‹ Théâtre complet des LatinsChapitre 10 sur 154 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

PARMENON, PHILOTIS, SYRA,

p arm e n o n fà Scirtus, qui est resté dans la maison de Loches).

Si le vieillard me demande, dis-lui que je viens d'aller au port m 'informer du retour de Pamphile. Entends-tu bien, Scirtus ? S'il me demande, voilà ce que tu diras ; s'il ne me demande pas, tu ne diras rien, afin qu'une autre fois je puisse avoir cette excuse toute neuve. (A part.) Mais ne vois-je pas Phîlotis? D'où vient-elle? (A Philûtis.) Bonjour, Philotis.

PHILOTIS

Bonjour, mon cher Parmenon.

syra.

1 En vérité je te salue, Parmenon (1).

PARMENON.

D'honneur, je te salue, Syra. (A Philotis.) Dis - moi, Philotis, où t'es-tu si loag-temps amusée ?

*» HECYRA. ACT. L SGEN. IL

PHILOTIS

Minime equidem me oblectavi, quae cum milite Corinthum hinc sum profecta inhumanissimo :

Biennium ibi perpetuum misera illum tuli.

PARMENO

AEdepol te desiderium Athenarum arbitror, Philotium, cepisse saepe, et te tuum Consilium contemsisse.

PHILOTIS

Non dici potest, Quam cupida eram hue redeundi , abeundi a milite , Vosque hic videndi, antiqua ut consuetudine Agitarem in ter vos libère convivium.

Nam illic haud licebat, nisi praefinito, loqui, Quae illi placèrent.

PARMENO

Haud opinor commode Fînem statuisse orationi militem.

PHILOTIS

Sed quid hoc negoti est, modo quae narravit mihi Hic intus Bacchis ? Quod ego numquam credidi Fore, ut hac ille viva, posset animum inducere, Uxorem habere.

PARMENO

Habere autem?

PHILOTIS

Çko tu, an non habèt?

L'HÉCYRE. ACT. I. SCÈN. II. *5

PHILOT1S,

H s'en faut bien que je me sois amusée. Je m'en allai d'ici ii Corinthe avec un capitaine, le plus bourru de tous les hommes : j'ai été assez malheureuse pour l'avoir sur les bras deux ans tout entiers.

PARMENON.

Je crois, en vérité, ma chère Philotis, que tu as souvent regretté Athènes, et que tu t'es bien re'pentie de ce beau voyage.

PHILOTIS

Je ne saurais t'exprimer quelle impatience j'avais de revenir ici, de laisser là mon capitaine, de vous revoir pour faire bonne chère, comme autrefois, avec vous autres en toute liberté. Car avec mon brutal il ne m'était permis de parler qu'avec poids et mesure, encore fallait -il ne dire que ce qui lui plaisait.

PABMENON.

Je crois bien qu'il n'était pas fort doux pour toi qu'il te eomptât les paroles.

PHILOTIS

Mais quelle est donc cette histoire que Bacchis vient de me faire chez elle? Pour uapi, je n'aurais jamais cru que, tant qu'elle vivrait, ton maître pût se résoudre à se marier.

PARMENON.

A se marier ?

philotis.

Dis-moi, ne l'es t-il pas ?

PARMENO

Habet : sed firmae hae vereor ut sint nuptiae.

Ita di deaeque faxint, si in rem est Bacchidis. Sed qui istuc credam ita esse? die mihi, Parmeno.

PARMENO

Non est opus prolato : hoc percontarier Désiste.

PHILOTIS

Nempe ea causa, ut ne id fiât palam.

Ita me di bene amabunt , haud propterea te rogo Ut hoc proferam, sed ut tacita mecum gaudeam.

parmeno.

Numquam dices tam commode 1 , ut tergum meum Tuam in fidem committam.

PHILOTIS

Àh ! noli , Parmeno.

Quasi tu non muko malis narrare hoc mihi, Quam ego, quae percontor, scire.

PARMENO

Vera haec praedicat :

Et iHud mihi vitium 'st maximum. Si mihi fidem Dàs te tacituram, dicam.

PHILOTIS

Ad ingenium redis.

Fidem do. Loquere.

PARMENO

Ausculta.

L'HÊCYRE. ACT. I. SCEN. IL a5

H Test ; mais je crains bien que ce mariage ne tienne pas.

PHILOTIS

Plût aux dieux, si c'est l'avantage de Bacchis. Mais comment puis-je t'en croire, dis-moi, Parmenon?

PARMENON.

C'est ce qu'il ne faut pas dire. Ne m'interroge pas davantage là-dessus.

PHILOTIS

. Tu crains sans doute que ton secret ne soit publié. En vérité, ce n'est pas pour cela que je te le demande, mais pour m'en réjouir tout bas en moi-même.

PARMENON.

Tu n'auras jamais assez d'éloquence pour me persuader d'abandonner mon dos à ta discrétion.

PHILOTIS

N'en fais rien, Parmenon. Gomme si tu n'avais pas encore plus d'envie de me dire ce que je te demande, que je n'en ai de le savoir.

pabkenon (à part).

Elle dit vrai : l'indiscrétion est mon plus. grand défaut. (Haut. ) Si tu me promets de garder le silence, je te le dirai.

PHILOTIS

Tu reviens à ton caractère. Je te le promets. Parle.

PARMftNON.

Écoute.

PHILOTIS

Istic sutn.

PARMENO

Hanc Bacchidem Amabat, ut cum maxume, tum Pamphilus, Quom pater, uxorem ut ducat, orare occipit:

Et haec, communia omnium quae sunt patrum, Sese senem esse, dicere : illum autem unicum : Praesidium yelle se senectuti suae.

Ille primo se negare. Sed postquam acrius Pater instat, fecit animi ut incertus foret, Pudorin anne amori obsequeretur magis.

Tundendo, atque odio denique effecit senex :

Despondit ei gnatam hujus vicini proxumi.

Usque illud visum est Pamphilo neutiquam grave, Donec jam in ipsis nuptîis. Postquam videt Paratas, nec moram ullam, quin ducat, dari :

Ibi demum ita aegre tuHt, ut ipsam Bacchidem, Si adesset, credo', ibi ejus commiseresceret. Ubicumque datum erat spatium solitudinis , Ut conloqui mecùm una posset : Parmeno , Perii! Quid ego egi? In quod me conjeci malum? Non potero hoc ferre, Parmeno. Perii miser.

PHILOTIS

At te di deaeque perduint, cum istoc odio, Lâches.

PARMENO

Ut ad pauca redeam, uxorem cfeducit domum.

Nocte illa prima virginem non attigit.

Quae consecuta est nox, eam nihilo magis.

L'HÉCYRE. ACT. I. SCÈN. IL 27

J'écoute.

Pamphile aimait Bacchis à la folie, lorsque son père se mit à le prier de se marier, à lui tenir les discours ordinaires des pères, à lui dire qu'il était vieux, qu'il n'avait que lui d'enfant, qu'il voulait en faire le soutien de sa vieillesse. Le jeune homme refusa d'abord. Mais les vives instances du père le firent balancer entre le respect et l'amour. Enfin, à force de sollicitations réitérées, à force d'importunités, le bonhomme le détermina, et le fiança avec la fille du voisin qui demeure dans cette maison. Pamphile ne trouva pas absolument ce mariage trop fâcheux, jusqu'au moment de conclure. Mais quand il vit que tout était prêt pour la noce* qu'il n'y avait plus à reculer, qu'il iàllait se marier, alors il en fut si cruellement affligé que Bacchis elle-même, si elle l'avait vu, en aurait eu pitié, j'en suis sûr. Toutes les fois que nous pouvions être seuls un instant, qu'il pouvait s'entretenir avec moi : Parmenon, me disait-il, je suis perdu. Qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis jeté ! Je n'y tiendrai jamais, Parmenon. Je sois perdu sans ressource.

PHILOTIS

Que les dieux et les déesses te confondent, Lâchés, avec ton importunité.

PARMENON.

Pour abréger, il conduit sa femme au logis. La première nuit il fut de la plus grande indifférence. La suivante rien de plus.

a8 HECY^A. ACT. I. SCEN. IL

PHILOTIS

Quid ais ? Cum virgine una adolescens cubuerit , Plus potus, sese illa abstinere ut potuerit?

Non verisimile dicis, nec verum arbitror.

PARMENO

Credo ita videri tibi; nam nemo ad te venit> Nisi cupiens tui : ille invitus illam duxerat.

PHILOTIS

Quid deindç fit?

PARMEWO.

Diebus sane pauculis $ost, Pampfailus me solum sèducit foras, Narratque ut virgo ab se intégra etiam tum siet ; Seque ante quam eam uxôrem duxisset domum , Sperasse eas tolerare posse nuptias :

Sed quam decrerim* me non posse diutius Hahere, eam ludibrio haberi, Parmeno, Quin integram itidem reddam, ut accepi ab suis, Neque honestum mihi, neque utile ipsi virgini est.

PHILOTIS

Pium ac pudicum ingenium narras Pamphili.

PARMENO

Hoc ego proferre , incommodum mihi esse arbitror : Reddi patfi autem, cui tu nihil dicas vitii, Superbum est : sed illam, spero, ubi hoc cognoverit, Non posse se mecum esse, abituram denique.

PHILOTIS

Quid interea ? Ibatne ab Bacchidem ?

L'HÉCYRE. ACT. I. SCÈN. IL 29

PHILOTIS

Que me dis-tu ? Quoi ! après un repas de noces, un jeune homme auprès d'une jeune fille rester aussi froid ? Gela n'est pas vraisemblable, je ne saurais le croire.

PAB1ENON.

Je ne m'étonne point que tu ne puisses le croire. Tous ceux qui viennent chez toi y sont amenés par le désir ; au lieu qu'il l'avait épousée malgré lui.

PHILOTIS

Qu'arrive-t-il ensuite?

PABMENON.

Peu de jours après, Pamphile m'emmène hors de la maison en particulier, me raconte avec quel dédain il avaittraité cette fille ; qu'avant de l'épouser il avait espéré pouvoir supporter ce mariage. Mais puisque j'ai résolu de ne pas la garder, long-temps (me disait-il) l'abuser et ne pas la rendre à ses parents telle que je l'ai reçue serait malhonnête à moi, et contraire à l'intérêt de cette fille.

PHILOTIS

Ce que tu me dis là de Pamphile marque un caractère plein de retenue et de sagesse.

pahmenon (continuant de rapporter le discours de Pamphile).

Publier ce qui m'éloigne d'elle serait, je crois, capable de me faire tort. La rendre à son père sans lui reprocher aucun défaut, c'est trop de hauteur. Mais j'espère qu'à la fin, convaincue qu'elle ne peut vivre avec moi, elle s'en ira d'ellemême.

PHILO T IS

Et Pamphile, en attendant, allait-il voir Bacchis?

3o HECYRA. ACT. I. SCEN. IL

PARMENO

Quotidie. Sed, ut fit, postquam hune alienum ab sese videt, Maligna multo et magis procax facta ilico est.

PHILOTIS

Non aedepol mirum,

PARMENQ.

Àtqui ea res multo maxime Disjunxit illum ab illa : postquam et ipse se y Et illam, et hanc, quae domi erat, cognovit satis, Àd exemplum ambarum mores earum existîmans :

Haec, ita uti liberali esse îngenio decet, Pudens, modesta : incommoda atque injurias Viri omnes ferre, et tegere contumelias.

Hic, animus partim uxoris misericordia Devinctus, partim victus hujusce injuriis, Paulatim elapsu' est Bacchidi : atque hue transtulh Âmorem, postquam par ingenium nactus est.

Interea in Imbro moritur cognatus senex Horumce : ea ad hos redibat lege haereditas.

Eo amantem invitum Pamphilum extrudit pater : Relînquit cum matre hic uxorejn. Nam senex Rus abdidit se. Hue raro in urbem commeat.

PHILOTIS

Quid adhuc habent infirmitatis nuptiae? .

PARMENO

Nunc audies. Primo dies eomplusculos Bene convejiiebat sane inter eas : intérim

L'HÉCYRE. ACT. I. SCÈN. IL 5i

PARMENON.

Tous les jours. Mais Bacchis, suivant l'usage des courtisanes, le voyant engagé ailleurs, en devint plus difficile et plus intéressée.

Gela n'est ma foi pas étonnant.

PARMENON.

Et c'est ce qui servit le plus à le détacher d'elle. Lorsqu'il eut bien réfléchi sur lui-même, lorsqu'il eut bien connu Bacchis et son épouse , par la comparaison qu'il fit de leurs mœurs ; trouvant dans sa femme la sagesse et la modestie qui conviennent à une personne bien née, voyant qu'elle supportait son indifférence et ses injustices, qu'elle cachait ses mépris ; alors, à moitié gagné par la pitié qu'il eut de son épouse, à moitié rebuté par les duretés de Bacchis, il lui retire insensiblement son cœur, et le donne à sa femme, dont il trouvait le caractère conforme au sien. Dans le même temps un cousin de 90» maîtres meurt dans l'île d'Imbros ; ils étaient ses légitimes héritiers ; le bonhomme força son fils d'aller recueillir la succession ; il laissa son épouse , dont il était amoureux, avec sa mère ; car le vieillard s'est enterré à sa campagne et ne vient que rarement à la ville.

PHILOTIS

En quoi donc jusqu'à présent ce mariage est-il peu solide?

PARMENON.

Tu vas l'apprendre. Dans les premiers jours ces deux femmes s'accordaient assez bien entre elles; mais, à la longue,

5a HECYRÀ, ACT. I. SCEN. II,

Miris modis odisse coepit Sostratam :

Neque lites ullae inter eas, postulatio

Numquam.

Quid igitur?

PARMENO

Si quando ad eam accesserat Confabulatum, fugere e conspectu ilico, Videre nolle. Denique, ubi non quit pati, Simulât se a matre accersi ad rem divinam : abiit. Ubi illic dies est complures, arcessi jubet : Dixere causam tune, nescio quam. Iterum jubet : Nemo remisit. Postquam arcessunt saepius, AEgram esse simulant muHerem. Nostra ilico Irvisere ad eam. Âdmisit nemo. Hoc ubi senex Rescivit: heri ea causa rure hue advenit :

Patrem continuo convenit Philumenae.

Quid egerint inter se , nondum etiam scio :

Nisi sane curae est, quorsum eventurum hoc siet. Habes omnem rem : pergam quo cojepi hoc iter.

PHILOTIS

Et quidem ego : nam constitui cum quodam hospite Me esse illum conventuram.

PARMENO

Di vortantbene Quod agas.

PHILOTIS

Vale.

PARMEIO.

Et tu bene vale, Philotium.

L'HÊCTR'Ê. ACT. I. SCÈN. II. 35

la bru prit une aversion étonnante pour sa belle mère; elles n'avaient cependant aucun démêlé ensemble, pas la moindre querelle.

Qu'y avait-il^ donc ?

PARMENON.

Que la belle-mère entrât chez sa fille pour causer avec elle, aussitôt elle disparaissait et ne voulait pas la voir. Enfin, ne pouvant plus la souflrir, elle feint <pie sa mère la demande pour un sacrifice, et la voilà partie. Quand elle eut demeuré plusieurs jours, on l'envoie chercher. On donne je ne sais quelle défaite. Second message, on ne la rend point. Comme on y renvoyait coup sur coup, on prétexte qu'elle est malade. Aussitôt notre bonne femme va pour la voir. On ne la laisse point entrer. Le vieillard, apprenant ce qui se passe, revint hier tout exprès de la campagne; et dès qu!il fut arrivé, il alla trouver le père de Philumène. Ce qu'ils ont résolu entre eux, je ne le sais pas encore. Mais je suis fort inquiet de ce qui arrivera de ceci. Tu sais toute l'histoire; je vais continuer ma route.

PHILOTIS

Et moi la mienne ; car j'ai donné parole à un étranger d'aller le trouver.

PARMENON.

Puissent les dieux donner un heureux succès à tes entreprises.

PHILOTIS

Adieu, Parmenon.

PARMENON.

Adieu, ma chère Philotis.

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