‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 107 sur 275 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Deux motifs ont fait choisir ce sujet de tragédie» qui paraît impraticable et peu fait pour les mœurs , pour les usages^ la manière de penser et le théâtre de Paris.

On a Youlu essayer encore une fois^ par une tragédie sans déclarations d'amour, de détruire le» reproches que toute TEurope savante fait à la France» de ne souffrir guère au théâtre que les intrigues galantes; et on a eu surtout pour-objet de faire connaître Ctcéron aux jeunes personnes qui fréquentent les spectacles.

Les grandeurs passées des Romains tiennent encore toute la terre attentive ; et TltaUe moderne met une partie de sa gloire àdécouTrir quelques ruines de l'ancienne. On montre arec respect la maison que Cicéron occupa : son nom est dans toutes les bouches , ses écrits dans toutes les mains; ceux qui ignorent dans leur patrie quel chef était à la tête de ses tribunaux H y a cinquante ans, savent en quel temps Cicéron était à la tête de llon>e. Plus le dernier siè~ cle de la république romaine a été bien connu de nous , plus ce grand homme a été admiré : nos nations'modernes, trop tard civilisées, ont eu longtemps de lui des idées vagues ou fausses. Ses ouvrages servaient à notre éducation; mais on ne savait pas jusqu*i\ quel point sa personne était respectable : l'auteur était superficiellement connu, le consul était presque ignoré. Les lumières que nous avons acquit ses nous ont appris à ne lui comparer aucun des hommes qui se sont mêl^s du gouvernement, et qui ont prétendu ù l'éloquence.

ao8 pBÉPAce.

Il semble que Cicéron aurait été tout ce qu*il aurait voulu être : il^agoa une bataiUe dans les gorg;es dlssus 9 où Alexandre avait vaincu les Perses. Il est bien vraisemblable que s'il s'était donné tout entier à la-guerre, à cette profession qui demande un sens droit ut une extrême vigilance, il çût été au rang des plus illustres capitaines de son siècle ; mais, comme César n'eût été que le second des orateurs, Cicéron n'eût. été que le second des généraux. Il préféra à toi/te autre gloire celle d'être le père de la maîtresse du monde; et quel prodigieux mérite ne fallait-il pas à un simple chevalier d'Arpinum pour p^cer la Ibuie de tant de grands hommes, pour parvenir sans intrigue à la première place 'de l'univers, malgré l'envie de tant de pptriciens qui régnaient à Rome ?

Ce qui étonne surtout, c'est que, dans le tumulte et les orages de sa vie , cet homme > toujours cliargé des ftffiiires de l'état et de celles des particuliers, trouvât encore du temps pour êire instruit à fond de toutes les sectes des Greci^ et qu'il fût le plus grand philosophe des Bomains, aussî-bién que le plus éloquent. îf a »t-ii dans l'Europe beaucoup de ministres, de magistrats, d'avocats même ua peu employés, qui puissent, je ne dis pas expliquer les admirables découvertes de Newton, et les idées de Leibnitz, oomrae Cicéron rendait compte des principes de Zenon, de PUton et d'iiipicure , mais qui puissent répondre à une question profonde de philosophie?

Ce que peu de perscmnes savent, c'esique Cicéron était encore un des premiers poètes d'un siècle où la belle poésie commençait à naître. Il balançait la réputation de Lucrèce. Y a-til rien de plus beau que ces vei's qui nous sont restés de soA|>oème sur Marins, et qui font tant regretter la perte de cet ouvrage?

Sic JovU a£tis0ni tubifà pinnmta sitelirnsg *

Arhoris è trunco, serpentU saucia morsu^

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Ip^aferU tuhigit transjigcns unguibus anguem Semianimum, et varia, graviter cervice micantem ; Quem se intorguentem lanianus rostroque cruentans, Jam satiata animof , jam durçs ulta dolores jibjicit efflantem, et îaceratum a^git in undas , Seque obitu à^solii nîtidos convertit ad ortus.

Je suis déplus en plus persuadé que notre langue est impuissante à rendre lliarmôniense énergie des Yers latins Comme des vers grecs; mars j*oserai donner une légère esquisse de ce petit tableau, peint par le grand homme que j*ai osé faire parler dans Rome sauvée ^ei dont j*ai imité en quelques endroits les CutU'maires,

Tel on voit cei oiseau, qui porte le lonnejre.

Blessé par un serpent élancé de la terre;

n s'en?ole, il entraîne au séjour asuré

li'enuemi tortueux dont il est entouré.

Le sang tombe des airs. Il déchire^ il dévore

Le reptile acharné qui le combfU encore \

Il le perce ; il le tient sous ses ongles vainqueurs ;

Far cent coups redoidilés il venge ses douleurs.

■I^ moAstray en expirant, «e débat y se replie;

Il exhale en poisons les restes de sa vie ;

.Et l'aigle , tout sanglant , fier et victorieux ,

I*e rejette en fureur, et pUoe au haut dea cienx.

Pour peu qu'on ait la moindre étincelle de goût 5 on apercerra dans la faiblesse de cette copie la force du pinceau de l'original. Pourquoi donc Cicéron passe-t-il pour un mauvais. poète? parce qu'il a plu à Juvénjal de Je dire, parce qu'on lui a imputé un rers ridicule :

O fortunatam natjtm , me consule, Romam!

C'est un Teri^ si mauvais, que le traducteur qui a voulu en exprimer les défauts en français n'a pu même>y réussir.

O Rome fortunée, 8éus mon consulat U'iei

ne rend pas. 6 bcaucou]) près le ridicule du vers latin.

Je demande s'il est possible que l'auteur du beau morceau de poésie que je yicns^ de citer ait fait un

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vers ii împertiaeDt ? li 7 a des sottises qu'un homme de génie et de sens qe peut jamais dire. Je m'imagine que le préjugé , qui n'accorde presque jamais deux genres à un s.eul. homme, fit croire Cicéron incapable de la poésie 9 quand il j eut renoncé. Quelque mauvais plaisant, quelque ennemi de là gloire de ce grand homme, imagina ce vers ridicule, et rallribua à l'orateur, au philosophe , au père de Rome. Juvénal, dans le siècle suivant, adopta ce bruit popu* laire, et le fit passer \ la postérité dans ses déclamar tions satiriques j et j'ose croire que beaucoup de réputations bonnes ou mauvaises se sont ainsi établies. On inapute., par exemple, au père Mallebranche ces deux vers :

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde , Pour aller à cheval sur la terre et sur Tonde.

On prétend qu'il les fît pour montrer qu'un philosophe peut, quand il veut, être poète. Quel homme de bon sens croira que le père Maitebrancfae ait fait quelque chose de si absurde 2 Cependant qu'un écrivain d*anecdotes , un compilateur littéraire , transmette à la postérité cette sottise, elle s'accréditera avec le temps; et si le père Mallebranche était un grand homme, on dirait un jour : « Ce grand homme « devenait un sot quand il était hors de sa sphère.. »

On a reproché à Cicéron trop de sensibilité, trop d'affliction dans ses malheurs. Il confie ses justes plaintes à sa femme et à son ami , et on impute à lâcheté sa franchise. Le blâme qui voudra d'avoir répandu dans le sein de l'amitié les douleurs qu'il cachait à ses persécuteurs^ je l'en aime davantage. Il n'y a guère que les âmes vertueuses de sensibles. Cicéron, qui aimait tant la gloire, n'a point. ambitionné celle de vouloir paraître ce qu'il n'était pas. Nous avons vu des hx)mroes mourir de douleur, pour avoir perdu de très petites places, après avoir aÛectc de , dire qu'ils ne les regrettaient pas; queîmal y a-t-il

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donc à avouer ù ml femme et à son ami qu*oa est fâché d'être loin de Rome qu'on a senrie, et d'être persécuté par des ingrats et par des perfides? Il faut fermer son cœur à ses tyrans, et i'ouyrir à ceux qu'on aime.

Giccron était vrai dans toutes ses démarches; il parlait de son affliction sans honte, et de son goût pour la yraie gloire sans détour. Ce caractère est à la fois naturel, haut et humain. Préférerait-on la politique de César, qui dans ses Commentaires dit qu'il a offert la paix & Pompée , et qui dans ses lettres uroue qu'il ne TeUt pas la lui donner? César était un grand bMnme ; mais Cicéroh était un homme yertueux.

Que ce consul ait été un bon poète , un philosophe qui sayait douter, un gouverneur de province parfait, un général -habile; que son ame ait été sensible et vraie, ce n'est pas là le mérite dont il s'agit ici. Il sauva Rome malgré le sénat, dont la moitié était animée contre lui par Fenvie la plus violente* Il se fit des ennemis de qcux mêoàe dont il fut l'oracle, le libérateur et le vengeur. Il prépara sa ruine par le service le plus signalé que j aurais homme ait rendu à sa patrie. 11 vit cette ruine, et il n'en fut point efr frayé. C'est ce qu^on a voulu représenter dans cette tragédie : c'est moins encore l'ame farouche de Cati* lina, que l'âme généreuse et*noble de Cicéron qu'on a voulu peindre.

Nous ayons toujours cru, et on s'était confirmé plus que jamais dans l'idée, que Cîcéron est un des caratîtères qu'il né faut jamais mettre sur le théâtre. Les Anglais , qui hasardent tout sans même savoir qu'ils hasardent, ont fait une tragédie de la conspiration de Catilina. Ben Johnson n'a pas manqué, dans cette tragédie historique, de traduire sept ou huit pages des Catiiinaires , et même il les a traduites en prose , ne croyant pas que l'on pût faire parler CicorÔQ en vers. La prose du consul, et les vers des au* ^

ireB p«rsoDoaf;es , font à la vérilé un coDtrasIe ds^ae de la barbarie du siècle de Ben Johnson; mab pour traiter un sujet si sèyère» dénué de ces passions qui ont t^nt d'empire sur le cœur, il faut a? ouer qu'il fallait avoir afifaire à un peuple sérieux et instruit , digne en quoique sorle qu'on mît sous ses yènx l'ancienne Rome.

JeccKiviens que ce sujet n'est guère théâtral pour nous qui, ayant beaucoup plus de goût » de décence, de connaissance du théâtre que les Anglais, n'avons généralement: pas des mœurs si fortes. On ne voit avec plaisir au théâtre que le combat des passion» qu'on éprouve soi-même. Ceux qui sont remplis de l'étude de Cicéroii et de la république romaine , ne sont pas ceux qui fréquentent les spectacles. Us n'imi^ tent point Cicéron, qui y était assidu. Il est étrange qu'ils prétendent être plus graves que lui ; ils sont seuleoient moins sensibles aux beaux^arts» ou retenus par un préjugé ridicule. Quelques progrès que ces arts aient faits en Fraftce, les hommes choisis, qui les ont cultivés n'ont point encore communique le vrai goût à toute la. nation^ C'est que nous sommes nés moins heureusement que les Grecs et les Romains. On va aux specUeles plus par oisiveté que par un véritable amour de la littérature.

Cette tragédie paraît plutôt faite pour être lue par les amateurs de l'antiquité , que pour être vue par le parterre. Elle y fut à la vérité applaudie, et beaucoup plus que Zaïre; mais elle n'est pas d'un genre à se soutenir comme Zaïre sur le théâtre. Elle est beaucoup plus fortement écrite ; et une seule scène entre César et Catilina était plus-difficile à l'aire que la plupart des pièces où l'amour domine. Mais le coeur ra^ mène, à ces pièces ; et Tadmiration pour les anciens Romains s'épuise bientôt* Personne ne conspire aujourd'hui, et tout le monde aime*

D'ailleurs les représentations de Caiilina exigent

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nin irop grand nombre d'acteurs , un trop grand appareil.

Les savans ne trouveront pas ici une histoire fidèle de la conjuration de Catîlina : iU sont asseï persuadés qu'une tragédie n'est -pas une histoire; mais ils y verront une peinture vraie des mœurs de ce temps-là. Tout ce que Gicéron, Catilina^ Caton, César, ont fait dans cette pièce n*est pas vrai, mais leur génie et leur caractère y sont peinte fidèlement.

Si on n'a pu y développer l'éloquence de Gicéron, on a du moins étalé toute sa vertu et tout le courage qu'il fit paraître dans le péril. On a montré dans Gatilina ces contrastes de férocité et de séduction qui formaient son caractère ; on a lait voir Gésar naissant , factieux- et magnanime ; Gésar fait pour être à la fois la gloire et le fléau de Rome.

On n'a point fait paraître les députés des^ Âtiobroges, qui n'étalent point des ambassadeurs de nos Gaules, mais des agens d'Une petite province d*Italie soumi.se au^ Romains y qui ne firent que le pers6n« nage de délateurs 9 et qui par là sont indignes de figurer sur la scène avec Gicéron, Gésar et Gaton.

Si cet ouvrage parait au moins passablement écrit, et s'il fait connaître un peu l'ancienne Rome , c'est >tout ce qu'on a prétendu , et tout le prix qu'on attend.

PERSONÏTAGES.

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Cbsab.

Catiliiia.

AtTRéLIB.

Gatoit.

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Crassus.

GLODirs.

CÉTBÂGtJS.

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Conjurés.

Licteurs.

Xa scène est à Rome.

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