‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 186 sur 275 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LORÉDAN, Chevaliers, Suite, AMÉNAIDE, AR- GIRE, FANIE, ALDAMON; TANCRÈDE, dans le

fond , piQrté par de« soldats.

' LORÉDAI^.

O malheureux Argireî O fille infortunée î ou conduit devant vous Ce brave chevalier percé de nobles coups. Il a trop écouté son aveugle furie j 11 a voulu mourir, mais il meurt en héros^ De ce sang précieut versé potn* la patrie Nos secours empresses ont suspendu les flots. Cette amc, qu'enflammait un courage intrépide , Semble encor s'arrêter pour voir Aménaïde; Il la nomme; les pleurs coulent de tous les yeux; Et d'un juste remords je ne puis me défendre.

( Pendant qu'il parle on approche lentement Tancrède vers Aménaïde , presque évanouie entre les bras de ses femmes. )

AMENAiOE 9 se dëfaariassant précipitamment des femmes qui la soutiennent, et se retournant avec liorieur vers Lorédan.

Barbares , laissez la vos remords odieux.

(Courant à Tancrède, et se jetant à ses pieds.)

Tancrëdc, cher amant, trop cruel et trop tendre , Dans nos derniers instans, hélas! peux-tu m'entendre? Tes yeux appesantis peuvent-ils me revoir ? ' Hélas! reconnais-moi 9 connais mou désespoir. Dans le même tombeau souffre au moins ton épouse f C'est là le seul honneur dont mon ame est jalouse. Ce nom sacré m'est dû ; tu me l'avais promis : Ne sois point plus cruel que tous nos ennemis ; Honore d'un regard ton épouse fidèle....

( Il la regarde. )

C'est donc là le dernier que tu jettes sur elle!... De ton cœur généreux sqn cœur est-il haï?. .. Peux-tu me soupçonner?

TANCRÀDE^ se soulevant un peu.

Ah ! vous m'avez trahi î

344 TAKCREDB.

AMÉNAÎDK.

Qui ! moi ? Tancrède !

ARGIRE f se jetant aussi à genoux de Pautre côté , et embrassant

Tancrède , puis se relevant»

Hëlas! ma fille infortunée»

Pour t'avoir trop aimé , fut par nous condamnée ,. Et nous la punissions de te garder sa foi. Nous fûmes tous cruels envers elle , envers toi» Nos lois, nos chevaliers, un tribunal auguste. Nous avons failli tous ; elle seule était juste. Son écrit malheureux qui nous avait armés. Cet écrit fut pour toi, pour le héros quelle aime. Cruellement trompé , je. t'ai trompé moi-même»

TANCREDE

Améaaïdel... ô ciell est-il vrai? vous m'aimes!

AMélTAÎDE.

Va, j'aurais en effet mérité mon supplice , Ce supplice honteux dont tu m'as su tirer, Si j'avais un moment cessé de t'adorer. Si mon cœur eût commis cette horrible injustice.

TANCaiEDE^ en reprenant un peu de force , et éleyant la yoix.

Vous m*aimez, ô bonheur .plus grand que mes revers l

Je sens trop qu'a ce root je regrette la vie.

J'ai mérité la mort , j'ai cru la calomnie.

Ma vie était horrible ! hélas ! et je la perd»

Quand un mot de ta bouche allait la rendre heureuse»

, AMÉNAÎBE.

Ce n'est donc, juste dieu! que dans cette heure affreuse,, Ce n'est qu'en le perdant que j'ai pu lui parler! Ah, Tancrède!

TANCREDE

Vos pleurs devraient me consoler; Mais il faut vous quitter; ma mort est douloureuse ! Je sens qu'elle s'approche. Argire, écoutez-moi : Voilk le digne objet qui me donna sa foi; Voila de nos soupçons la victime innocente ; A sa tremblante main joignez ma main sanglante; Que j'emporte au tombeau le nom de son époux. Soyez mon père.

ARGIRE 9 prenant lents mains .

Hélas! mon cher fils, puissiez- vous Vivre encore adore d'une ëpouse chërie !

TANCREDE

J^ai vécu pour venger ma femme et ma patrie ; J'expire entre leurs bras, digne de toutes deux. De toutes deux aime.... J'ai rempli tous mes vœux.... Ma chère Âménaïde !...

AMÉNAÏDE

Eh bien!

TANCREDE

Gardez de suivre Ce inalheureux amant.... et jurez-moi de vivre...

( Il retombe. ) CATANE.

Il expire.... et nos cœurs, de regrets pénétrés... Qui l'ont connu trop tard...

AMÉNAÎDE , se jetant sur le corps de Tancrède.

Il meurt, et vous pleurez...

Vous, cruels « vous , tyrans , qui lui coûtez la vie ! C Elle se relève et marche. )

Que l'enfer engloutisse , et vous, et ma patrie , Et ce sénat barbare, et ces horribles droits D'égox^er l'innocence avec le fer des lois ! Que ne puis-je expirer dans Syracuse en poudre , Sur vos corps tout sanglans écrasés par la foudre I

( Elle se rejette sur le corps de Tancrède. )

Tancrède ! cher Tancrède !

( Elle se relève en fureur. )

Il meurt, et vous vivez!

Vous vivez! Je le suis... je l'entends ; il m'appelle... Il se rejoint k moi dans la nuit éternelle. Je vous laisse aux tourmens qui vous sont réscrvé«.

CElie tombe dans les bras dé Fanie.) ARGIRE.

Ah, ma fille 1

AMENAÏDE , égarée et le repoussant.

Arrêtez!... vous n'êtes point mou père^ Votre cœur n'en eut point le sacré caraclère :

THEATRE. TOUE III. l5.*

54^ TINCRBDE.

Vous fuies leur complice... Ah! pardonnez ^ hëlasT Je meurs en vous ahnant... J*ezpire entre tes bras ,

Cher Tancrëde !

( EUe tombe à côté de lai. > ARGIRE.

O ma fille , ô ma chère Fauie !

Qu'avant ma mort, hëias! on la rende à la vie.

Hll DE TARCUkOB*

►^•co«»9«f ■■»»a»9»>«g«g»>«o»g»a»Q»oao>oii«'

DE TANCRÈDE

(a) « EUe fat jouée par des Français et par des étrangers réunis ; c'est peut-être le seul moyen d'empêcher que la pureté de la langue ne se corrompe , et que la prononciation ne s'altère dans les pays où l'on nous fait l'honneur de parler français. »

(6) « Je ne saurais trop recommander qu'on cherche à mettre sur notre scène quelques parties de notre histoire de France. On m'a dit que les noms des anciennes maisons qu'on retrouve dans Zaïre ^ dans, ie duc de Foix, dans Tanerède , ont fait plaisir à la nation. C'est encore peut-être un aiguillon de gloire pour ceux qui descendent de ces races illustres. Il me semble qu'après aroir fait paraître tant de héros étrangers sur la scène ^ il nous' manquait d'y montrer les nôtres. J'ai eu le bonheur de peindre le grand « l'aimable Henri IV , dans un poème qui ne déplaît pas aux bons citoyens. Un temps viendra que quelque génie plus heureux^ l'introduira sur la scène avec plus de majesté. »

c) Édition de 176» :

Rien ne saurait plus rompre un nœud si légitime.

d) Le seul nom dé Tàncrède enhardit ma faiblesse.

e) C'est lui par q&i le ciel veut changer mes destins,' C'est lui qui découvrit, dans une course utile, Que Tanerède en secret a revu la Sicile;

Mais, craignant de lui nuire en cherchant à le voir, Il crut que mSivertir était son seul devoir : Ma lettre par ses soins, etc.

{f\ ÂBGiHB , à Amënaide.

Éloignez-vous , sortez.

ÂlljftlfAÎDIr

Qu'entends-je ? vous 1 mon père I

AE6IEB«

Vous n'êtes plus ma fille, ôtez-vous de ces lieux, Rougissez, et tremblez de vos fureurs secrètes : Vous hâtez mon trépas, perfide que vous êtes ; Allez , une autre main saura fermer mes yeux.

amAnaîob^ Oh 0uis-je 1 6 juste cieH quel est ce coup de foudre f Soutiens-moi ( Fanie Tdide à sortir. )

348 tiftllRTES

Page 1