‹ Théâtre complet des Latins (volume 2)Chapitre 128 sur 128 · IMITATIONS · texte numérisé non relu

IMITATIONS

Il me reste à parler des imitations qui ont été faites de l' Hippolyte de Sénéque, lequel n'est aussi , comme on l'a vu, qu'une imitation de !'Hippolyte d'Euripide; mais une imitation préférable peut-étre à l'original. Je ne compte m'occuper ici que des imitations faites en France, et seulement de quelques-unes qui sont plus connues que les autres. Huit auteurs francais ( et il en est peut-être un plus grand nombre) ont composé des pièces sur le sujet traité par Euripide et Sénèque , et ont em-

prunté plus ou moins de situations, de scènes ou de

traits à ces deux anciens poétes. Voici leurs noms par ordre chronologique : Robert Garnier , la Pinelière, Gilbert , Ségrais, Racine , Pradon, M. Hoffman. Je n'examinerai , et trés-succinctement encore , que quatre des huit piéces de ces auteurs.

I. L'Hippolyte de Robert Garnier est plutôt une traduction qu'une imitation de la tragédie de Sénéque. Tout ce qu'il a ajouté, c'est une premiére scéne fort inutile, dans laquelle l'ombre d'Égée vient annoncer ( à-peu-prés comme Vénus l'annonce dans Euripide ), les malheurs qui vont fondre tous à-la-fois sur la maison de Thésée.

. On sent ce que doit être le syle d'un pote qui était contemporain de Jodelle. De grandes pensées, de sublimes images , de nobles sentiments deviennent sous sa plume des sentences communes, de bizarres et ridicules tableaux, de dégoütantes trivialités. Et cependant sa pièce d'Hippolyte fut accueillie avec une espèce d'enthousiasme. Le docte Amyot le félicita en vers latins ; et Ronsard, dans un sonnet que l'on trouve imprimé en téte de la tragédie d'Hippolyte, lui disait :

Ton ouvrage, Garnier, tragique et souverain ,

Fera voler ton nom du Scythe jusque au More,

Plus dur contre les ans que marbre ni qu'airain. er, je vais citer, comme un exemple du style de ce poéte, à qui un autre poète prédisait si généreusement

Ld

EXAMEN. 459 l'immortalité , une invocation au soleil , qu'il. met , dés

la première scène, dans la bouche d'Hippolyte.

O beau soleil luisant, belle et claire planette

Qui pousse tes rayons dedans la nuit brunette :

O grand dieu perruquier, qui lumineux esteius,

Me décharmant les yeux, l'erreur des songes vains; Qui ores travaillaient durant cette nuit sombre,

Mon esprit combattu d'un larmoyable encombre,

Je te salue , ó père, et resalue encor, |

Toi , ton char, tes chevaux, et tes beaux rayons d'or.

C'est ainsi qu'il a traduit ou plutôt travesti le récit de la mort d'Hippolyte , tel qu'on le trouve dans Euripide et dans Sénéque. Il ne serait pas sans intérét pour ceux qui aiment.à suivre l'histoire de l’art dramatique et de la langue'en France , de le rapporter ici tout entier : on pourrait le comparer avec l'admirable récit de Théraméne,, dans la Phédre de Racine ; mais il me répugne de transcrire tant de mauvais vers. Je

citerai seulement le commencement et la fin.

Si tost qu'il fut sorti de la ville, fort blesme ,

Et qu'il eust attelez ses limoniers luy-mesme ,

Il monte dans le char et de la droite maín

Léve le fouet sonnant, et de l'autre le frein.

Les chevaux sonne-pieds d'une course esgalée, Dont gallopant au bord de la plaine salée,

La poussière s'esléve et le char balancé,

Volle dessus l'essieu comme un trait eslancé, etc.

Après avoir raconté très-minutieusement l'apparition du monstre marin, l'effroi des chevaux qui s'emportent,,

et enfin la dislocation du char d'Hippolyte, il ajoute :

ll est contraint de choir, et de malheur advient Qu'une longue lanière en tombant le retient :

11 demeure empestré, le nœud toujours se serre, Et les chevaux ardents le trainent contre terre

À travers les halliers et les buissons touffus, Qui le vont déchirant avec leurs doits griffus : La teste lui bondist, et ressaute, et sanglante, De ses membres saigneux la terre est rougissante ; Comme on voit un limas qui rampe adventureux Le long d'un sep tortu laisser un trac glaireux, Son estomac ouvert d'un tronc pointu, se vuide De ces boyaux traînés sous le char homicide :

Sa belle áme le laisse, et va conter là bas, Passant le fleuve noir, son angoisseux trespas. De ses yeux éthérés la luisante prunelle

Morte se va couvrant d'une nuit éternelle.

En voilà, je pense, assez sur Garnier et sur sa tragedie.

II. La Phèdre de Racine est si connue , qu'il serait plus que superflu de l'analyser ici, encore moins d'en citer quelques passages. Il est peu de vers de cette piece qui ne soient dans la mémoire ou plutôt dans le cœur de tous les hommes de lettres français.

Il y avait quarante-deux ans qu un poète assez inconnu ( de la Pineliére) avait fait jouer une tragédie d'Hippolyte , lorsque Racine se décida à donner sa Phèdre , à la quelle il travaillait depuis deux ans. Deux jours aprés, le 3 janvier 1657, on joua la Phédre de Pradon, qui, comme il le dit lui-même dans sa préface, ne lui avait

cotité que trois mots de travail. Graces à la puissante cabale qui poursuivait Racine, la piècé de son rival fut jugée la meilleure. Les gens de goût furent indignés; ils parvinrent -bientôt à manifester leur opinion : on les écouta; et justice fut faite. La piéce de Pradon tomba dans l'oubli, et celle de Racine, qualifiée justement de chef-d'œuvre, n'a point cessé, jusqu à nos jours, d'être applaudie et admirée sur la scène française.

On croit assez. généralement que Racine a puisé sa pièce dans Euripide : c'est une erreur. Il en a imité plusieurs passages , comme l'ont fait remarquer les éditeurs du Zhéátre des Grecs, qui ont mis en notes, au bas du texte de leur traduction, les vers de Racine où se retrouvent les idées qu'expriment les personnages de la tragédie grecque. Mais le poète français a imité beaucoup plus de passages de Sénéque; et, ce qui est bien plus important, il a suivi pas à pas cet auteur dans la marche de sa piéce. C'est ce qu'avait trés-bien observé Laharpe, lorsqu'il dit: « La marche de la Phédre de Racine se rapproche plus de la pièce de Sénàque'que de celle d'Euripide. C'est d’après le poète latin qu'il a concu la scène où Phédre déclare son amour à Hippolyte ; au lieu, que dans Euripide , c'est la nourrice qui:se Charge de parler pour la reine. Sénéque eut donc le mé: rite d'éviter un défaut de bienséance et de risquer une scene trés-délicate à manier; et Racine l'a suivi dans ces deux points. 1! lui doit aussi la supposition que Thésée est descendu aux Enfers pour servir Pirithoüs, et qu'il

nen doit pas revenir, et l'idée de faire servir l'épée d Hippolyte, qui est restée entre les mains de Phédre, de témoignage contre lui : idee admirable et bien beureusement substituée à la lettre calomnieuse imaginee par Euripide. C'est aussi à l'exemple de Sénèque que Racine amène Phèdre, à la fin de la pièce, pour confesser et attester l’innocence d’Hippolyte en se donnant la mort ( 1) ».

Malgré toute mon admiration pour Racine, je me vois forcé d'avouer que, dans sa Phédre, rien ne lui appartient bien réellement, que l'épisode des amours d'Hippolyte pour Aricie; et .c' est peut-être là ce qu'il y a de défectueux dans sa piéce. En vain , dans sa préface , cherchet-il à s excuser, en disant : « J'avois remarqué dans les anciens qu'on reprochait à Euripide d'avoir représenté Hippolyte comme un philosophe exempt de toute imperfection; ce qui faisoit que la mort de ce jeune prince causoit beaucoup plus d'indignation que de pitié. J'ai cru devoir lui donner quelque foiblesse qui le rendroit un peu coupable envers son pére, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'ame avec laquelle il épargne l'honneur de Phédre et se laisse opprimer sans l'accuser. J'appelle foiblesse la passion qu'il ressent mal gré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son pére ».

Mais Racine ne parait pas avoir prévu tous les incon-

(1) Cours de littérature, 3* part., 1. I, chap. 3, sect. 7.

vénients de cette combinaison. En rendant Hippolyte amoureux, il dénaturait entièrement ce caractère sauvage, qui, chez les anciens, contraste si fortement avec celui de Phédre : son Hippolyte ne pouvait plus être qu'un homme ordinaire. Sa mort, quoique injuste, devait exciter moins de regrets et de pitié. Convenons aussi que les conversations amoureuses d'Hippolyte et d'Aricie, quoique semées de vers admirables , ne sont pas sans fadeur, et rappellent trop le genre de galanterie du siécle dans lequel Racine vivait. Ce n'était point ainsi que l'amour s exprimait chez les anciens. |

Je le répéte, ótez de la Phédre de Racine cet inutile et langoureux épisode, il ne restera que l'Hippolyte de Sénéque : vous en retrouverez tout le plan, la marche, les idées. Mais ces idées , Racine les a beaucoup embellies : il les rend avec une concision, une élégance, yne sim-

, plicité méme d'expressions, qui n'étaient nullement dans la manière de son modèle. Enfin, si l'on ne peut louer dans l'auteur de la Phèdre française l'imagination , l'invention , il. faut admirer son goût et son style. .

III. D'un poète nourri des ouvrages des anciens; et qui feuilletait jour et nuit, suivant le conseil d'Horace , les exemplaria græca, passons à un poète fort ignorant et très-vain, qui ne connaissait ni Grecs, ni Romains, et se faisait gloire de les inépriser, à Pradon enfin, de ridicule mémoire, que l'on, présenta. toutefois comme un digne rival de Racine. Sa Phèdre, ouvragé de trois mois, ne pouvait nullement, d'après

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son systéme , offrir rien qui rappelát l'antiquité.. Aussi n y a-til d'antique, dans la pièce, que les noms des personnages. Le sujet, l'intrigue, les idées, tout y paraît moderne. Il s'est bien gardé de faire de Phèdre l'épouse de Thésée. Les prudes de la cour de Louis XIV ne concevaient pas sans doute comment on pouvait souffrir que l'on présentát sur le théátre une reine amoureuse du fils de son mari. Quel outrage aux mœurs! Phédre, dans la tragédie de Pradon, est seulement la future, ou si l'on veut la fancee du roi Thésée. Aux yeux des dévots, si elle brülait pour le jeune Hippolyte, c'était bien un péché, mais un péché dont elle pouvait obtenir l'absolution. Quant à l'épisode d'Aricie , il appartenait de droit à Pradon : aussi s'empressa-t-il de s'en emparer. Comme les deux piéces parurent en méme temps, il dut se croire à l'abri de tout soupcon de plagiat. Mais ne peut-on pas supposer que Pradon eut connaissance du parti que Racine avait tiré des amours d Hippolyte , et qu'il se háta de prendre, avant la représentation de Phèdre, la seule beauté qui pouvait lui convenir.dans la pièce? I] semble vouloir, dans là préface de sa Phédre , se disculper de ce plagiat ; car il dit : « J'ai tiré mon épisode d'Aricie des tableaux de Philostrate ». Ajoute foi qui voudra à un tel désaveu. |

Quoi qu il en soit, Áricie, dans la pièce de Pradon, joue un rôle plus important que dans celle de Racine. Phèdre y découvre bien plus tót l'amour qu'Hippolyte a

pour cette rivale ; et, dans sa fureur, elle la fait renfer-

EXAMEN. 465 mer secrétement dans un appartement caché du palais.

Je me suis assurée en secret d'Aricie; | Un ordre de ma part lui peut óter la vie :

J'ai remis ma rivale en de fidelles mains, etc.

Hippolyte vient demander la liberté de sa maitresse, et se jette aux genoux de Phédre. .. C'est en ce moment que Thésée survient, et mettant l'épée à la main, en brave chevalier, il veut en percer Hippolyte, qui ose adresser des vœux à sa fianeée. Phédre retient le bras :

ett nr Eh! que voulez-vous faire ?

Songez au nom des dieux que vous étes son pére.

Thésée, alors, se contente de le maudire et d'appeler sur lui la vengeance de Neptune.

C'est à vous que j'adresse un vœu si solennel, Justes dieux ! Punissez un fils si criminel!

Et toi, Neptune, et toi dont la race divine . De Thésée ennoblit le sang et l'origine, Plongeant ce sang impur dans l'abime des eaux , Donne ce monstre en proie à des monstres nouveaux. Et vous, dieux qui là haut faites trembler la terre, Lancez sur ce perfide un éclat de tonnerre :

. Ma gloire est votre ouvrage il la veut outrager; Et c'est bien moins à moi qu'à vous de me venger.

C'est , comme on voit, de cette méprise de Thésée que résulte la catastrophe. Que ces moyens sont petits, misérables! que toute l'intrigue de la pièce est commune! Les vers sont ordinairement plats, sans force , sans cou-

leur, mais faciles; et il y en a de bien tournés, et qui ne 12. | 90

sont pas sans élégance. On voit que les ennemis méme de Racine, en cherchant à imiter son style, reconnais saient du moins en lui la qualité d'écrivain élégant et pur.

Pradon, dans sa préface, parle de la Phédre d'un poète Gilbert, qui avait précédé la sienne ainsi que celle de Racine. Je n'ai pu rien dire d'une piéce que je ne connais pas. Au reste, ce Gilbert était un poéte très-médiocre qui composa quelques tragédies, des opéra, et un poëme sur l'art de plaire. Il fut secrétaire des commandemens de la reine Christine de Suéde , et son résident en France. On place sa mort dans l'année 1675. Il ne put donc voir ni la Phédre de Racine, ni celle de Pradon , qui ne furent

jouées qu'en 1677.

1V. Il eût été téméraire à un poète de traiter de nouveau , aprés Racine, le sujet de Phédre, de refaire, pour ainsi dire, une tragédie qui, depuis plus d'un siécle, n a cessé de réunir les suffrages de tous les hommes de goüt; mais rien n'empéchait de transporter Phédre sur notre grande scéne lyrique : et c'est ce que tenta avec succés, il y a prés de quarante ans, un de nos bons auteurs dramatiques, M. Hoffman ( 1). L'entreprise n'é tait pas sans difficulté. Dans le sujet de Phèdre, pour que le spectateur prenne intérét à l'action , il faut qu'il suive

dans tous ses développements , dans toutes ses crises, la

(x) Phèdre, tragédie lyrique en trois actes, fut jouée pour la pre-

mière fois à Fontainebleau, devant la cour, le 26 octobre 1786.

EXAMEN. 467 passion qui dévore l'âme du principal personnage ; et la poétique du genre lyrique semble interdire les détails, encore plus l'emploi de ces nuances , quelquefois très-légéres, qui caractérisent en général les passions. Là il faut peindre à grands traits; il faut rechercher tout ce qui peut faire spectacle ; et tels sont les combats, les jeux publics, les cérémonies, les danses, etc. Aussi M. Hoffman débarrassa-t-il le sujet de tout épisode oiseux, qui n'eüt servi qu'à ralentir l'action et retarder la catas trophe. Le premier acte est presque entiérement rempli par les prières qu'adresse Hippolyte à Diane, par les sacrifices que Phédre fait à Vénus: dans le second, Phèdre, à qui l'on a annoncé que Thésée est retenu pour toujours dans les enfers, se décide à déclarer son amour à Hippolyte, en vers meilleurs que ceux que l'on débitait ordinairement à l'Opéra. « Connais, lui dit-elle, la malheureuse femme. —

Qu'un fol amour condamne à d'éternels regrets. Thésée est mon époux, et c'est son fils que j'aime. Cet amour qui me fait horreur, Si long-temps étouffé s'échappe de mon cœur; Ainsi que ta fierté, ma faiblesse est extrême, Je t'aimais en secret, je t'aime avec fureur, Et j'ose le dire à toi-même.

Tu détournes les yeux, tu frémis... etc »

À . ? . A] / Presque aussitôt on apprend arrivée de Thésée. OEnone, comme dans la pièce de Racine, calomnie Hippolyte pour sauver | honneur de sa maitresse. Au troisième acte, on

apprend par un envoyé, comme dans toutes les autres Phédres, la mort d'Hippolyte. Mais ici le récit de cette mort funeste est contenu dans cinq ou six vers. A l'Opéra, on est avare de paroles. 1l faut croire qu'il était impossible de présenter le spectacle du monstre s'élancant de la mer, des chevaux emportant le char d'Hippolyte au travers des rochers, etc. , etc. , puisque M. Hoffman s'en est tenu à un trés-court récit. J'en suis fáché. La pièce de M. Hoffman eût fini d'une manière digne de la scène lyrique. |

Quoi qu'il en soit, cette pièce, que l'on devrait remettre au théâtre, fut une des premières qui fit pressentir que , dans un opéra, il était possible de produire des émotions autrement que par des coups de théátre, des machines, par du spectacle enfin; qu'il y avait moyen d'exciter , au moins jusqu'à un certain degré, sans sortir du genre, l'intérét, méme la pitié. D'autres essais heureux ont prouvé que, tout vieux qu'est ce genre de spectacle, il n'a pas encore atteint le degré de perfection où l'on peut l'élever.

| An. D.

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