UN COURRIER, THÉSÉE
LE COURRIER
0 pung et cruelle condition attachée à l'esclavage! Pourquoi suis-je forcé de venir déchirer l’âme d’un père en lui apprenant une si déplorable nouvelle ?
THÉSÉE
Quel que soit le malheur dont je suis menacé, ne crains pas de me l'annoncer: depuis long-temps mon cœur est préparé à tout entendre. ° |
| LE COURRIER, L'excés de la douleur retient ma voix captive. Parle, et dis-moi quelle nouvelle calamité afflige ma
maison ?
^ LE COURRIER
Hippolyte n’est plus.... Hélas!. une mort affreuse vous en-
léve ce jeune héros. ^.
THÉSÉE
Je le savais. Il porte la peine de son crime; mais racontemoi les détails de sa mort.
LE COURRIER
Il venait de quitter la ville, comme un fugitif, sous le plus défavorable augure, courant d'un pas rapide pour disposer son char, et atteler à la hâte ses superbes coursiers. Il s'avancait,
Et ora frenis domita substrictis ligat.
Tum multa secum effatus, et patrium solum Abominatus, saepe genitorem ciet,
Acerque habenis lora permissis quatit :
Cum subito vastum tumuit ex alto mare, Crevitque in astra. Nullus inspirat salo Ventus. Quieti nulla pars coeli strepit, Placidumque pelagus propria tempestas agit.
Non tantus Auster Sicula disturbat freta,
Nec tam furenti pontus exsurgit sinu Regnante Coro ; saxa cum fluctu tremunt,
Et cana summum spuma Leucatem ferit.
Consurgit ingens pontus in vastum aggerem, Tumidumque, monstro pelagus in terram ruit. | Nec ista ratibus tanta construitur lues :
Terris minatur. Fluctms haud cursu levi Provolvitur ; nescio quid onerato sinu
Gravis unda portat : quae novum tellus caput Ostendit astris! Cyclas exoritur nova.
Latuere rupes, numen Epidaurii Dei,
Et scelere petrae nobiles Scironides,
Et quae duobus terra comprimitur fretis.
Haec dum stupentes querimur, en totum mare Immugit. Omnes, undique scopuli adstrepunt.
Summum cacumen rorat expulso sale.
Spumat, vomitque vicibus alternis aquas.
Qualis per alta vehitur Oceani freta
Fluctus refundens ore physeter capax.
HIPPOLYTE. ACT. IV. SCEN. I 37i
et, l'esprit agité par les plus noirs pressentiments, il prononcait en abandonnant sa patrie mille imprécations , et répétait sans cesse le nom de son père. |
Il laissait librement flotter les rénes, lorsque , tout-à-coup, du fond de ses abtmes, la mer lance une vague impétueuse qui s'éléve jusqu'aux nues. Aucun vent cependant n'agitait les flots. Partout le ciel était pur et serein. C'est du sein méme de la mer paisible que sort cette tempéte ; jamais l'Auster n'en suscita de plus furieuse au détroit de Sicile, ni le Corus dans les dangereux parages de Leueate, quand il le couvre d'écumes, et qu'il fait trembler tous les rochers d'alentour.
Une montagne humide s'éléve au-dessus du perfide élé--
ment, et vient vomir en tumulte sur le rivage un monstre épouvantable qu'elle portait dans son sein. Ce n'est point contre les vaisseaux que ce monstre est déchainé ; il semble avoir été créé pour effrayer la terre. Les flots roulent avec violence , et l'onde qui s'incline porte sur son sein je ne sais quelle énorme masse, dont le sommet menaee le ciel ! C'est une nouvelle Cyclade que nous découvrons : sa hauteur dérobe à nos yeux, et les rochers d'Épidaure habités par un dieu, et ceux de Scyron, fameux par un crime, et l'Isthme qu'entourent les deux mers.
Àu milieu de nos vives alarmes , nous entendons mugir la mer et les rochers retentir. La cime de cette masse effrayante est blanchátre ; elle avance et recule tour-à-tour, langant autour d'elle une écume amére, et respirant comme la baleine { qui, du milieu de l'Océan , rejette les flots qu'elle avait engloutis avec avidité. Enfin; ce globe immense éclate et se brise dans toute sa concavité , en laissant sur l'aréne un fléau plus terrible que toutes les craintes. Au méme instant, tous
MM
Inhorruit concussus undarum globus, Solvitque sese, et litori invexit malum Majus timore : pontus in terras ruit,
Suumque monstrum sequitur. Os quassat tremor. | THESEU S.
Quis habitus ille corporis vasti fuit?
NUN TIUS.
Caerulea taurus colla sublimis gerens, 'Erexit altam fronte viridanti jubam.
Stant hispidae aures, cornibus varius color : Et quem feri dominator habuisset gregis, Et quem sub undis natus. Hinc flammam vomit ; Oculi hinc relucent. Caerula insignis nota Opima cervix arduos tollit toros :
Naresque hiulcis haustibus patulae fremunt.
Musco tenaci pectus ac palear viret.
Longum rubenti spargitur fuco latus.
Tum pone tergus ultima in monstrum coit Facies, et ingens bellua immensam trahit Squammosa partem. Talis extremo mari Pistrix citatas sorbet aut reddit rates.
Tremuere terrae. Fugit attonitum pecus Passim per agros; nec suos pastor sequi Meminit juvencos. Omnis e saltu fera Diffugit : omnis frigido exsanguis metu Venator horret. Solus immunis metu'
Hippolytus arctis continet frenis equos,
es flots se répandent sur la terre, et suivent le monstre. L'épouvante a glacé tous les cœurs.
THÉSÉE
Eh ! quelle était la forme de cet horrible monstre ? LE COURRIER.
Taureau impétueux , son col est azuré; une crinière épaisse ombrage son front verdátre ; il développe de larges oreilles hérissées de poils ; ses eornes sont empreintes de différentes couleurs et tiennent de la nature de nos taureaux et de celle des taureaux de Neptune. Il vomit des flammes ; ses yeux étincélent; une longue marque d'azur semble partager sa tête farouche ; il déploie ses immenses épaules; il ouvre en frémissant ses larges naseaux. Ses horribles fanons et toute l'étendue de sa poitrine semblaient couverts d'une mousse verte et gluante. Ses vastes flancs ont une couleur de safran et de pourpre. Mais l'extrémité de son corps est bien plus horrible ; c'est un dragon épouvantable 'hérissé d'écailles , pareil à la monstrueuse baleine qui engloutit ou qui rend les navires.
La terre a tremblé sous ce nouveau fléau; les troupeaux effrayés ont fui dans les plaines ; les pasteurs oublient la garde de leurs agneaux ; les bêtes féroces elles-mêmes délaissent ce lieu d'horreur; le sang des chasseurs se glace dans leurs veines. Mais au milieu de cette alarme générale, le seul Hippolyte reste intrépide : d'une main ferme , il contient ses coursiers, etle son de sa voix qu'ils reconnaissent encore calme leur frayeur.
574 HIPPOLYTUS. ACT. 1V. SCEN. I.
Pavidosqué notae vocis hortatu ciet.
Est alta ad Argos collibus ruptis via,
Vicina tangens spatia suppositi maris :
Heic se illa moles acuit, atque iras parat.
Ut cepit animos , seque praetentans satis Prolusit irae, praepeti cursu evolat, Summam citato vix gradu tangens humum , Et torva currus ante trepidantes stetit.
Contra feroci natus insurgens minax
Vultu, nec ora mutat, et magnum intonat :
Haud frangit animum vanus hic terror meum; Nam mihi paternus vincere est tauros labor".
Inobsequentes protinus frenis equi
Rapuere currum : jamque deerrantes via, Quacunque pavidos rapidus evexit furor, Hac ire pergunt, seque per scopulos agunt.
At ille, qualis turbido rector mari
Ratem retentat, ne det obliquum latus,
Et arte fluctus fallit; haud aliter citos Currus gubernat : ora nunc pressis trahit Constricta- frenis, terga nunc torto frequens Verbere coercet. Sequitur assiduus comes Nunc aequa cárpens spatia , nunc contra obvius Oberrat, omni parte terrorem movens
Non lícuit ultra fugere; nam torvo obvius Incurrit ore corniger ponti horridus.
Tum vero pavida sonipedes mente exciti
Imperia solvunt, seque luctantur jugo
HIPPOLYTE. ACT. IV. SCEN. L . 375 Sur la route d’Argos est une partie de chemin taillée dans
le roc, et voisine de ce grand espace qui touche à la mer. C'est là que le monstre s'établit, c'est sur cette hauteur qu'il anime sa colère et dispose sa rage. Ayant ramassé tous ses feux et médité son attaque, il s'élance en fureur, touchant à peine la terre dans ses bonds impétueux, et vient se présenter à la tête des coursiers épouvantés. Votre magnanime fils se lève avec un regard altier et menaçant : sans changer de visage , il déploie toute l'étendue de sa voix. Cette vaine terreur, dit-il, ne peut rien gur mon courage; mon père m'a montré la maniére de terrasser les taureaux.
Mais hélas ! ses chevaux indociles entraînent son char: une fois écartés de la route frayée , ils se précipitent, dans . leur fureur aveugle, et s'embarrassent dans les rochers. Cependant, comme un pilote habile qui arrache son navire au tempêtes, et l'empéche de se briser contre les écueils, le jeune héros continue de gouverner son char prét à lui échapper. Tantót il retient fortement les rénes, tantót il tord dans la bouche de ses coursiers les freins écumans. Mais le monstre le suit avec constance ; il bondit à cóté de son char; il se présente à la tête des chevaux , et partout il porte avec lui l'épouvante et l'horreur.
ll n'est plus possible de fuir. Armé de ses cornes menacantes , le monstre est là, ne vespirant que la mort. Les coursiers, qui ne reconnaissent plus de loi, se débauent pour s'affranchir du joug : ils se cabront, le char est renversé. Embarrassé dans les rênes , le malheureux prince tombe sur
le visage. Tous les efforts qu'il fait pour se relever, resserrent
Eripere, rectique in pedes jactant onus.
Praeceps in ora fusus implicuit cadens Laqueo tenaci corpus : et quanto magis Pugnat, sequaces hoc magis nodos ligat.
Sensere pecudes facinus, et cürru levi, Dominante nullo, qua timor jussit , ruunt.
Talis per auras non suum agnoscens onus , Solique falso creditum indignans diem, Phaethonta currus devio excussit polo.
Late cruentat arva, et illisum caput
Scopulis resultat : auferunt dumi comas:
Et ora durus pulchra populatur lapis :
Peritque multo vulnere infelix decor.
Moribunda celeres membra provolvunt rotae.
Tandemque raptum truncus ambusta sude Medium per inguen stipite erecto tenet? Paulumque domino currus affixo stetit.
Haesere bijuges vulnere et pariter moram Dominumque rumpunt. Inde semianimem secant Virgulta. Acutis asperi vepres rubis, Omnisque truncus corporis partem tulit.
Errant per agros funebris, famuli, manus, Per illa, qua distractus Hippolytus, loca Longum cruenta tramitem signat nota : | Moestaeque domini membra vestigant canes. :
Necdum dolentum sedulus potuit labor Explere corpus. Hoccine est formae decus!
Qui modo paterni clarus imperii comes,
encore les liens dangereux qui le retlennent. Les chevaux ayant précipité leur maître , reconnaissent à la légèreté du char le succès de leurs funestes efforts. N’ayant plus alors d’autre guide que la terreur, ils ne suivent que le mouvement impétueux de leur instinct, et le char est emporté loin de sa route. Tel jadis le char. d'Apollon .ne reconnaisssant plus son fardeau ordinaire , et indigné du faux soleil qu'on lui faisait porter, s'écarta du póle et préeipita | Phaéton pour le punir de sa témérité.
O douleur! la campagne est teinte du généreux sang d'Hippolyte : sa tête se brise en retentissant contre les rochers ; ses cheveux sont arrachés par les ronces ; les pierres déchirent son visage : sa beauté et ses gráces , innocentes causes de son malheur, sont flétries par milles blessures. Les roues froissent encore ses membres mourans; son corps est rejeté sous le timon, et le pieu qui s'y trouve s'enfonce dans ses entrailles. Les coursiers s'arrétent un moment, et bientót, pour vaincre ce dernier obstacle ils déchirent en lambeaux leur maitre qui respirait encore, et les ronces armées de pointes aigués achévent de mettre en piéces son corps sanglant et défiguré.
Ses compagnons éperdus se répandent sur le rivage , et
suivent la trace de son sang : ses chiens, qui reconnaissent ses pas, poussent de longs gémissemens. Mais hélas! tous nos soins n’ont pu rassembler les restes malheureux de votre fils. Voilà donc la destinée d’une beauté si ravisssante ; voilà le compagnon d’un si grand roi ét l’héritier de son trône!
Dans ce jour encore , il brillait à nos yeux comme un astre
Et certus heres, siderum fulsit modo, Passim ad supremos ille colligitur rogos,
Et funeri confertur.
; THESEUS.
O nimium potens,
Quanto parentes sanguinis vinclo tenes Natura ! quam te colimus inviti quoque !- Occidere volui noxium; amissum fleo.
NUNTIUS
Haud quisquam honeste flere, quod voluit, potest.
THESEUS.
Equidem malorum maximum hunc cumulum reor, Si abominanda casus optata efficit.
Et si odia servas, cur madent fletu genae? THESRUS.
Quod interemi, non quod amisi , fleo.
bienfaisant , et mafntenant nous ne pensons plus qu'à recueillir ses cendres, et à lui ériger un tombeau. THÉSÉE.
O nature , puissante nature, force impérieuse du sang, qu'ils sont puissans tes droits sur le cœur d'un père ! Et nous croyons pouvoir résister à tes mouvemens sacrés | J'ai voulu la mort du coupable, il n'est plus, et je pleure le fils qui
m'est ravi !
LE COURRIER
Peut-on pleurer une mort qu'on a sollicitée avec tant d'ins-
tance ?
| THÉSÉE
Le plus grand des malheurs, c’est de voir la fortune seconder des vœux qui font horreur. - LE COURRIER.
Si vous haïssez encore votre fils , pourquoi ces larmes dont votre visage est inondé !
Hélas ! ce qui me désespère , ce n'est pas de l'avoir tué, c’est de l'avoir perdu.
$80. MIPPOLYTUS. ACT. 1V. SCEN. 11.
SCENA II
CHORUS
QuaxTI casus humana rotant !
Minor in parvis Fortuna furit, Leviusque ferit leviora Deus.
Servat placidos obscura quies; Praebetque senes casa securos.
Admota aetheriis culmina sedibus Euros excipiunt, excipiunt Notos, Insani Boreae minas, Imbriferumque Corum.
Humida vallis raros patitur Fulminis ictus. Tremuit telo
Jovis altisoni Caucasus ingens, Phrygiumque nemus matris Cybeles.
Metuens coelo Juppiter alto Vicina petit. Non capit unquam Magnos motus humilis tecti Plebeja domus.
Circa regna tonat.
Volat ambiguis
Mobilis alis hora; nec ulli Praestat velox Fortuna fidem.
Qui clara videt sidera mundi, Nitidumque diem nocte relicta,