DES PIÈGES CONTENUES DANS LE TOME XII
HERCULE FURIEUX
CrrrE pièce nous offre l'occasion de prouver aussitôt, par un exemple, la justesse de l'opinion que noûs avons développée dans la première partie de la dissertation précédente, sur le genre de la tragédie chez les Latins. N'est-ce pas un véritable opéra français que le grand drame latin dont nous allons présenter l'analyse exacte. |
Il faut d'abord se figurer qu'il fait nuit sur le théátre, et que diverses constellations brillent dans le ciel. On voit Junon descendre du haut des airs; elle quitte l'Olympe où elle trouve partout la preuve des fréquentes infidélités de son époux : chaque astre porte le nom de l'une de ses rnaitresses: elle voit sa honte retracég d'un pôle à Pautre. Mais la terre mêmé ne peut être pour elle un séjour de paix. La vue de Thèbes lui rappelle Alcméne, et cet odieux Hercule qui doit le jour à Jupiter, H faut qu'enfin elle satisfasse sd vetigeance; elle est lasse de commander sans cesse à Hercule des travaux qui, au lieu de causer sa perte, ne lui procurent que de la gloire. Elle saura bien l'avilir, en le portant au plus affreux des
crimes. Elle évoque les furies, ét leur ordonne de s em- 12. 38
parer de l'âme, de troubler la raison du héros qu elle persécute. Mais le jour commence à poindre : Junon fuit, et va méditer ailleurs sur ses funestes projets.
Je suis d'autant plus porté à croire que les furies paraissaient réellement sur la scène, à l’invocation de Junon, que, dans la pièce d'Euripide , dont celle de Sénéque est une imitation, une espéce de furie, Lyssa, déesse de la rage, comparait, parle et agit comme un autre personnage. t1 |
Tout ce monologue de Junon n'est dans Sénéque , il en faut.convenir , qu'une longue déclamation. Mais que la poésie en est belle ! jamais la haine ne s'est exprimée avec plus d'énergie. On croit y retrouver une copie, avec des couleurs plus fortes et méme exagérées, des imprécations de Didon aprés la fuite d'Enée.
À ce tableau de fureur, il en succède aussitôt un de calme et de bonheur. Le chœur décrit le lever du soleil, sans s'occuper d'Hercule ni de Junon. Il fait passer sous les yeux des spectateurs plusieurs tableaux frais et gracieux. Tout ce que le chœur peint en vers, dont le rythme est léger ( les dactyles y dominent , tandis que Junon s'est exprimée en vers plus longs et plus graves); toutes ces scénes joyeuses qu'il raconte comme s'il les voyait, je ne doute presque pas que les spectateurs ne pussent aussi les apercevoir dans le lointain. Les anciens avaient porté trés-loin l'art du décorateur et du machiniste: c'est ce dont généralement on n'est pas assez convaincu. D ailleurs, sur des théátres dont le fond était
i loin des spectateurs, il n'était pas très- difficile de ;roduire, par des moyens très-simples, d'étonnantes llusions. D’après mon système , on aurait vu réellement, lans le lointain, les troupeaux sortir des étables et les pasteurs les conduire au.páturage, lorsque le chœur )rononce ces vers:
Labor exoritur durus , et omnas
Agitat curas , aperitque domos.
Pastor getida cana pruina
Grege dimisso pabula carpit.
Ludit prato tiber aperto : ?
Nondum rupta fronte juvencus.
V acue reparant ubera matres.
Errat cursu levis àncerto Mots petulans fedus in ferba.
C'était bien aussi un pêcheur que l'on voyait sur la pointe des rochers qui formaient le fond de la scéne, lorsque le chœur dit :
Hc exesis pendens scopulis , " Aut deceptos ènstruit hamos; Aut suspensus spectat pressa
Præmia dextra : sentit tremutum Linea piscem.
Et ceci explique pourquoi Sénéque se livre si volontiers, surtout dans les cheurs, à de minutieuses descriptions. Elles nous paraissent déplacées, parce que jusqu'ici il n'était venu dans l'esprit d'aucun annotateur qu'elles pouvaient bien n'étre que des explications de tableaux
réels , qui se succédaient sous les yeux des spectateurs.
Ces explications étaient entremèlées de maximes philosophiques , espèces de moralites , qui se tiraient des objets méme donnés en spectacle. Ces maximes étaient de rigueur sur les théátres de Rome, comme je l'ai précédemment remarqué. Aussi, après avoir décrit les scènes de la vie champétre, le chœur finit par ces vers:
een n 5 Me mea tetlus Lare secreto tuto que tegat.
Venit ad pigros cana senectus :
Humilique loco, sed certa sedet Sordida parva fortuna domus. -
Certainement un acte qui, sur nos théâtres, n'aurait que deux scènes, dont l'une ne contiendrait que les imprécations d'une femme jalouse et furieuse, et l'autre d'éternelles descriptions de travaux champétres ; un tel acte, dis-je, ferait prendre une trés- défavorable idée de la pièce dont il devrait être l'exposition; et l'on refuserait probablement de l'entendre jusqu'à la fin. Mais transportez-le sur le théátre de l'Académie de musique: que l'on voye descendre d'un ciel parsemé d'étoiles une divinité; que des furies paraissent agitant leurs torches; et qu'à ce spectacle succéde celui d'un beau matin; qu'on entende les oiseaux chanter dans les bocages; qu'on voye des groupes de bergers, d'agriculteurs reprenant leurs occupations jourmaliéres; que de beaux vers, accompagnés d'une musique suave , occupent à la fois et charment votre esprit et votre oreille, et
je demanderai si vous n'éprouverez pas alors toutes les sensations que vous allez chercher à l'Opéra.
Continuons l'examen des autres actes.
I] parait, d'après les discours des personnages qui figurent dans le second acte, que la scène devait représenter un grand temple, prés du palais qu'occupe l'usurpateur du tróne de Thébes. C'est dans ce temple , asyle inviolable, que Mégare , épouse d'Hercule, et Amphitryon, père (du moins de nom) de ce héros, viennent déplorer leurs mallieurs. Mégare débute par un long monologue , dans lequel elle rapporte toute l'histoire d’Hercule , qu'elle n’espère plus de revoir depuis qu'il est descendu aux enfers par ordre de Junon. C'est son absence qui a permis au tyran Lyous de s empater du pouvoir à Thébes. On voit que cette soéne est une véritable exposition ; et dans notre système dramatique, ce n'est pas au second acte qu'elle devrait se trouver; mais le premier n'est guère qu'un prologue. Tous. les détails mythologiques , où, si l'on veut, historiques que contient le monologue de Mégare, nous semblent aujourd'hui trés-déplacés; mais il est possible que les anciens les entendissent avec quelque intérêt , parce qu'ils étaient relatifs à leur croyance religieuse.
Amphitryon emploie de belles sentences pour ranimer le courage de Mégare, lorsque le tyran Lycus survient. Suit une scène dont le germe méme ne se trouve pas dans l' Hercule furieux d'Euripide : elle est toute. de l'invention de Sénéque. Le tyran veut légitimer son usur-
pation, en s'alliant à une princesse du sang royal, et il vient proposer à Mégare de la prendre pour épouse. Sa proposition est fort mal accueillie. Les trois personnages qui sont en scène finissent par se lancer mutuellement des sarcasmes, et l’on pourrait dire même, de grosses injures: Lycus , dans sa colère, jure qu'il va faire périr à la fois Amphitryon , Mégare et les enfants qu'elle a eus d'Hercule. Mais il paraît qu'il n'ose souiller par des meurtres l'asile saint oü s'est refugiée cette malheureuse famille: il ordonne seulement qu'on entoure le temple de monceaux de bois, et qu'on l'embrase.— Ce qu'il y a de singulier , c'est que de tels ordres ne sont point exécutés, sans qu on en apprenne le motif dans la piéce. Il est vrai de dire qu'à la fin de cette longue scène, un fracas épouvantable annonce l'arrivée d Hercule sur la terre; et dés-lors on peut supposer que c'est cet incident qui suspend l'exécution des ordres du tyran. Le chœur des Thébains, qui termine l'acte, n'est guére qu'un hymne en l'honneur d'Hercule. Il est à remarquer que l'auteur n'a plus employé ici le vers brillant et léger dont il avait fait usage dans le chœur du premier acte. C'est que le sujet ne demandait pas un rythme si lyrique. Il faut croire que la musique changeait ainsi de .caractére, selon les sentiments, les passions qu'exprimait la poésie. C'est un rapport de plus que la tragédie ancienne avait avec nos drames lyriques modernes.
Il n'y a pas dans cet acte autant de spectacle que dans l'autre. Cependant la, famille d'Hercule refugiée
EXAMEN, | 439 dans un temple; l'arrivée de Lycus entouré de ses gardes les préparatifs, pour l'incendie. du temple ; le bruit ef- frayant qui annonce qu Hercule, est sorti des enfers, et qu'il approche : £out cela devait produire des tableaux variés, et de fortes sensations. C'est tout ce qu'on attendait d'une tragédie latine.
. Les prodiges vont pour ainsi dire se succéder dans les actes suivants. Hercule est revenu des enfers avec Thésée. Mais c'est Hercule seul qui parait d'abord, trainant aprés lui le chien Cerbére, sa conquéte. Bientót il apercoit sa femme , ses enfants avec des vêtements de deuil. Il en demande la cause ; et ce n'est qu'alors qu’il apprend l'usurpation de Lycus, les désastres de sa famille. Il ne répond guère qu'un mot, c'est qu'il va tuer le tyran; et Thésée, qui alors est présent , ajoute que, puisqu Hercule l'a promis, on peut déjà regarder Lycus comme immolé.
Le père Brumoy , qui compare eette scène avec une scéne d'Euripide, à peu prés semblable , trouve celle de Sénéque on ne peut plus ridicule. Et, en vérité, je ne sais comment la défendre. Il fallait que les plus fortes exagérations, les rodomontades fussent excessivement du goüt des Romains, pour qu'ils pussent süpporter toutes celles que contient cette scène. Mais où elles abondent surtout, c'est dans le trés-long récit que fait Thésée du voyage d'Hercule aux enfers. Il décrit minutieusement tout ce qu'on y voit , et je ne puis dire ici que ces prolixes descriptions devaient intéresser les Romains; car
enfin, il n'y en avait pas un qui, dès l'enfance , ne connüt aussi bien son enfer que , nous modernes, nous connaissons le nôtre. Mois ils étaient sans doute trèssensibles à la bonne poésie; et l'on ne peut s'empécher de convenir que là, plus encore qu'ailleurs, Sénéque a prodigué les beaux vers.
Au 1rv° acte, Lycus est déjà immole ; et Hercule , qui revient sur la scène au milieu de sa famille, mais les mains encore teintes de sang , veut aussitót faire un sacrifice , pour remercier les dieux d'avoir délivré le monde d'un tyran. C'est pendant le sacrifice qu'il est saisi de la plus noire frénésie : les furies excitées par Junon s'emparent du malheureux; il crgit voir les enfants de Lycus dans ses propres enfants, et prend sa femme Mégare pour Junon. Il en fait un horrible massacre. Cette épouvantable scène ne se passe pas tout à fait sous les yeux des spectateurs ; mais Amphitryon qui est censé la voir tout près de lui, et qui est resté sur le théátre, en décrit les plus minutieuses circonstances. On entend méme les paroles de fureur d'Hercule, qui n'a disparu qu'afin de poursuivre ses victimes qui fuyaient. |
Cette scène devait être du plus grand effet au théâtre. Dans Euripide , elle n'est qu'en récit ; et je crois fermement qu'ici Sénèque s'est montré supérieur à son modèle.
Fatigué de carnage , Hercule s'endort ; et c'est par son réveil que s'ouvre le Y° acte. Il ne sait où il est,
d’où il vient. Il se voit entouré de cadavres , et demande quel est le meurtrier. Amphitryon ne lui fait que des réponses ambigués ; mais bientót il est obligé de lui dévoiler l'affreuse vérité. Hercule tombe dans le plus grand désespoir, et veut se donner la mort. Son pére Amphitryon le supplie de vivre, d'étre son soutien : et comme dans Euripide, Thésée lui offre un asile à Athènes. À la fin, Hercule cède à la voix d'un père et aux prières d'un ami.
La comparaison de l' Hercule furieux d'Euripide avec la tragédie de Sénèque a été faite par le père Brumoy. Le Théâtre des Latins n'étant qu'une suite du Théätre des Grecs, et ne formant pour ainsi dire qu'un même ouvrage , il serait superflu de comparer ici de nouveau ces deux pieces dans tous leurs détails (1). Je me contenterai de dire que la piéce de Sénéque me parait étre à la tragédie d'Euripide, ce que serait à un beau ta- . bleau de Raphaël, une copie faite par Rubens, ou par quelqu'autre peintre d'une imagination encore moins soumise au goüt simple et au sentiment des convenances.
Je ne connais point d'auteur moderne qui ait tenté de transporter.sur notre scène l' Hercule furieux, ni celui d'Euripide, ni celui de Sénéque. L'horreur du sujet aura fait justement renoncer à l'entreprise. Quel spectacle
(1) On trouvera ces comparaisons toutes faites, dans le VIII* vol.
de la nouvelle édition qui se publie en ce moment de la traduction du Ti hédtre des Grecs. |
44a EXAMEN.
que celui d'un frénétique , qui , dans un accès de fureur égorge sa famille entière! Il est des objets que l'art judicieux, pour me servir des expressions de Boileau, doi reculer des yeux.
THYESTE
Lx sujet de cette tragédie est si horrible, si repoussant , qu'on est étonné qu'il se soit trouvé des poètes assez hardis pour le produire sur la scène d'un peuple civilisé. Et pourtant il y a tout lieu de croire que chez les Grecs, Sophocle l'avait traité; peut étre aussi d'autres auteurs tragiques avant et après lui. Chez les Latins, Accius avant Sénéque en avait fait une tragédie, dont il est resté quelques vers (1).
Horace se bornait à demander que l'on ne présentit qu'en récit les épouvantables forfaits de Médée et d'Atrée.
Nec pueros coram populo Medea trucidet,
Aut humana palam coquat exta nefarius Atreus. Sénéque a été fidèle au principe, qui he permet pas d'offrir aux yeux des spectateurs de tels objets. Mais, en revanche, dans un trés - long récit il apprend aux spectateurs toutes les circonstances du crime d’Atrée.
(1) On prétend méme qu'avant Sénèque encore, deux Romains célébres , Varius et Gracchus, avaient composé un Thyeste. C'est du moins ce qu'on induit de ce vers d'Ovide dans son III* livre de Punto :
Cum V'arius Gracchusque darent fera dicta tyranno.
EXAMEN. 443 Rien de plus simple que la marche de sa tragédie ; c'est une pièce qu'on peut analyser en quelques lignes. Tantale sort des enfers, avec une furie qui lui ordonne d'inspirer à Átrée son petit-fils toute la rage dont il était jadis animé , lorsqu'il fit seryir aux dieux les membres de son fils Pélops. Voilà tout: le premier acte ; car il ne faut pas compter les inutiles réflexions que fait un chœur .de vieillards sur.le crime.et le supplice de Tantale. Au . second acte , Atrée révèle à un esclave le projet qu'il a concu. d'attirer son frére Thyeste dans ses états, en feignant d'étre réconcilié avec lui. La cause de la haine . d'Atrée est précédemment expliquée : Thyeste- avait sé- . duit. la femme de son frère Atréé, et pour se dérober .à la punition de sofi crime, il avait fui, et errait depuis ce temps dans l'opprobre et la misère. Au troisième acte, Thyeste paraît en effet avec ses trois enfants. Il est reçu avec affection par Atrée. Au quatrième âcte, un messager vient annoncer au chœur le crime qu Atrée vient de commettre. Il a tué les enfants de son frère, et les lüi a fait manger dans le repas préparé pour la réconciliation. Dans le cinquième acte, op voit Thyeste encore assis au festin, et se livrant à la joie. Il est seu-
iement étonné de ne pas voir à table prés de'lui ses
enfants. Atrée lui offre alors leurs trois têtes sanglan-
tes... Et la pièce finit, par les imprécations mutuelles des deux frères. |
On voit que nul incident , nulle péripétie laborieusement: préparée n'interrompt le cours rapide de l'action.
L'auteur arrive à l'horrible dénouement par le ples court | chemin. Eh! bien, il y a peut-étre autant d'art dans cette pièce , en apparence si simple, que dans beaucoup d'autres dont les ressorts sont multipliés. Par exemple, cette première scène entre Mégére et Tantale a été certainement inventée par Sénbque, pour disposer les esprits des spectateurs à toutes les horreurs qui vont suivre. C'est une espéce de prologue, qui annonce bien énergiquement le genre sombre de la pièce. Ajoutez que cette scène devait être rendue bien plus effrayante encore, par un grand nombre d'accessoires que les anciens ne négligaient point dans les représentations : que l'on se figure les deux terribles personnages sortant des entrailles de la terre, au milieu du bruit et des mugissemens infernaux ; leur stature plus qu humaine ; leurs vêtements lugubres ; leurs formes hideuses , et l'on prendra une idée de l'effet que devaient produire de pareilles apparitions, dont celles qui s'opérent à l'Opéra, ne sont que de misérables parodies. La terreur augmente par les épouvantables révélations qu'Atrée fait à son confident. Mgis au troisiéme acte , c'est la pitié seule qui vient semparer de l'áme des spectateurs. On voit Thyeste au milieu des rochers de la cóte, la barbe sale, hérissée , couvert des vétemens de l'indigence, s'avancer lentement conduisant ses trois jeunes fils. Il éprouve des pressentiments secrets, qui lui font regretter d'avoir quitté ses foréts ; il voudrait retrograder. Mais ses fils, qui ont toute la candeur et la confiance de leur áge,
le pressent d'aller se jeter dans les bras de son frère. Avec quel plaisir il voit de loin cette Mycénes où se sont écoulés ses plus beaux jours! Il reconnait combien il a été coupable envers son frére en séduisant son épouse; mais ses malheurs l'ont rendu sage; il éprouve des remords, il ne désire plus que le repos et la paix. Il n'a plus d'ambition ; et quand son frère qui l'ac- . cable de feintes caresses, lui propose la moitié de son royaume, il refuse noblement et sans jactance ; il n'aspire qu'à vivre son sujet. |
Sénéque a rendu ce malheureux Thyeste trés-intéressant. Les deux seules scènes de cet acte son admirables selon moi; et je crois que sur tous les théátres elles produiraient une mélancolique et profonde sensation. Mais qu'elle est différente celle que l'on éprouve un moment aprés, lorsque l'on apprend le meurtre des trois enfants de Thyeste, exécuté par les mains mómes d'Atrée. Chaque circonstance du crime ajoute À la terreur que l'on éprouve; et cette terreur est au comble, lorsque les portes du palais d'Atrée s'ouvrent , et que l'on voit Thyeste qui ignore son malheur, chanter l'oubli des peines passées.
J'observerai qu'ici il n'y a pas moyen de douter que l'espèce de récitatif, quel qu'il fût, employé dans les dialogues et les monologues, était quelquefois, entremêlé de véritables a/rs. Atrée annonce que son frère,
déjà un peu pris de vin, va faire entendre des chants:
056 5 . Ecce jam cantus eset, Festasque voces , nec satis ments $mperat.
Et , en effet, le rythme des vers change aussitót, et Thyeste chante :
Pectora tongis febetata matis,
Jam solticitas ponite curas. \
Fugiat maror, fugiatque pavor, etc.
À cette scène de paix et de bonheur succède celle où Atrée fait rouler aux pieds de son frère les têtes de ses trois enfants, en lui disant qu'il en a lui-même mangé les membres. Quel contraste entre ces deux scènes ! Et ce contraste n'avait point été cherché par le poète : il sortait du fond méme du sujet.
Notre Crebillon a osé transporter cette tragédie sur la scène française ; et c'est une preuve bien certaine que ce poéte manquait de goüt et presque de bon sens. Sa pièce d'Atrée et Thyeste eut pourtant une espèce de succès. Elle est même restée dans le répertoire du théâtre français , ce qui m'étonne : au reste son ouvrage a tréspeu de ressemblance avec celui de l'auteur latin. Autant le plan de la tragédie de Sénèque est simple, autant l'autre est compliqué. C'est un roman sans vraisemblance, qu'il aura sans doute puisé dans nos vieux romans francais , les seuls livres que ce poète trés-ignorant, feuilletait sans cesse. J'ennuierais mes lecteurs , et ne serais peut -étre pas compris, en essayant d'expliquer
.la fable aussi ridicule que compliquée de l'4zrée de Crebillon. Il n'a guère imité Sénèque qu'en deux ou trois endroits ; et ce sont les meilleurs de cette médiocre production. Par exemple , lorsque Atrée dit à Thyeste, qui tient une coupe pleine du sang de son fils : Méconnai-tu ce sang ? et que Thyeste repond : Je reconnais mon frère ; c'est la traduction littérale de ce passage :
ss... Natos ecquid agnoscis tuos ?
— Agnosco fratrem.
La tragédie de Sénéque a les défauts qui sont ordinaires à l'auteur. Il y fait sans cesse étalage de ses connaissances mythologiques, géographiques, etc. ; et, rien ne nous parait plus déplacé. Il nous assourdit aussi du fracas de ses sentences, dont plusieurs paraissent imitées d' Horace ; et pour preuve, je citerai celle-ci qui rappelle une ode oü ce dernier poéte dit précisement la méme , chose, et en vers à peu prés semblables :
Nemo confidat nimium secundis, Nemo disperet meliora lapsis.
Miscet hæc itis, prohibetque Ctotho Stare fortunam. Rotat omne fatum.
Nemo tam divos habuit faventeis, Crastinum ut possit sibi polliceri.
Res deus nostras ceteri citatas Turbine versat.
Malgré les défectuosités de la pièce de Sénèque, ou du moins quoique dans son plan, comme dans le style, elle blesse les règles que se sont faites les modernes,
ainsi que ce que nous appelons le goût, elle ne m'en ' parait pas moins trés- supérieure à celle de Crebillon. Elle est pour moi ce qu un monument antique, remarquable par sa simplicité, serait à un édifice gothique surchargé , depuis les fondements jusqu'au toit , de bizarres ornements.
HIPPOLYTE
Ir n'y a point de sujet plus dramatique que les aventures de Phèdre et d'Hippolyte. Aussi dans tous les pays, dans toutes les langues, a-t-on composé des piéces sur ce sujet ; et, pour la plupart, elles ont obtenu des succès. Une femme amoureuse du fils de son mari , et qui combat son incestueuse passion ; un jeune homme pur et chaste, qui périt vietime d'une horrible calomnie : on trouve là tout ce qui produit au théâtre l'intérét et la pitié. D'austéres moralistes ne voudraient pas, il est vrai, que l'on présentát au peuple le spectacle de ces passions fougueuses , que la raison ne peut dompter. Ce n'est point une question à discuter ici : je ne dois examiner le sujet que sous le rapport dramatique. Quant à la partie de la fable, qui nous offre un innocent subissant le supplice d'un coupable, personne sans doute ne la condamnera , quoiqu'il ne füt pas impossible de prouver qu'elle n'est guère plus morale que l'autre. Toutes les mythologies , toutes les religions, fausses ou vraies, contiennent des histoires de dieux,
EXAME N. 449
ou d'hommes injustement condamnés. C'est méme la cause la plus ordinaire de l'intérét qu'inspire un culte quel qu'il soit; la source la plus abondante de sacrifices et d'offrandes. Tant l’homme, par un sentiment naturel, abhorre l'injustice et la cruauté! |
Il est à présumer que méme avant Euripide, d'autres poètes avaient puisé dans l'histoire de Phèdre le sujet de quelques tragédies ; mais le temps ne ‘nous a conservé que l'Hippolyte d'Euripide. Plus tard, des poètes de la méme nation s'exércérent sur ce sujet; Lycophron entre autres (1). Leurs pièces ne nous sont point parvenues.
Il y a de grandes beautés sans doute dans la piéce d'Euripide; mais le plan général m'en parait défectueux ; la marche n'en est ni simple ni naturelle. L'intervention de deux divinités, Vénus et Diane, refroidit aussi et rallentit l'action, lui óte beaucoup de son intérêt. Vénus commence la pièce par apprendre aux spectateurs qu elle est offensée du dédain qu'Hippolyte témoigne pour elle, tandis qu'il ne cesse de sacrifier sur les autels de Diane. Pour se venger, elle a versé le poison de l'amour dans le cœur de Phédre , et elle annonce tous les malheurs qui résultéront bientôt de cette funeste passion d'une femme pour le fils de son mari. L'usage des poétes dramatiques de l'antiquité était
presque toujours ( et j'en ai plus d'une fois, dans ces
(1) Foy. Suidas.
Abo EXAMEN.
Examens, expliqué les motifs) d'offrir d'avance aux spectateurs l'analyse de leurs piéces, de ne pas méme leur en cacher le dénouement ; ce qui nuisait rarement à l'intérét qu'ils devaient tendre à exciter. Mais dans cette piéce d' Hippolyte, je vois au contraire beaucoup d'inconvenient à ne laisser aucun doute sur le sort que doit éprouver le chaste Hippolyte. Il est si naturel à tous les hommes d'espérer le triomphe de l’innocence, que jusqu'à la fin du drame les cœurs auraient joui de cette douce illusion, et que la catastrophe eüt été plus frappante. Avertis de cette catastrophe inévitable, les spectateurs ne peuvent plus voir dans les principaux personnages que les instruments aveugles de la vengeance d'une déesse toute-puissante et injuste.
A ce prologue succèdent, je l'avoue , des scènes d'une grande beauté, La passion de Phédre , encore vertueuse, est admirablement peinte ; la maniére dont, aprés bien des sollicitations, elle en fait l'aveu à sa nourrice ; le parti que prend cette nourrice, d'aller trouver Hippolyte et de tácher de lui inspirer de tendres sentiments pour sa maîtresse, tout cela est intéressant et dramatique. Mais lorsque Phédre, rebutée par son fils, et craignant quil ne dévoile sa conduite à Thésée son époux, se pend aprés avoir accusé, dans une lettre, Hippolyte d'avoir cherché à la séduire , ne reconnait-on pas trop là le misogyne Euripide, qui se plait toujours à représenter les femmes sous les plus.noires couleurs, et comme ca-, pables des plus grands crimes ! En lui farsant écrire la
lettre qui charge l'innocent Hippolyte, il a fait de sa Phédre, vertueuse jusque-là , malgré son incestueux amour , la plus atroce des femmes. Thésée, abusé par cette lettre, vomit des imprécations contre son fils, et prie Neptune de le punir. Ce n’est que lorsqu' Hippolyte a péri, que Diane, qui aurait bien dà le secourir lorsqu'il était attaqué par le monstre marin , vient apprendre au malheureux Thésée le crime de sa femme et l'innocence de son fils. Ce dénouement est ori ne peut plus froid et languissant. Diane ne dit rien aux spectateurs que ce qu'ils savent très-bien. Il est vrai que, pour ranimer un peu l'intérêt dans ce dernnier acte, Euripide a imaginé de faire transporter-sur le théâtre Hippolyte, dont le corps n est qu'une plaie. I] vient mourir dans les bras de son père. MEE ( | cap
L'Hippolyte de Sénéque me parait bien supérieur, mais seulement sous le rapport du plan et de la conduite, lci point de divinités qui interviennent ; il n’y a de personnages que ceux qui jouent un róle nécessaire dans l'action. Les caractéres sont yigoureusement tracés. Phédre n'est point timidement amoureuse ; Hippolyte | n'est point, comme dans Euripide , une espéce de philosophe qui hait et fuit les femmes par système; c'est un demi-sauvage qui ne se plait que dans les bois, qui ne sait que poursuivre et combattre les bétes féroces.
Sans doute Sénèque À pris dans Euripicle une grande partie du róále. de Phàdre ; mais ila souy'ent donné une
nuance plus forte aux couleurs de son original. Les sentimens, les élans de passion que Ia Phédre grecque ne laisse quelquefois qu'entrevoir, et qui se trouvent disséminés ca et là dans tout le cours de la pièce, la Phédre latine les réumt , les accumule et les manifeste ouvertement dans une seule, mais longue tirade de vers. En ceci, je suis loin de vouloir faire l'éloge du poéte latin: il y a bien plus d'art à ne développer que graduellement un caractère, à ne le colorier, si l'on: peut. s'exprimer ainsi, qu après l'avoir dessiné.
D'aprés le caractére. ardent et prononcé qu'il avait donné à sa Phèdre, Sénéque ne devait point balancer à la laisser faire elle-même à Hippolyte la déclaration de son amour. ]l en est résulté une trés- belle scène, que Racine en l'imitant, a su rendre plus admirable encore par son style enchanteur. Mais il est des traits dans cette scène , que Racine a négligés, et qui, selon moi, n'étaient point indignes de ses pinceaux. Par exemple Hippolyte, étonne du trouble où il voit Phèdre, lui dit : « Ma mére, confiez-moi, le sujet de vos peines.» A ce nom de mère, Phèdre s'écrie: « ce nom est trop imposant, Hippolyte, appelez-moi votre sœur; méme votre sujette , etc.
Matris superbum est noten, et nimium potens. — Nostros humilius nomen affectus Uecet.
| Me sororem , Hippotgte, vet famutam voca :
Famultamque potius ;, omne servitium feram.»
C'est bien là le langage de la passion. IXailleurs, on aperçoit déjà qu'en: parlant: ainsi , Phèdre franchit pour
ainsi dire le premier degré qui doit la conduire à son but. Mais en revanche, avec quel sentiment et quel goût Racine a traduit ce passage bien plus important, oü Hippolyte , qui a entendu Phédre décrire la flamme dont elle se sent consumer, s'écrie : » De quel amour, je le vois, vous brülez pour Thésée ! »
Phédre dont le délire va toujours croissant, répond : « Oui, je brüle pour Thésée ; mais pour Thésée tel qu'il était dans son jeune âge, lorsqu'un léger duvet couvrait à peine ses joues vermeilles... |
Hippolyte, sic est: These? vuttus amo Illos priores, quos tutit quondam puer ; Gum prima puras barba signaret genas ; etc.»
Laissons parler Racine. Dans tout ce quil va dire, il n'y a pas une pensée qui n'ait été empruntée, et le plus souvent littéralement traduite de Sénéque.
» Oui, prince, je languis, je brüle pour Thésée ;
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche;
Mais fidèle, mais fier, et méme un peu farouche,
Charmant, jeune, tralnant tous les cœurs aprés soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux et tel que je vous voi.
ll avait votre port, vos yeux, votre langage;
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte, . Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ?
Pourquoi trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Créte,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite : ' Pour en développer l'embarras incertain
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non , etc.» (1)
(1) On sera peut-étre curieux de connaître comment un poète qui vivait un siécle avant Racine ( Robert Garnier, dont je vais avoir bientót occasion de parler ) , avait traduit ce méme passage.
HIPPOLYTE
"C'est l'amour de Thésée, qui vous tourmente ainsi. PHÈDRE.
Hélas! voire, Hippolyte, hélas! c'est mon souci. J'ai, misérable, j'ai la poitrine embrasée
De l'amour que je porte aux beautés de Thésée, Telles qu'il les avait, lorsque bien jeune encor, Son menton cotonmnait d'une frisure d'or, Quand il vit, estranger la maison dédalique
De l'homme my-taureau, nostre monstre crétique. Hélas! que sembloit-il : ses cheveux crespelés , Comme soye retorse en petits annelets,
Luy blandissoient la teste, et la face estoilée Estoit entre le blanc de vermeillon meslée,
Se taille belle et droite avec ce teint divin. Ressembloit , égalée , à celle d'Apolin,
A celle de Diane et surtout à la vostre
Qui en, rare beauté surpassez l'un et l'autre.
Si vous nous eussiez veu quand vostre geniteur Vint en l'isle de Créte , Ariadne ma sœur
Vous eust plus tost que luy, par son fil salutaire Retiré des prisons du roi Minos mon père.
Autre différence importante entre les piéces d'Euripide et de Sénéque : dans celle-ci Phédre ne se pend point dés le troisiéme acte , aprés avoir éerit une lettre qui calomnie Hippolyte ; mais à la fin de la grande scène, où elle lui déclare son amour, ce fils, dans son indignation , tire son épée pour l'en frapper; puis ne voulant pas commettre.un meurtre, il rejette son glaive loin de lui. Cette épée sert ensuite de preuve contre Hippolyte, que Phédre elle-méme , pour sauver son honneur, ose accuser auprés de Thésée. Voilà encore ce que Racine a imité avec grande raison ; mais voulant conserver au rôle de Phèdre l'intérêt qu'il avait su lui donner jusque-là , c'est la nourrice qui présente à Thésée le fer accusateur , c'est la nourrice qui
dit à ce malheureux père, en lui parlant de son fils ,. que, | |
Pour parvenir au but de ses noires amours,
L'insolent de la force empruntait le secours.
Quant au récit de la mort d'Hippolyte , il est le méme, ou à peu près le même dans Euripide et dans Sénèque. Racine a tiré de l'un et de l’autre, ce quil ya : trouvé de plus beau, de plus poétique.
Mais dans Sénèque, ce n’est point Drane qui vient, comme dans Euripide, proclamer l'innocence d'Hippolyte ; c'est Phédre elle-même. Son discours est très-beau, très-éloquent , bien que trop emphatique; mais c'est un
défaut qu'il faut toujours pardonner à Sénéque, parce
que, comme je lai dit, ce n'en était pas un pour les Romains de son temps. « Athéniens, écoutez-moi, s'écrie-
t-elle, en finissant ; j'ai calomnié Hippolyte , j'ai rejeté sur lui mon crime.
Audite, Athen. ..... ,- Nefas Quod ipsa demens pectore insano hauscram
Mentita fina. .
Et elle se tue aprés avoir encore prononcé quelques autres vers. La piéce finit par un assez long entretien de Théséc avec le chœur. L'un se livre à des lamentations; l'autre lui adresse quelques paroles consolantes. Tout ceci est de trop, si l'on en juge d'aprés les régles établies par notre moderne poétique. Et j'avoue qu'en cela notre poétique a raison. Hyppolyte est mort , Phédre aussi : comment soutenir l'intérét ? Quand la catastrophe d'une pièce est arrivée, il faut la terminer le plus brusquement qu'il est possible. Mais , en prolongeant sa tragédie, Sénéque avait bien ses motifs. A l'exemple d'Euripide, il voulait ramener Hippolyte sur le théátre, pour augmenter sans doute le sentiment de terreur que le récit de sa mort avait dû imprimer dans toutes les ámes : on n'apporte à Thésée que son corps mutilé. À eet aspect , il déplore son malheur dans une trentaine de vers, et cherche en méme temps à rassembler, à rejoindre ensemble toutes les parties de ce corps. Le P. Brumoy est révolté de ce que Thésée , de ce qu'un père puisse prendre un pareil soin; et il saisit encore
cette occasion de déprécier Sénèque, qu’il accuse de manquer de goût et de tout sentiment des convenances. Avant de blámer ce poéte, il fallait d'abord se demander quelles étaient les opinions religieuses des anciens sur tout ce qui concetnait les morts et les sépultures. Aux yeux d’un public romain , Thésée paraissait ne remplir qu’un devoir sacré , impérieusement ordonné par la religion. Dès-lors le soin qu'il prend de réunir les membres de son fils n'avait rien de repoussant. C'était une action trés-ordinaire , une obligation méme. Et Thésée
nous en instruit dans ce vers si touchant:
Durate trepidæ tugubri officio manus.
, * IY . f . .
cest toujours à des considérations de ce genre quil faut se livrer, lorsque l'on veut juger les écrivains de l'antiquité , et surtout les poétes.