SCENE VI
DEMIPHON, ÇET#, PHBDRU.
bemiphon (pans apercevoir Phedria, et Qptfi). r
Voila donc Antiphon marié sans mon consentement? N'avoir pas respecté mon autorité; mais laissons là mon autorité^ n'avoir pas au moins redouté ma colère ? n'avoir pas de honte? Ah, quelle audace ! Ah, Geta, bon conseiller!
GEiTA (à Pkp4ria). k
A la fin m'y voilà.
DEMIPHON.
Que me diront-ils ? Quelle excuse trouveront-ils ? J'en suis inquiet.
6 e t a ( à part J.
L'excuse est déjà trouvée. Inquiétez -vous d'autre chose.
DEMIPHON.
Me dira-t-il : J'ai fait ce mariage malgré moi? La loi m*y a contraint. J'entends cela, j'en conviens.
Bon.
DEMIPHON.
Mais, contre sa propre connaissance, saps ïjea r^pçndre, donner gain.de cause à son adversaire, y q-t-i| él£ contraint par la loi ?
*i4 PHORMIO. ACT. I. SCEN. VI.
PHEDRIA.
Illud durum\
GETA
Ego expediam : sine.
DEMIPHO.
Incertum 'st quid agam*; quia praeter spem , atque in-
credibile hoc mihi obtigit :
Ita sum irritatus, animum ut nequeam ad cogitandum
instituere.
Quamobrem omnes, quom secundae res sunt maxime,
tum maxime Meditarisecumoportet, quopacto advorsam aerumnam
ferant :
Pericla, damna, exilia. Peregre rediens semper cogitet , Aut filii peccatum , aut uxoris mortem , aut morbum filiae. Communia esse haec : fieri posse : ut ne quid animo sit
novum.
Quidquid praeter spem eveniat , omne id deputare esse
in lucro.
GETA
O Phe.dria, incredibile est quantum herum anteeo sa««
pientia.
Meditata mihi sunt omnia mea incommoda. Herus si re-
dierit , Molendum usque in pistrino : vapulandum : habendae
compedes :
Opus ruri faciundum. Horum nihil quidqunm accidet
animo novum.
LE PHORMION. ACT. I. SCÈN. VI. 2i5
PHBDRIA.
Voilà Tembarras.
CETA.
Je vous en tirerai, laissez-moi faire.
DEMIPHON.
Je ne sais quel parti prendre, parce que je n'ai jamais ni prévu ni imaginé ce qui m'arrive. Ma colère est si violente» qu'elle m'ôte toute réflexion. Voilà pourquoi tous les hommes devraient, dans la plus grande prospérité, songer comment ils supporteront les revers et les chagrins, les dangers, les pertes, l'exil. Un père de famille qui revient de voyage,' devrait s'attendre à trouver son fils dérangé, sa femme morte, sa fille malade ; se dire que ces accidents sont communs, qu'ils ont pu lui arriver. Avec cette prévoyance, rien ne l'étonnerait. Les malheurs dont il serait exempt, contre son attente, il les regarderait comme autant de gagné.
GRTkfà PkedriaJ.
Phedria, il est incroyable combien je suis plus sage que mon maître* J'ai déjà passé en revue toutes les Infortunes dont je suis menacé. Au retour de mon maître, me suis-je dit, on m'enverra, pour le reste de mes jours, tourner la meule du moulin ; je recevrai les éttivières; je serai chargé de chaînes ; je serai condamné à travailler aux champs. Aucun de ces malheurs ne m 'étonnera. Ceux dont je serai exempt, contre mon attente, je les regarderai comme autant de gagné. Mais
2i6 PHORMIO. ACT. I. SCEN, VI.
Quidquid praeter spem eveniet,omne id deputabo esse
in lucro.
Sed quid cessas hominem adiré, et blande in principio
alloqui ?
DEMIPHO.
Phedriam mei fratris video filium mihi ire obvia m.
PHEDRIA,
Mi patrue, salve.
DEMIPHO.
Salve. Sed ubi est Àntipho?
PHEDRIA.
Salvum advenire. ..
DEMIPHO.
Credo ; hoc responde mihi.
PHEDRIA.
Valet : hic est. Sed satin omnia ex sententia, . . ?
Vellem quidem.
PHEDRIA.
Quid istuc?
DEMIPHO.
Rogitas , Phedria ?
Bonas, me absente, hic confecistis nuptias.
PHEDRIA.
Eho, an id succenses nunc illi?
GETAv
O artificem probum !
DEMIPHO.
Egone illi non succenseam? Ipsum gestio
LE PHORMION. ACT. L SCÈN. VI. 217 pourquoi différez-vous d'aborder notre homme ? Débutez par <les propos flatteurs.
DEMIPHON.
Je vois mon neveu Phedria venir au-devant de mot
PHEDRIA.
Bonjour, mou cher oncle.
demiphon [d'un ton brusque).
Bonjour. Mais où est Àntiphon ?
Votre arrivée....
DEMipnoN (l'interrompant).
Je vous crois ; mais répondez-moi.
PHEDRIA.
11 se porle bien. Il est ici. Mais tout vous a-t-il réussi au gré? ,
DEMIPHON.
Je le voudrais.
phedria (d'un air étonné).
Qu'y a-t-il? ;
DEMIPHON.
Pouvez- vous me faire cette question, Phedria ? Vous aves lait ici un beau mariage en mon absence.
p h e p r 1 a (avec une surprise feinte).
Gomment! ce mariage vous mettrait -il en colère contre lui?
geta (à part).
Qu'il joue bien son rôle ?
DEMIPHON.
Moi, je ne serais pas en colère contre lui ? Je suis impa-
«i8 PHORMIO. ACT. I. SCEN. VI.
Dari mihi in conspectum, nunc sua culpa ut sciât Lenem patrem illum factum me esse acerrimum.
Atqui nihil fecit, patrue, quod succenseas.
DEMIPHO.
Ecce autem similia omnia : omnes congruunt :
Unum cognoris, omnes noris.
PHEDRIA.
Haud ita est.
DEMIPHO.
Hic in noxa est : ille ad defendendam causam adest. Quom ille est , hic praesto est : tradunt opéras mutuas.
G ETA
Probe eorum facta imprudens depinxit senex.
DEMIPHO.
Nam ni haec ita essent, cum illo haud stares, Phedria.
PHEDRIA.
Si est, patrue, culpam ut Antipho in se admiserit, Ex qua re minus rei foret aut lamae temperans : Non causam dico, quin, quod meritus sit, ferat Sed si quis forte malitia fretus sua, Insidias nostrae fecit adolescentiae , Ac vicit : nostrane ea culpa est, an judicum, Qui saepe propter invidiam adimunt diviti, Aut propter misericordiam addunt pauperi?
GETA
Ni nossem causam , crederem vera hune loqui.
LE PHORMION. AGT. I. SCÈN. V;i. 219
tient de le voir. Je lui ferai connaître que le père le plus tendre est devenu, par sa faute, un père inexorable.
Cependant, mon cher oncle, il n'a rien fait qui doive vous indisposer.
DEMIPHON.
Les voilà bien. Ils sont formés sur le même modèle, s'entendent comme larrons en foire. Connaissez-en un, vous les connaissez tous.
PHEDRIA.
Je vous demande pardon.
DEMIPHON (continuant).
L'un est en faute ; celuî-cî vient plaider sa cause. Lorsque celui-ci a fait une sottise, l'autre est tout prêt à le défendre. Ils s'entr'aident mutuellement.
geta (à part).
Le bonhomme les a mieux dépeints qu'il ne pense.
DEMIPHON (continuant).
Car, sans cela, Phedria, vous ne prendriez pas son parti.
phedria (d'un ton sérieux et grave).
S'il est vrai, mon cher oncle, qu'An tiphon ait commis une faute qui puisse donner atteinte à ses intérêts, ou à sa réputation, je ne prends plus sa défense; je n'empêche pas qu'il ne soit puni comme il le mérite. Mais si un fourbe, comptant sur ses ruses, a dressé des embûches à notre jeunesse, et nous y a fait tomber; est-ce notre faute, ou celle des juges, qui souvent par envie dépouillent le riche, et donnent au pauvre par compassion ?
geta (à part).
Si je ne savais l'affaire, je croirais qu'il dit la vérité.
An quisquam judex est , qui possit noscere Tua justa : ubi tute verbum non respondeas, ' Ita ut ille fecit?
PHEDRIA.
Functus adolescentuli est Officium liberalis. Postquam ad judices Ventum 'st , non potuit cogitata proloqui :
Ita eum tum timidum obstupefecit pudor.
GETA
Laudo hune. Seci eesso adiré quamprimum senem? Hère, salve : salvum té advenisse gaudeo.
DEMIPHO.
Ho!
Bone custos, salve : columen vero familiae, Cui commendavi filium hinc abiens meum.
GETA
Jpmdudum te omnes nos accusare audio Immerito, et me omnium horum immeritissimo.
Nam quid me in hac re facere vpluisti tibi?
Servom horpinem caus^m orare leges non sinunt : Neque testimonii dictio est
DEMIPHO.
Mitto omnia :
Addo istuc : imprudens timuit adolescens : sino. Tu servus : verum si cognata est maxume , Non fuit necesse habere; sed, id quod lex jubet, Dotem daretis : quaereret alium virum.
Qua rationç inopem potius ducebat domum ?
LE PHORMION. ÀCT. L SCÈN. VI. 2121
Est-il un juge qui puisse connaître votre bon droit, lorsque vous ne répondez pas un mot, comme a fait mon fils ?
PHEDRIA.
Défaut ordinaire aux jeunes gens bien nés. Lorsqu'il parut devant les juges, il ne pat prononcer le discours qu'il avait préparé. La pudeur le rendît si timide, qu'il demeura muet.
geta (à part).
Fort bien. Mais que n'abordé-je le bonhomme? (Haut. ) Je vous salue, mon maître : je suis charmé de vous voir de retour en bonne santé.
DEMIPHON.
lia ! bonjour, bon gouverneur, l'appui de notre famille, h qui j'avais recommandé mon fils en partant.
G E TA
Depuis fort long-temps je vous écoute nous accuser tous injustement, et moi plus injustement que personne. Car que vouliez-yous que je fisse pour votre service en cette affaire ? Les lois ne permettent pas à un esclave de plaider une cause. Son témoignage n'est point reçu.
DEMIPHON.
Je passe tout cela : j'ajoute encore ; le jeune homme sans expérience a été timide; d'accord. Toi, tu es un esclave. Mais quand elle aurait été cent fois notre parente (1), il n'était pas nécessaire de l'épouser ; il fallait lui donner la dot prèscrite par la loi, et qu'elle cherchât un autre mari. Au lieu de prendre ce parti, il épouse use fille qui n'a rien. Qu'avait-il donc fait 4e sa raison ?
G ETA
Non ratio, ^erum argentum deerat.
JDEMIPHO.
Sumeret Alicunde.
GETA
Alicunde! Nihil est dictu facilius.
DEMIPHO.
Postremo, si nullo alio pacto, foenore.
GETA
Hui! dixti pulchre , siquidem quisquam crederet , Te vivo.
DEMIPHO.
Non, non sic futurum est 3 : non potest.
Egon' illam cum illo ut patiar nuptam unum diem ? Nihil suave meritum est 4 . Hominem commonstrarier Mihi istum volo , aut , ubi habitet , demonstrarier.
GETA
Nempe Phormionem?
DEMIPHO,
Istum patronum. mulieris.
GETA
Jam faxo hic aderit
DEMIPHO.
Antipho tibi nunc est?
PHEDRIl,
Foris.
DEMIPHO.
Abi, Phedria : eum require^ atque adduc hue.
LE PH0RM10N. ACT. I. SCÈN. VI. 2*3
* GETA
Ce n'était pas la raison qui lui manquait, c'était l'argent.
DEMIPHON.
Que n'en empruntait-il quelque part ?
GETA
Quelque part? Rien n'est plus facile à dire.
DEMIPHON.
Enfin, s'il n'avait pas d'autre ressource, que n'en prenaitil à usure ?
gbta. ' »
A usure est- bien dit, si quelqu'un voulait lui prêter, de votre vivant.
demiphon (av^c colère).
Non, non, cela ne sera pas, cela n'est pas possible. Moi, je souffrirais cette femme un seul jour avec mon fils ? Rien ne pourrait m'y déterminer. Je veux qu'on m'amène l'homme, ou que l'on m'indique sa demeure.
GBTA.
Phormion, sans doute?
L'homme qui protège cette fille.
geta; Tout à l'heure je le ferai trouver ici.
DEMIPHON.
Et Antiphon , où est-il à présent ?
PHEDRIA.
II est sorti.
DEMIPHON.
Allez, Phedria, allez le chercher, et l'amenez.
224 PHORMION. ÀCT. 1. SCEN. Vf,
PHEDRIA.
Recta via equidem illuc.
GETA
Nempe ad Pamphilam.
DEMIPHO,
Àt ego deos pénates hinc salutatum domum Divortor : inde ibo ad forum 5 atque aliquot mihi Amicos advocabo, ad hanc rem qui adsient, Ut ne impara tus sim, quom adveniat Phormio.
LfrPHORMION. ÀCT. I. SCÈN, VI. a*5
^> v PHEDRIA,
Je m'en vais par le plus court chemin.
g e t A (à part).
Oui , chez la chanteuse.
DEMIPHON.
Et moi, j'entre au logis pour saluer mes dieux pénates ; delà j'irai à la place; je prierai quelques amis de venir m'aider dans cette affaire. Je veux être préparé, lorsque Phormion arrivera.
il. i5