit au tendre Amour.

Toujours la beauté difpofe

Des invincibles guerriers; Et le charmant Amour eft fur un lit de rofe

A l’ombre des lauriers.

Le C h oe u r.

Jeune Beauté, ceffez de vous plaindre, &C,

( on danfe. )

Un Guerrier.

Si quelque tyran vous opprime,

il va tomber la victime

De l’amour & de la valeur;

Il va tomber fous le glaive vengeur.

Un Guerrier.

A votre préfence

Tout doit s’enflammer;

Pour votre défenfe

Dv

Tout doit s’armer;

L’amour, la vengeance

Doit nous animer.

Le CHOEUR répète.

A votre préfence

Tout doit s’enflammer, &c.

( on danfe. )

Constance à Léonor.

Je l’avoûrai, ce divertiffement

Me plaît, m’alarme davantage; On dirait qu’ils ont fu l’objet de mon voyage» Ciel! avec mon état quel rapport étonnant?

Bon , c'eft pure galanterie,

C'eft un air de chevalerie, Que prend le vieux baron pour faire l'important. [la Princejje veut s'en aller le Chœur rarrête en chantant'. )

Demeurez, préfidez à nos fêtes ;

Que nos cœurs foient ici vos conquêtes»

Deux Guerriers.

Tout l’univers doit vous rendre

L’hommage qu’on rend aux Dieux;

Mais en quels lieux

Pouvez-vous attendre

Un hommage plus tendre,

Plus digne de vos yeux ?

Le C h oe u r.

Demeurez, préfidez à nos fêtes,

Et que nos cœurs foient vos conquêtes» ( les Acteurs du Divertiffement, rentrent par le meme portique,} ( Pendant que Confiance parle à Léonor , don Morillo qui

efi devant elles leur fait des mines , & Sanchette qui efi

alors auprès du duc de Poix , le tire à part fur le devant

du théâtre,

Sanchette au duc de Foix.

Ecoutez donc, mon cher amant ; L’aubade qu’on me donne eft étrangement faite: Je n’ai pas pu danfer. Pourquoi cette trompette? Qu'eft-ce qu’un Mars, Vénus, des tyrans, des

combats ,

Et pas un feul mot de Sanchette ?

A cette dame-ci tout s'adreffe en ces lieux:

Cette préférence me touche.

- Le Duc de F o i x.

Croyez-moi, taifons-nous ; l’amour refpectueux Doit avoir quelquefois fon bandeau fur la bouche;

Bien plus encor que fur les yeux.

Sanchette.

Quel bandeau ? quels refpeéts ? ils font bien en-

nuyeux !

MORILLO, s avançant vers la prince]^ Eh bien, que dites-vous de notre ferénade ?

La tante eft-elle un peu contente de l’aubade ?

Et la tante & la nièce y trouvent mille appas.

Constance à Léonor,

Qu'eft-ce que tout ceci ? Non , je ne comprends pas

Les contrariétés qui s'offrent à ma vue ;

Cette rufticité du feigneur du château,

Et ce goût fi noble , fi beau ,

D’une fête fi prompte & fi bien entendue.

M O RILLO.

Eh bien donc, notre tante approuve mon cadeau;

Il me paraît brillant, fort heureux & nouveau.

M O RIL LO, La porte était gardée avec de beaux gens-d’armes : Hé, hé, l’on n'ef pas neuf dans le métier des armes.

Constance.

C'eft magnifiquement recevoir nos adieux; Toujours le fouvenir m’en fera précieux.

Je le crois. Vous pourriez voyager par le monde Sans être têtoyée , ainfi qu’on l'ef ici :

Soyez fage, demeurez-y ; Cette fête, ma foi, n’aura pas fa fécondé :

Vous chômerez ailleurs. Quand je vous parle ainfi, C’eft pour votre feul bien; car pour moi, je vous 1 • jure Que fi vous décampez, de bon cœur je l’endure; Et quand il vous plaira , vous pourrez nous quitter.

Constance.

De cette offre polie il nous faut profiter; Par cet autre côté permettez que je forte.

On nous arrête encore à la fécondé porte ? Que vois-je ! quels objets ! quels fpectacles char-

mans !

LEONOR Ma nièce, c’eft ici le pays des romans.

( il fort de cette fécondé porte une troupe de Danfeurs 6 de

Danfeufes avec des tambours de bafque & des tambourins. )

( après cette entrée , Léonor fe trouve à côté de Morillo , &

lui dit : ) Qui font donc ces gens-ci ?

Morillo au Duc de Foix.

C’eft à toi de leur dire Ce que je ne fais point.

Le Duc DEFoIXàla princejje de Navarre

Ce font des gens favans ,

Qui dans le ciel tout-courant lavent lire.

Des Mages d'autrefois illuftres defcendans , A qui fut réfervé le grand art de prédire.

( les Aftrolo^ues Arabes , qui étaient refiés fous le portique

pendant la danfe , s 7 avancent fur le théâtre , S tous les

Acteurs de la Comédie fe rangent pour les écouter. )

Une Devineresse chante.

Nous enchaînons le tems ; le plaifir fuit nos pas ; Nous portons dans les cœurs la flatteule efpérance;

Nous leur donnons la jouiflance

Des biens même qu’ils n’ont pas ;

Le prélent fuit, il nous entraîne;

Le paffe n'ef plus rien.

Charme de l’avenir, vous êtes le feul bien

Qui refte à la faibleffe humaine.

Nous enchaînons le tems, &c.

( on danfe. )

Un Astrologue.

L’aftre éclatant & doux de la fille de fonde ;

Qui devance ou qui fuit le jour ,

Pour vous recommençait fon tour.

Mars a voulu s’unir, pour le bonheur du monde 3

A la planète de l’Amour.

Mais quand les faveurs céleftes Sur nos jours précieux allaient fe raffembler ,

Des Dieux inhumains & funestes

Se plaifent à les troubler.

Un ASTROLOGUE, alternativement avec le Chœur*

Dieux ennemis, Dieux impitoyables.

Soyez confondus !

Dieux fecou rables ,

Tendre Vénus,

Soyez à jamais favorables!

Constance.

Ces Aftrologues me paraiffent Plus inftruits du paffé que du fombre avenir;

Dans mon ignorance ils me laiffent; Comme moi fur mes maux ils femblent s’attendrir; ils forment comme moi des fouhaits inutiles,

Et des efpérances ftériles ,

Sans rien prévoir, & fans rien prévenir.

Le Duc de F o i x, Peut-être ils prédiront ce que vous devez faire 3 Des fecrets de nos cœurs ils percent le myftère. Une Devineresse s'approche de la Princejje, & chante ;

Vous excitez la plus fincère ardeur,

Et vous ne fentez que la haine ;

Pour punir votre ame inhumaine

Un ennemi doit toucher votre cœur.

( enfuite s avançant vers Sanchette : ) Et vous, jeune Beauté que l’Amour veut conduire,'

L’Amour doit vous inftruire ;

Suivez fes douces lois.

Votre cœur eft né tendre ;

Aimez , mais en fefant un choix,

Gardez de vous méprendre.

Sanchette.

Ah ! l’on s’adreffe à moi ; la fête était pour nous. J’attendais ; j’éprouvais des transports fi jaloux/

Un Devin et une Devineresse 3

s'adreflant à Sanchette^

En mariage

Un fort heureux

Eft un rare avantage ;

Ses plus doux feux

Sont un long efclavage.

Du mariage

Formez les nœuds;

Mais ils font dangereux.

L’amour heureux

Eft trop volage.

Du mariage

Craignez les nœuds ,

ils font trop dangereux.

SANCHETTE au duc de Foix, Bon ! quels dangers feraient à craindre en mariage. 3 Moi, je n’en vois aucun; de bon cœur je m’engage :

Nous nous aimons, tout ira bien.

Puifque nous nous aimons, nous ferons fort fidèles; Donnez-moi bien fouvent des fêtes auffi belles.

Et je ne me plaindrai de rien.

Le Duc de Foix.

Hélas ! j’en donnerais tous les jours de ma vie 3

Et les fêtes font ma folie ; Mais je n’efpère point faire votre bonheur.

SANCHETTE

Il ef déjà tout fait ; vous enchantez mon cœur.

( on danfe. ) ( les"A fleurs de la comédie font rangés fur les ailes : San-

chette veut danfer avec le duc de Foix , qui s’en défend \

Morillo prend la princeffe de Navarre , & danfe avec elle. ) GUILLOT, avec un garçon jardinier , vient interrompre

la darfe , dérange tout , prend le duc de Foix G Morillo par

la main , fait des fignes en leur parlant bas , & ayant fais

Cefer la mufique , il dit au duc de Foix :

Oh! vous allez bientôt avoir une autre danfe:

Tout eft perdu, comptez fur moi.

Le Duc de F o i x à Morille* Quelle étrange aventure !Un Alcade ! Eh pourquoi?

Il vient la demander par ordre exprès du Roi.

Le Duc de F o i x.

De quel Roi ?

De don Pèdre.

Le Duc de Foix.

Allez ; le Roi de France Vous défendra bientôt de cette violence.

Leonor à la princejje.

Il paraît que fur vous roule la conférence.

Bon ; mais en attendant qu’allons-nous devenir ? Quand un Alcade parle, il faut bien obéir.

Le Duc de Foix.

Obéir, moi ?

Sans-doute 9 & que peux-tu prétendre?

Le Duc de Foix.

Nous battre contre tous , contre tous la défendre?

Qui, toi, te révolter contre un ordre précis. Emané du Roi même? es-tu de fang-raffis?

Le Duc de Foix.

Le premier des devoirs eft de fervir les Belles;

Et les Rois ne vont qu'après elles.

Ce petit parent-là m’a l’air d’un franc vaurien: Tu feras.,.. Mais ma foi je ne m’en mêle en rien. Rebelle à la juftice ! Allons , rentrez , Sanchette , Plus de fête.

(MoriUo poujfc Sanchette dans L^t mafon y renvoie la mufi*

que , & fort a^cc fon monde»}

S A N CHETTE

Eh quoi donc?

LEONO R.

D’où vient cette retraite, Ce trouble, cet effroi, ce changement foudain?

Constance, Je crains de nouveaux coups de mon trifte deftin.

Le Duc de Foix.

Madame , il eft affreux de caufer vos alarmes : Nos divertifemens vont finir par des larmes.

Un cruel....

Constance.

Ciel ! qu’entends-je ? Eh quoi jufqu'en ces lieux Gafton pourfuivrait-il fes projets odieux ?

Qu’avez-vous dit ?

Le Duc de Foix.

Quel nom prononce votre bouche ?

Gafton de Foix, Madame, a-t-il un cœur farouche? Sur la foi de fon nom j’ofe vous protester Qu'ainfi que moi, pour vous, il donnerait fa vie : Mais d’un autre ennemi craignez la barbarie; De la part de don Pèdre on vient vous arrêter. M’arrêter ?

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