‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 68 sur 192 · APOLLON · texte numérisé non relu

APOLLON

Les Neuf Muses.

*===== --— P E RS O N NA G E S danfans au 11^. Acte

BERGERS et BERGÈRES.

ACTEI I. (a) Le théâtre repréfente le bocage des Mufles, Les deux côtés

du théâtre font formés des deux Collines du Parnajfle :

des berceaux entrelacés de lauriers & de fleurs régnent

fur h penchant des Collines ; au-dejjbus font des grottes

percées àjour, ornées comme les berceaux, dans le J quel-,

les font des Bergers & Bergères ; le fond efl compofé de

trois grands berceaux en architecture,, LIDIE, ARSINE, BERGERS & BERGERES.

Oui, parmi ces bergers aux Mules confacrés , Loin d’un tyran fuperbe & d’un amant volage, Je trouverai la paix , je calmerai l’orage

Qui trouble mes fens déchirés.

ARSINE.

Dans ces retraites paifbles

Les Mufes doivent calmer

Les cœurs purs, les cœurs fenfibles.

Que la cour peut opprimer.

Cependant vous pleurez ; votre œil en vain con-

temple

Ces bois, ces nymphes, ces pafteurs.

De leur tranquillité fuivez l'heureux exemple.

La Gloire a vers ces lieux fait-élever fon temple»

La honte habite dans mon cœur !

La Gloire, en ce jour même, au plus grand Roi

du monde, Doit donner de fes mains un laurier immortel ; Bélus va l’obtenir.

Votre douleur profonde

Redouble à ce nom fi cruel.

Bélus va triompher de l’Afie enchaînée ; Mon cœur & mes États font au rang des vaincus. L’ingrat me promettait un brillant hyménée ; il me trompait du moins : il ne me trompe plus, il me laiffe... je meurs , & meurs abandonnée !

Il a trahi vingt Rois ; il trahit vos appas ;

il ne connaît qu’une aveugle puiflance.

Mais, vers la Gloire il adreffe fes pas; Pourra-t-il fans rougir foutenir ma préfence ?

Les tyrans ne rougiffent pas.

Quoi, tant de barbarie avec tant de vaillance!

O Mufes, foyez mon appui ;

Secourez-moi contre moi-même;

Ne permettez pas que j’aime

Un Roi qui n’aime que lui. *======= = =================== LÈS BERGERS et LES BERGERES, canfa»

crés aux Mufes , forcent des antres du Parnafc , au fon des

infrumens champêtres.

L I D I E aux Bergers.

V enez , tendres Bergers, vous qui plaignez mes lar-

mes,

Mortels heureux , des Mufes inpirés , Dans mon cœur agité répandez tous les charmes

De la paix que vous célébrez.

Les Bergers en choeur.

Oferons-nous chanter fur nos faibles mufettes ,

Lorfque les horribles trompettes

Ont épouvanté les échos?

Une Bergere.

Que veulent donc tous ces héros ?

Pourquoi troublent-ils nos retraites?

Au temple de la Gloire ils cherchent le bonheur.

Les Bergers.

Il eft aux lieux où vous êtes,

il eft au fond de notre cœur.

Un Berger.

Vers ce temple, où la mémoire

Confacre les noms fameux.

Nous ne levons point nos yeux ;

Les Bergers fort affez heureux

Pour voir au moins que la gloire

N’eft point faite pour eux.

( on entend un bruit de timbales 6* de trompettes. )

Chœur de Guerriers quon ne voit pas encore.

La guerre fanglante ,

La mort, l’épouvante

Signalent nos fureurs.

Frayons-nous un paffage,

A travers le carnage,

Au faîte des grandeurs.

Petit Choeur de Bergers.

Quels fons affreux ! quel bruit fauvage !

O Mufes, protégez nos fortunés climats.

Un Berger.

O Gloire dont le nom femble avoir tant d’appas 3

Serait-ce là votre langage ?

BÉLUS paraît fous le berceau du milieu , entouré de fe

guerriers ; il efl fur un trône porté par huit Rois enchaînés.

BÉLUS

Rois qui portez mon trône, efclaves couronnés, Que j’ai daigné choifir pour orner ma victoire ; Allez, allez m’ouvrir le temple de la Gloire, Préparez les honneurs qui me font deftinés.

( il defcend & continue. )

Je veux que* votre orgueil fécondé

Les foins de ma grandeur ; La Gloire, en m’élevant au premier rang du monde

Honore affez votre malheur.

{fa fuite fort,}

On entend une mufique douce ^

Mais quels accens pleins de molefe Offensent mon oreille & révoltent mon cœur!

L’humanité, grands Dieux, eft-elle une faiblefe ?

Parjure amant, cruel vainqueur,

Mes cris te pourfuivront fans cefle.

Vos plaintes & vos cris ne peuvent m’arrêter;

La Gloire loin de vous m’appelle :

Si je pouvais vous écouter,

Je deviendrais indigne d’elle.

Non, la Gloire n'ef point barbare & fans pitié; Non, tu te fais des Dieux à toi-même femblables;

A leurs autels tu n’as facrifié Que les pleurs & le fang des mortels miférables.

Ne condamnez point mes exploits ;

Quand on fe veut rendre le maître,

On efl malgré foi quelquefois

Plus cruel qu’on ne voudrait.être.

Que je hais tes exploits heureux !

Que le fort t’a changé ! que ta grandeur tégaré’

Peut-être es-tu né généreux :

Ton bonheur t’a rendu barbare.

B ÉLUS

Je fuis né pour dompter, pour changer l’univers:

Le faible oifeau dans un bocage

Fait-entendre fes doux concerts;

L’aigle qui vole au haut des airs

Porte la foudre & le ravage.

Ceffez de m’arrêter par vos murmures vains, Et laifez-moi remplir mes auguftes deftins.

( B élus fort pour aller au temple» )

O Mufes, puiffantes Déeffes , De cet ambitieux fléchiffez la fierté ;

Secourez-moi contre fa cruauté ,

Ou du moins contre mes faibleffes.

======================== j.. ===== === = = == APOLLONG les Muses defcendent dans un char qui

repofe par les deux bouts fur les deux Collines du Parnajfe,

( elles chantent en cheeur, )

N O U S adoucifons

Par nos arts aimables

Les cœurs impitoyables,

Ou nous les punifons.

Bergers, qui dans ces bocages

Apprîtes nos chants divins,

Vous calmez les monfires fauvages 5

Fléchiffez les cruels humains.

( les Bergers danfent. )

Apollon.

Vole, Amour, Dieu des Dieux , embellis mon em-

pire ,

Défarme la guerre en fureur :

D’un regard, d’un mot, d’un fourire.

Tu calmes le trouble & l’horreur ;

Tu peux changer un cœur.

Je ne peux que l’inftruire.

Vole, Amour , Dieu des Dieux, embellis mon em-

pire ,

Défarme la guerre en fureur.

B É L U S rentre, fuivi de fis guerriers.

Quoi, ce temple pour moi ne s’ouvre point encore?

Quoi, cette Gloire que j’adore

Près de ces lieux prépara mes autels;

Et je ne vois que de faibles mortels ,

Et de faibles Dieux que j’ignore?

Choeur de Bergers.

C’eft allez vous faire-craindre;

Faites-vous enfin chérir :

Ah qu’un grand cœur ef à plaindre,

Quand rien ne peut l’attendrir !

Une Bergere.

D’une beauté tendre & foumife

Si tu trahis les appas,

Cruel vainqueur, n’efpère pas

Que la Gloire te favorife.

Un Berger,

Quoi, vers la Gloire il a porté fes pas,

Et fon cœur ferait infidèle ?

Ah ! parmi nous une honte éternelle

Eft le fupplice des ingrats.

Qu’entends-je ! il eft au monde un peuple qui m'of-

fenfe ?

Quelle eft la faible voix qui murmure en ces lieux,

Quand la terre tremble en filence ?

Soldats, délivrez-moi de ce peuple odieux.

Le Choeur des Muses.

Arrêtez , respectez les Dieux

Qui protègent l'innocence.

Des Dieux ! Oferaient-ils fuipendre ma vengeance?

Apollon et les Muses.

Ciel, couvrez-vous de feux! tonnerres, éclatez!

Tremble, fuis les Dieux irrités.

( on entend le tonnerre , & des éclairs partent du char où

font les Mufes avec Apollon. )

Apollon feul.

Loin du temple de la Gloire,

Cours au temple de la Fureur :

On gardera de toi l’éternelle mémoire,

Avec une éternelle horreur.

Le Choeur d’Apollon et des Muses.

Cœur implacable.

Apprends à trembler :

La mort te fuit, la mort doit immoler

Ce fortuné coupable.

Cœur implacable.

Apprends à trembler.

Non, je ne tremble point, je brave le tonnerre ; Je méprife ce temple, & je hais les humains :

Jembrâferai de mes puiffantes mains

Les triftes relies de la terre.

C H OE U R

Cœur implacable,

Apprends à trembler :

La mort te fuit, la mort doit immoler,

Ce fortuné coupable.

Cœur implacable,

Apprends à trembler.

Apollon et les Muses, à Lidiei Toi qui gémis d’un amour déplorable.

Eteins fes feux , brife fes traits ;

Goûte par nos bienfaits

Un calme inaltérable.

( Les Bergers & les Berbères emmènent Lidle» )

Fin du fécond A&e,

nsjys

Thétre. Tome IX. H P E RS O N NA G E S chant ans au IIImeAce LE G R A N D -P B Ê T R E de la Gloire.

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