TROISIÈME. PARTIE
l^éê défauis où tombent €«ig( qui s'écarteat cLet ancioiu dans les
sujets qu'ils ont traités. .
Hus mon zèle pour raotiquitë, et mon estime sineère pour ceux qui en ont fait reviviie les beautés viennent d'éclater , plu» la bienséance me prescrit *d« modération et de retenue en parlant de ceux qui s'eo sont écartés. Bien éloigné de vouloir fiiire de cet écrit une satire ni même une critique , je n'aurais jaftiais parlé de V Electre de M. Crdbiilûn^ si je ne m'y trouvais entâ*ainé par mou sujet ; mais les termes injuiieux qu'il a mis dans la pré* face de pette pièce contre les anciens en général, e( en particulier contre Sophocle, ne permetleut pas k uu homme de lettres de garder le silence^. En effet > puisque M. de Grébillon traite de préjugé Testime qu'on a pour Sophocle depuis près de trois mille ans ; puisqu'il dit ep termes formels qu'il croit avoir mieux réussi que les trois tragiques grecs k rendre Electre tout-k-fàit a plaindre; puisqu'il ose avancer que V Electre de Sophocle a plus de férocité que de véritable grandeur, et qu'elle a. autant de défauts que la sienne > n'est-il i>as même du devoir d'un homme de lettres de prévenir contre celte invective ceux qui pourraient, s'y laisser surprendre , et de déposer en quelque façou k la postérité qu'a la gloire de uotre siècl«] il n'y a aucun homme de bon goût , aucun véritable savant qui n!ait été révolté de ces expressions? Mon dessein n'est que de faire voir, par l'exemple même de cet auteur moderne , aux, détracteurs de l'antiquité , qu^ou ne peut , comme je l'ai déjk dit , s'écarter des anciens , dans les sujets qu'ib ont traités , sans s'éloigner en même temps de la nature, soit dans la fable, soit dans les caractères , soit dans l'élocution. Le cœur ne pense point par art ; et ces anciens , l'objet de leur mépris, ne consultaient que la nature. lU puisaient dans cette source de la vérité la noblesse , l'enthousiasme , l'abondance, et la pureté. Leurs adversaires, en suivant une route opposée , et en s'abandoonant aux écarts de
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leur imagination déréglée , ne rencontrent que bassesse , que froideur , que stérilité et que barbarie.
Je me bornerai ici a quelques questions auxquelles tout homme de bon sens peut aisément faire la réponse.
Gomment Electre peut-elle être chez M, de Crébillon plus k plaindre et plus touchante que dans Sophocle > quand elle est occupée d'un amour froid auquel personne ne s'intéresse , qui ne sert en rien a la catastrophe , qui dément son caractère, qui , de l'aveu même de Pauteury ne produit rien , qui jette enfin une espèce de ridicule sur le personnage le plus terrible et le plus inflexible de l'antiquité, le inoins susceptible d'amour, et qui n'a jamais eu d'autres passions que la douleur et la vengeance? !N'est-ce pas comme si on mettait sur le théâtre Gornélie amoureuse d'un jeune homn^ après la mort de Pompée? Qu'aurait pensé toute l'anfiquité,* si Sophocle avait rendu Chrysothémis amoui^euse d*Oreste pour l'avoir vu une fois combattre sur des murailles , et si Oreste avait dit a cette Chrysothémis t
Ah r si pour se flaUer de plaire à vos beaux yeux Il sufHsait d'un bras toujours victorieux, Peut-être à ce bonheur aurais-je pu prétendre ; Avec quelque valeur et l'amour le plus tendre, Quels efforts, quels travaux, quek illustres projets^ i^^'eût point tentés ce cœur charmé de vos attraits ? -
Qu'aurait-on dit dans Athènes , si , au lieu de cette belle exposition admirée de tous les siècles, Sophocle avait introduit Electre fesant confidence de son amour a la ;nuit ?
Qu'auraif-on dit , si , la première fois qu'Electre parle k Oreste , cet Oreste lui -eût fait confidence de .son amour pour une fille d'Ëgisthe, et si Electre l'avait payé par une autre confidence de son amour pour le fils de ce tyran?
Qu'aurait-on dit , si on avait entendu une fille d'^Égisthe s'écrier :
Fesons tout pour l'amour, s'il ne fait rieu pour moL
ya aurait-on dit d'une Électresurannjéc , qui, voyant venir le fils d'Égisthe , se serait adoucie jusqu'à dire :
DE L'AKTIQOITÉ. 199
Héla»! c'est loi.... que mou ame ëperduo S'émeut et s'auendrit à cette cbèi e vue !
Qu'aurait-on dit y si on avait vu le vAi/et^v^of , ou gou-* verneur d'Oreste , devenir le principal personnage de Li pièce^ attirer sur soi toute Tattention , efi&cer entièrement et avilir, celui qui doit faire le principal rôle \ de sorte que la pièce .devrait être intitulée Palamède plutôt qii* Electre!
Qu'aurait-on dit, si on avait vu Oreste (sans son ami Pylàde) devenir général désarmées d'Égisthe, gagner des batailles , cl^asser deux rois , sans que ce gouverneur en fût instruit?
Ficta voluptatls causa, sint pro±inia i>eris.
Qu^aurait-on dit du roman étranger à la pièce , que deux actes entiers ne suffisent pas pour débrouiller ?
Qii'aurait-'On dit enfin, si Sophocle avait chargé sw pièce de deux reconnaissances brusquées Tune et l'autre et très mal ménagées? Electre, qui sait ce que Tydéc a fait pour Égisthe , qui n'ignore pas qu'il est amoureux de la fille de ce tyran, peut-elle soupçonner un moment, sans aucun indice, que ce même Tydée est son frère? De pluS; comment est-il possible qu'Oreste ait été si peu instruit de son sort et de son nom ?
Horace et tous les Romains , après les Grecs , à la vue de tant d'absurdités , se seraient écriés tous d'une voix:
Qtiodcumque ostendii mihtsic, incredulus odi;
et j'ose assurer qu'ils auraient iroixsél' Electre de Sophocle, si elle avait été composée et écrite comme la française, tout-a-fait déraisonnable dans le caractère, sans justesse dans la' conduite , sans véritable noblesse dans les senlimens, et sans pureté dans l'expression.
Ne voit-on pas évidemment que le mépris Aes anciens modèles, la négligence à les étudier, et rindocilité à s'y conformer, mènent nécessairement a l'erreur et au mauvais goût? et n'est- il pas aussi nécessaire de faire remarquer aux jeunes gens qui veulent faire de bonnes études les fautes où sont tombés* les détracteurs de i'au-
tiquité, que de leur faire observer les beautés anciennes qu'ils doivent tâcher d'imiter? Je ne sais par queÛe fa*
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talitë il arrive que les poètes qui ont écrit contre les anciens, sans entendre leur langue, ont presque toujours très mal parlé la leur; et que ceux qui n'ont pu être touchés de l'htirmonie d'Homère et de Sophocle ont toujours péché contre Pharroonic >. qui est une partie essentielle de la poésie.
On n'aurait pas hasardé impunément devant les jug^ et sur le théâtre d'Athènes un vers dur, ni des termes impropres. Par quelle étrange corruption se pourrait-il faire qu'on souffrltparmi -nous ce nombre prodigieux de vers dans lesqueb ut syntaxe, la propriété des mots, la justesse des figures, le rhythme,sont éternellement yiolésV
Il faut avouer qu'il y a peu de pages dans V Electre de M. Grébillon où les fautes dont je parle ne se présentent en foule. La même négligence qui empêchent les auteurs modeiTies de lire les bons auteurs de- Panliquité , les empêche de travailler avec soin leurs propres ouvrages. Us redoutent la critique d'un ami sage , sévère , éclairé , comme ils redoutent la lecture d'Homère , de Sophocle^ de yirgile et de Gicéron. Par exemple > lorsque l'auteur d'j&Zec^re fait parler ainsi Itis à Electre.
Enfin ponr TOiia forcer à ▼ous donner à moi,
Vous saves si jamais j'exigeai rien du roi.
Il prétend qu'arec vous un nœud sacré m'unisse^
Ne m'en imputez point la cruelle injustice.
Au prix de tout mon sang je Toudrais être à tous.
Si c'était yotre areu qui* me fit votre époux.
Ah! par pitié pour vous, princesse infortunée,
Payes l'amour d'itys par un tendre hyménée.
Puisqu'il faut l'achever ou descendre au tombeau,
Laissez-en à mes feux allumer le flambeau.
Régnez donc avec moi \ c'est trop vous en défendre..'.
Je suppose que Tauteur éÛt consulté feu M. Dejpréaux siur ces vers, -je ne dis pas sur. le fond (car ce grand critique n'aurait pas- pu supporter une déclara<tion d'amour k Electre), je dis uniquement sur la ian* gue et sur la versification f alors M. Oespréaiu lui au^ rait dit , sans doute : il n'y a paç un seul de tous ces vers qui ne soit k réformer.
Enfin pour vous forcer à vous donner à moi, Yous savez si jamais j'exigeai rien du roi;
DR l'antiquits. dor
Ce rien n'est pas frauçàis , et sert à rendre ^k phraSc plus barbare ; il fallait dire : Vous savez si januris j'exigeai du roi qu'il vous forçât k m'ëpouser.
Il prétend qu'avec tous un naud'iacrë m'usÎMe, Ne m'en imputez point U cruelle injuitice.
Cet en n'est pas français , et la crueUe injustice u'tst pas raisonnable dans 'la bouche d'Itys : il ne doit point regarder comme crueJ et injuste un mariage qu'il ne veut faire que pour rendre Electre heureuse^
Au prix de tout mon Mng je roadrait être ^ tous, Si c'était votre aveu qui in« fit TOtre époux.
Au prix de tout mon sang vettt dire au prix de ma •vie ; et il n'y a pas d^apparence qu'on se marie quand on est moft. Si c'était votre aveu qui me fît ^ est prosaïque^ plat et dur, môme dans la prose la plus simple:
Ahl par pitié pour tous, piincesse infortunée^ Pajez l'amour d'Itys par un tendra hjménée.
Ces termes lâches et oiseux de /irmce^^e infortunée et de tendre hjménée aflaibliraient la meilleure tirade; il faut éviter soigneusement ces expressions fades. Par pitié pour vous , n'pst pas place; il fallait dire : Tout est à craiudre si vous n'obéissez pas au roi ; faites par pitié pour vous ce que vous ne faites pas par amour , par bienveillance , par cpudescendahce pour moi.
, Puisqu'il faut l'a/chever ou descendre au toi^beau, Laisses^eu à mes ieux allumer le flambeau. Kégnez donc avec moi ; c'est trop tous en défendre.
Vous devez sentir vousmémey aurait continué M. Despréaux, combien ces mois , puisqu'il faut laissez-en
à Mies /eux ; régnez-donc avec moi , ont a la fois de dureté et de faiblesse , combien tout cela manque de pu^ reié > <l<e noblesse et de chaleur. Reprenez cent lois le rabot et la lime.
Si M. Despréaux coBtinua«l h iire« aouffîrii'ait-il les vers soi vans '. .
QuHl^j'.rtf que ces fers ^ dont.il /'érftenf promis, Soient moins honteux powr m*i que l'hymcm do son fib.... Ta vertii ne te sert qu'à redoubler ma liaine..<,
. £gisthç ne prétend te (aire mon époux....
THEATRE. TOME Illi Q.*
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Bravez- /«, mais du moins du sort qui vous accable K'accosez donc que tous, princesse inexorable,,.^ Je Toulais, par Phjmendîiys et de ma fille, Voir rentrer quelque jour le sceptre en sa famille ;
Mais l'ingrate né Teut que nous immoler t)us
Madame, quel malheur, troublant votre sommeil , , Vous a fait de si loin devancer le soleil?
• Ce même Desprëaux aûrait-il pu s'empécber de rîre lorsque Electre dit h Égisthe :
Four cet heureux hymen ma maiir est toute prête ; Je n'en veux disposer q,u'en feveur de ton san|; , !Ët je la donne à qui te percera le ilanc.
Cette équivoque et cette pointe lui auraient paru précisément, de la mém^^espece que celle de Théophile, qu'il relève s^ bien dans une de ses judicieuses préfaces.
Ah! voilà ce poignard qui du sang de son maître 8'est souillé lâchement ; il en rougit, le traître.
Les vers de l'auteur ii'Éléctre ne sont pas moins ridicules : en faveur de ton sang signifie en faveur de ton fils y et non pas en faveur de ton sang versé. Cette pointe de ton sang, et de celui qui répandra ton sang , vaut bien la pointe de Théophile.
Il est certain qu'un auteur éclairé par dç telle.* critiques aurait retravaillé entièrement son ouvrage , et qu'il aurait surtout rais du naturel a la place du boursouflé. Il n'aurait point fait de ces fautes énormes contre le bon sens et contre la langue; son censeur lui aurait ciié :
Mon esprit n^admek point un pompeux barbarisme , Ni d'un vers ampoulé ^orgueilleux solécisme.
On n'aurait point vu. un héros « voguer au^ré de ses désirs plus qu'au gré des vents ; la foudre ouvrir le ciel et l'onde k sillons redoublés , et bouiHonner en source de feu ; de pâles éclairs s'armer de toutes parts ; » un héros « méditer son retour k grands pas ; la suprême sagesse des dieux , qui brave la crédule faiblesse des mortels; un grand cœur qui ne manque a son devoir que pour s'en instruire mieux ; » un interlocuteur qui dit : « Ne pénétrez-vous pas un si triste silence? des remords d'un ^cœur né vertueux , qui pour punir ce cœur vont
VB L'ASTIQVlTé. SoS
plus loin' que les dieux ; » une Electre qui dit : « Percez le cœiir d'Itys, mais respectez le mien. »
Il n'est que trop vrai , il faut l'avouer , à la honte de notre littérature, que dans la plupart de nos auteurs tragiques on trouve rarement six vers de suîtç qui n'aient de pareils défauts, et cela parce qu'ils ont la présomption de ne consulter personne (*) , ou l'indocilité de ne profiter d'aucun avis. Le peu de connaissance qu'ils ont eui-mémes des langues savantes, de la noble simplicité des anciens, de riiarmonie de la tragédie grecque, les leur fait mépriser. La précipitation et la paresse sont encore des défauts qui les perdent sans ressource (**). Xénophon leur crie en vain que le travail est la nourriture du sage, oi vovoi o^o? roi^ ayaMt. Ekiivrésd*un succès passager, ils se croient au-dessus des plus grands maîtres > et des anciens qu'ils ne connaissent presque que dé nom. Une bonne tragédie, ainsi qu'un bon poème, est l'ouvrage d'un esprit sublime, Magnœ mentis' opus , dit Juvénal. Ce n'est pas un faible cfibrt et un travail më» diocr» qui font y réussir.
L'illustre Racine joignait à un travail infini une grande connaissance de la tragédie grecque, une étude continuelle de ses beautés et de celles de leur langue et de la nôtre; il consultait de plus les juges les plus sévères, les. plus éclairés^ et qui lui étaient sincèrement attachés^ il les écoutait avec docilité ; enfin il se fesait gloire, ainsi que Despréaux, d'être revêtu des dépouilles des anciens f il avait formé son style sur le leur; c'est par la qu'il Vest fait un nom immortel. Ceux qui suivent une autre route n'y parviendront jamais. On peut réussir peut-être mieux que lui dans les catastrophes; on pent produire plus de terreur^ approfondir davantage les sentimens, mettre de plus grands mouvemens dans les iutriguesj mais quiconque ne se formera pas comme lui
(*) '»*InJi£etiideseendatjudicisaures,
( HORAT. , de Art. poet. ) (*•) ... Cl rmen reprehendite , q'uod non
Multa dies et multa lltura coërcuit , atque Praiiectum decies non càstigavit ad unguern,
(HoRAT. , de An. poet.)"
lo4 CONTEE US DiTBAGTBCIBS B» l'aNTJQVITÉ.
sur les anciens , quiconque surtout n'iiniteFa pas la pu* retë de leur style et du sieu 9 n'aura jamais de rëputa* tion dans la poslëriié.
On joue pendant quelques années des romans (barbares, qu'on nomme tragédies; mais -enfin les yeux s'ouvrent^ on a eu beau louer, .protéger ces .pièces, cUes finissent par être , aux jeux de tous les boanmes instruits, des monumens de mauvais goût.
«•.,.. . Vos exempHaria grœca Nocturnâ versate manu, versate diumâ,
( HoiÏAT. , de Art. poet. a63. >
CAïILINA,