‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 104 sur 275 · Q^ DISSERTATION · texte numérisé non relu

Q^ DISSERTATION

rend encore plus misérables , c*cst alors que le cœur est déchiré, ce qui est le vrai but de la tragédie.

A l'égard de cette partie de la catastrophe que Tauleur d'Orejte a imitée de Sophocle, et qu'il n a pas, dit-il, osé faire représenter, je suis d'un avis 5contrairc au sien : je crois que si ce morceau était joué avec terreur , il en produirait beaucoup.

Qu'oti se figuré Electre , Iphyse et Pylade saisis d'effroi et marquant chacun leur surprise aux cris de Clytemnestre,ce tableau devrait faire, ce me semble, un aussi grand effet a Paris qu'il en fit a Athènes, et cela aveé d'autant plus de raison que Clylemnestre inspire beaucoup plus de pitié dans la pièce française que dans la pièce grecque. Peut-être qu'a la première représentation, des genis mal intentionnés purent profiter de la difficulté de représenter cette action sur un théâtre étroit et embarrassé par la foide des spectateiu-s, pour y jeter quelque ridicule. Mais, comme il est très-certain que la chose est bonne en soi , il faudrait nécessairement qu'elle parût bonne a la longue, malgré tous les discours et toutes les critiques. Il ne serait pas même impossible de disposer le théâtre et les décorations d'une naanière qui favorisât ce grand tabl^u. Enfin , û me paraît que celui qui a heureusement osé faire paraître un^ ombre d'après Eschvle, et d'après Euripide, pourrait fort bien faire entendre les cris de Clytèinnestre d'après Sophocle. Je maintiens que ces coups bien ménagés sont la véritable tragédie, qui ne consiste pas dans les senti mens galans, ni dans les raisonnemens, mais dans une action pathétique , terrible , théâtrale , telle que celles.

Electre ne participe point dans Oreste au meurtre de sa mère, comme àansVÉlectre dé Sophocle, et encore plus dans celle d'Euripide et d'Eschyle. Ce qu'elle crie U son frère dans le moment de la catastrophe la justifie ;

..... Achève, et sois inexorable; Venge-nou», Tenge-la (♦); tranche un ncjeud si coupable; Frappe , immole à ses pied» cet inftmc assassin.

Je n^ comprends pas comment la même nation qui

^*) Clytemnestre.

SUE LA TBACÉDIB d'oEESTB. \qS

voit tous .les jours sans horreur le dënoumen^ de Rodo» gune f et qui a soiifiert celui de Tkyeste et iïAlrée , pourrait désapprouver le tableau que formerait cette ca- ^ tastrophe. Rien de moins cons^fqueat. L'alrocitd du spectaclé d'un père qui voit sur le théâtre même le sang de sou propre fils innocent et massacrépar un frère barbare doit causer infiniment plus d'horreur que le meurtre in» volontaire et forcé d'une femme coupable, meurtre ordonné d'ailleurs expressément par les dieux.

Orestcest certainement plus & plaindre dans l'auteur finançais que dans l'athénien , et la Divinité y est plus ménagée. £lle y punit un crime par un crime; mais elle punit avec raison Oreste qui a désobéi. C'est cette désobéissance qui forme précisément ce qu'il y a de plustou- 'chent dans la pièce. Il n'est palticide que pour avoir trop éconté'avec sa sœur la voix de la nature ; il n'est malheureux que pour avoir été tendre : il inspire ainsi la compassion et la terreur; mais il les inspire épurées et dignes de toute la majesté du poème dramatique : ce n'est point ici junG crainte ridicule qui diminue la fermeté de l'ame; ce n'est point une compassion mal entendue, fondée sur l'amour le plus étrange et le plus déplacé, qui serait aussi absurde qu'injuste.

Quant au dernier récit. que fait Pylade , Je ne sais ce qu'on .y pourrait trouver a redire. Les applaudissemens redoublés qu'il a reçus le mettent pleinement au-dessus de la critique. Les Orecs ont été chaimés de celui d'Euripide, où le meurtre d'Égisthe est raconté fort au long. Comment notre nation pourrait-elle improuver celui-ci, qui contient d'ailleurs une révolution imprévue , mais fondée, dont tous les spectateurs sont d'autant plus satisfaits qu'elle n'est enaucûne façon annoncée, qu'elle est a la fois étonnante et vraisemblable y e( qu'elle conduit naturellement 4 la catastrophe 7

Ce n'est fias un de ces dénoûmens vulgaires dont parle M. de la Bruyère, et. dans lequel les mutins -n'entendent point raison. On voit assez quel ajrt il y a d'avoir amené de loin cette révolution , en feSaét dire â Pammène , dès le troisième acte :

lia race des yrait roij tôt ou tard estcbérie.

jg6 m9êttiTjLtlOV y ETC.

Je detaiande après cela si la rëpubliqae des lettres n'apas obligation k un auteur qui ressuscite l'antiquité dans tonte sa noblesse^ dans tont*^ sa grandeur et dans toute sa force j et qui y joint les pins grands efibrts de la nature ,^ sans ancun mëlango dès petites (aibiesses et des misera* blés inlrigues amotareuses qui déshonorent le théâtre parmi nous?

L'impression de la pièce met m liberté de juger du mérite de la diction , des pensées , et des scnlimens dotrt elle est remplie. On verra si l'auteur a imité les grands modèles , et de quelle manière il l'a fait. On y trouvera \\n grand nombre de pensées tirées de Sophocle; cela était inéyitahle, et d'ailleurisi on ne pouvait mieux faire. J'en ai reconnu plusieurs tirées ou imitées d'Euripide , qui ne me paraissent pas moins belles dans l'auteur français que dans le gre€ mâme t telles sont ces pensées de Clytemnestre :

Vous pleurez dans les fers ; et moi , dans ma grandeur. Vous frappez une mère,- et je Vai mérité.

, . • . vJux «VTWf ct>a» Et celle-ci d'Electre y qui a été si applaudie :

Qui pourrait de ces dieux encenser les autels , S'ils voyaient sans piti^les malheurs des mortels, Si le crime insolent, dans son henreose irresse,- Ecrasait à loisir l'innocente faiblesse ?

Xîi^ity^aJ''* prpi» yttuKÉÔ u>É?fl-6av 9>«etJf EiTo' (TiK* f iriat tVs «Tixiis uwepTjpa,

Les anciens avaient pour maxime de ne faire des acteurs subalternes > même de ceux qui contribuaient a la catasti'ophè > que des personnages muets , ce qui valait infiniment mieux que les <fiaiogues insipides qu'on taét de nos jours dans la bouche de deux ou trois confidens dans la même pièce. On né trouve point dans la tr»gëdie à'Orestè de ces personnages oisifs qui- ne font qu'écouter des confidences; et plût au ciel que le goiXt.en passât! Sophocle et Euripide ont mieux aimé i|e p<Nint ^aire parler Pylade que de lui faire dire des çhosjes inu-

CONTEE USS ]>ETftACr£1JB6 D$ ««UVTIQVITE. I97

tiles. Dans la nouvelle pièce , tous ies rôlas sontintëressans et nécessaires.

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