‹ Théâtre complet des Latins (volume 2)Chapitre 26 sur 128 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

JUNON [sul).

Sav du dieu qui lance le tonnerre ( car c’est le seul titre qui me reste), j'ai quitté l’infidèle Jupiter , cet ingrat qui délaisse ma couche, et j'ai abandonné les demeures éthérées: chassée du ciel, j'ai cédé ma place à mes rivales. Il me faut habiter la terre,-puisque des courtisanes occupent l'Olympe. Là, sur la partie la plus élevée du pôle glacial, brille l’odieuse Calisto , dont l'éclat guide les flottes d'Argos; ici, et sur la plage où se font sentir les premières chaleurs du printemps qui fait croitre les jours, je vois le taureau qui transporte Europe sur les mers Tyriennes; plus loin les Atlantides errantes découvrent ce troupeau de maítresses de Jupiter, éoiles si formidables aux navigateurs. De ce cóté, c'est Orion qui épouvante les dieux eux-mêmes de son fer menaçant ; de l'autre, un Persée qui fait briller ses feux dorés. Plus loin encore sont les Tyndarides transformés en astres étincelans ; et les enfants de celle pour qui Délos cessa de flotter sur l'nde ! Non-seulement Bacchus et sa mére sont placés au til; mais encore , pour qu'il n'y ait au firmament aucun

io HERCULES FUR. ACT. I. SCEN. I

Adiere superos: ne qua pars probro vacet, Mundus' puellae serta. Gnossiacae gerit.

Sed vetera querimur : una me dira ac fera Thebana nuribus sparsa tellus impiis Quoties novercam fecit? escendat licet, Meumque victrix teneat Alcmene locum, Pariterque natus astra promissa occupet; In cujus ortus mundus impendit diem, :

Tardusque Eoo Phoebus effulsit mari, Retinere mersum jussus Oceano jubar.

Non sic abibunt odia : vivaces aget Violentus iras animus, et saevus dolor Æterna bella pace sublata geret.

Quae bella? quidquid horridum tellus creat Iuimica; quidquid pontus aut aer tulit Terribile, dirum , pestilens, atrox , ferum; Fráctum atque domitum est : superat , et crescit malis; ÍIraque nostra fruitur : in laudes suas

Mea vertit odia : dum nimis saeva impero, Patrem probavi : gloriae feci locum: | Qua sol reducens, quaque deponens diem, - Binos propinqua tingit Æthiopas face, Indomita virtus colitur; et toto Deus Narratur orbe. Monstra jam desunt mihi; Minorque labor est Herculi jussa exsequi, Quam mihi jubere. Laetus imperia excipit.

Quae fera tyranni jussa violento queant Nocere juveni? nempe pro telis gerit,

point où ma honte ne soit retracée , la simple gufrlande d'une fille de Crète sert de parure au monde.

Mais pourquoi rappeller d’anciens outrages ? Combien Thèbes, ma cruelle et farouche ennemie, n'a-t-elle pas fourni de maîtresses à mon infidèle époux? Qu'Alcméne victorieuse soit assise à ma place et sur môn trône ; que son fils, pour qui le soleil fut contraint de retarder sa marche, et de retenir sa lumiére captive dans l'Océan, afin de prolonger la nuit pendant laquelle eet enfant fat congu, tienne au ciel le rang qui lii fut promis; ma haine n'en aura pas moins d'activité ; mon cœur irrité, mon inexorable ressentiment lui déclarent une guerre éternelle, sans espoir d'aucun retour vers. la paix. Mais quelle guerre puis-je encore lui déclarer ? Tout ce qu'a produit contre lui de plus horrible la terre ennemie; tout ce que l'onde et l'air ont pu lui susciter de plus terrible, de plus épouvantablé , de plus contagieux, de plüs monstrueux , de plus cruel, Hercule a tout dompté, tout terrassé. Il s'élève, il s'agrandit par tant de dangers; à jouit de mon impuissante colère, et se fait de ma haine um titre de gloire. Tous ces horribles travaux , que je lui ai vainement imposés, n'ont servi qu'à prouver qu'il a pour pére Jupiter; j'ai moiméme établi sa renommée ; et, des climats où le soleil rallume ou éteint son flambeau, jusqu’aux climats où ses rayons: brülants teignent le corps des Éthiopiens, son indomptable courage est honoré, et l'univers entier le révére comme un dieu.

Je ne trouve plus de monstres pour servir ma vengeance ; it est moins difReile à Hercule d'exécuter mes ordres qu'à moi de lui en donner. H les reçoit avec joie. Que pourraient sur te jeune héros les arrêts du tyran le plus barbare? Ses armes, ce sont maintenant les monstres cruels qu'il a terrassés ; c'est avec le lion de Némée et l'hydre de Lerna qu'il

Quae timuit, et quae fudit : armatus venit Leone et hydra. Nec satis terrae patent :

Effregit ecce limen inferni Jovis,

Et opima victi regis ad superos refert.

Parum est reverti : foedus Umbrarum perit.

Vidi ipsa, vidi nocte discussa inferum,

Et dite domito, spolia jactantem patri Fraterna : cur non victum et oppressum trahit Ipsum catenis paria sortitum jovi?

Ereboque capto potitur, et retegit Styga?

Patefacta ab imis Manibus retro via est,

Et sacra dirae Mortis in aperto jacent. -

At ille, rupto carcere Umbrarum, ferox

De me triumphat , et superbifica manu

Atrum per urbes ducit Argolicas canem.

Viso labantem Cerbero vidi diem,

Pavidumque solem : me quoque invasit tremor, Et terna monstri colla devicti intuens,

Timui imperasse : levia sed nimium queror , Coelo timendum est ; regna ne summa occupet, Qui vicit ima : sceptra praeripiet patri. | Nec in-astra lenta veniet, ut Bacchus, via :

Iter ruina quaeret, et vacuo volet

Regnare mundo : Robore experto tumet, -

Et posce coelum viribus vinci suis

Didicit ferendo : subdidit mundo caput,

Nec flexit humeros molis immensae labor,

Mediusque cóllo sedit Herculeo polus.

se présente au combat. La terre ne lui suffisait pas; il vient de briser les portes du Ténare, et de rapporter au grand jour les dépouilles opimes enlevées au Jupiter de l'Erébe, qu'il a soumis (1). C'est peu pour lui d’être revenu des enfers; il a rompu le traité que le ciel avait fait avec les ombres (2). J'ai yu moi-même , j'ai vu ce sacrilége dissiper l'éternelle nuit et offrir avec orgueil à son père les dépouilles enlevées au souverain des enfers. Que n’a-t-il plutôt ramené, chargé de chaînes, ce monarque asservi, ce dieu égal en droits à Jupiter son frère ? que ne s'est-il emparé de l’Ertbe ? que n'a-t-il mis le Styx à découvert? La route qui conduit chez les mânes est maintenant connue ; les mystères sacrés, cachés dans les épaisses ténèbres de la mort, sont révélés. |

Et ce superbe vainqueur, après avoir franchi les lieux où les ombres sont captives, triomphe aussi de moi, et traîne insolemment le chien immortel dans ma ville d'Argos (3)! A! l'aspect de Cerbtre, j'ai vu le jour se ternir et le soleil reculer d'effroi; j'ai frissonné: moi-méme en voyant chargées de chaînes les trois têtes du monstre captif, et je me suis re- pentie d'avoir donné à mon ennemi l'ordre de l'amener sur la terre. |

Plaintes frivoles ! c’est pour le ciel qu’il faut craindre. | Yainqueur des divinités infernales, ne vaincra-t-il pas aussi l'Olympe , ne ravira-t-il pas le sceptre à son père ? Loin de s'élever avec lenteur jusqu'aux astres, comme Bacchus, il s'en ouvrira le chemin à travers les ruines, et ne régnera sur le monde qu'après en avoir fait un empire désert et sans maîtres. C'est cette force prodigieuse, et tant de fois éprouvée, qui le . rend si orgueilleux : il a appris en portant le ciel, que le ciel pouvait être emporté de vive force. Il a soutenu sur sa tête le monde entier, le pôle, les étoiles, le firmament, et moi-

14 HERCULES FUR. ACT. I. SCEN. f.

Immota cervix sidera et coelum tulit, Et me prementem : quaerit ad superos viam.

Perge ira, perge, et magna meditantem opprime. Congredere; manibus ipsa dilacera tuis.

Quid tanta mandas odia? discedant ferae :

Ipse imperando fessus? Eurystheus vacet.

Titanas ausos rumpere imperium Jovis | Emitte : Siculi verticis laxa specum.

Tellus gigante Doris" excusso tremens, Supposita monstri colla terrifici levet.

Sublimis alias Luna concipiat feras.

Sed vicit ista. Quaeris Alcidae parem ?

Nemo est, nisi ipse : bella jam secum gerat.

Adsint ab imo Tartari fundo excitae Eumenides : ignem flammeae spargant comae :

Viperea saevae verbera incutiant manus.

I nunc, superbe, coelitum sedes pete; | Humana temne : jam Styga et Manes, ferox, Fugisse credis? heic tibi ostendam inferos.

Revocabo in alta conditam caligine Ultra nocentum exsilia discordem Deam, Quam munit ingens montis oppositi specus.

Educam, et imo Ditis e regno extraham Quidquid relictum est : veniat invisum Scelus, Suumque lambens sanguinem Impietas ferox ,.

Errorque , et in se semper armatus Furor.

Hec hoc ministro noster utatur dolor. :

Incipite , famulae Ditis : ardentem incitae

méme, qui le pressais de tout mon poids, sans que tant de masses accablantes aient pu lui faire plier les épaules. Il veut être au rang des dieux; voilà où tend son ambition.

O ma colère, continue, continue de le poursuivre ! il faut l'accabler au milieu de ses vastes projets. Attaque-le , déchirele de tes propres mains. Mais à qui confieras - tu le soin de ma vengeante ? Que les monstres s'éloignent ; qu'Euristhée, excédé de mes ordres inutiles (4), se repose. Envoyons contre mon ennemi les Titans audaeieux qui bravérent la puissance de Jupiter; ouvrons les entrailles du volcan de la Sicile, qui leur sert de prison. Que celui que presse en tremblant la la terre de Doris (5) soulage et reléve sa téte effroyable! Que la lune qui s'élève dans les airs enfante des monstres nouveaux (6)! Mais il les à tous vaincus. Comment trouver un rival à Hercule? Il n'en peut avoir d'autre que lui-méme. Qu'il se fasse donc maintenant la guerre à lui- méme ! Que les Euménides sorties des abîmes du Tartare , agitent sur lui leurs chevelures enflammées ! que leurs mains le frappent impitoyablernent de leurs cruelles vipéres.

Va maintenant, superbe, va porter ton ambition jusqu'aux demeures célestes, puisque tu dédaignes la terre, Barbare! crois-tu donc avoir échappé au Styx , aux mânes courrancés ? lá, je te ferai retrouver les enfers. J'appellerai du fond de son noir asyle, la Discorde, déesse plus terrible pour les conpables qui les exils ; je la ferai sortir de la montagne qui la couvre et lui sert de rempart. J'évoquerai tout ce qui reste dans le royaume de Pluton; le crime odieux, l'impiété farouche qui suce son propre sang ; l'erreur, la fureur toujours armée contre elle-méme.

La fureur! oui c'est elle qui servira mon ressentiment. Commencez, ministres de Pluton; armez de pins fumants

Concutite pinum : et agmen horrendum anguibus Megaera ducat; atque luctifica manu

Vastam rogo flagrante corripiat trabem.

Hoc agite : poenas petite violatae Stygis :

Concutite pectus: acrior mentem excoquat?

Quam qui caminis ignis Ætmaeis furit.

Ut possit animo captus Alcides agi,

Magno furore percitus, nobis prius

Insaniendum est. Juno cur nondum furis ?

Me, me, sorores mente dejectam mea

Versate primam , facere si quidquam apparo Dignum noverca : jam odia mutentur mea.

Natos reversus videat incolumes, precor, Manuque fortis redeat : inveni diem,

Invisa quo nos Herculis "" virtus juvet :

Me pariter et se vincat ; et cupiat mori

Ab inferis reversus : heic prosit mihi,

Jove esse genitum : stabo, et ut certo exeant Emissa nervo tela, librabo manum:

Regam furentis arma : pugnanti Herculi Tandem favebo : scelere perfecto, licet, Admittat illas genitor in coelum manus.

Movenda jam sunt bella ; clarescit dies, Ortuque Titan lucidus croceo subit.

HERCULE FUB. ACT. E SCÉN. I. a7

vos mains vengeresaes : que Mégère conduise sa troupe affreuse hérissée de serpens; que son bras, qui répand le deuil, vous donne le signal en arrachant des flammes d'un bücher une torche ardente. Avancez » chátiez ce profanateur du Styx. Qu'une vapeur plus mortelle que celle qui sort des flancs de l'Etna s'exhale de votre sein. Mais pour mieux animer la fureur d’Alcide , je veux que l'excés de la mienne lui serve d'exemple. Junon, ta fureur est trop faible encore. O inexorables sceurs ! transportez-moi hors de moi-méme; inspirezmoi toute la rage d'une marátre. |

Non, non! ma haine aura des effets plus terribles : je veux qu'Hercule, revenu des enfers, retrouve ici ses enfants; qu'il jouisse de ses victoires. Il luit enfin le jour où l'odieuse valeur d'Hercule pourra m'étre agréable. Qu'il croye m'avoir vaincue:

^ pourvu qu'il succombe lui-même, et qu'à son retour des enfers

il ne désire que la mort! Je ne regretterai plus alors qu'il soit fils de Jupiter. Je me tiendrai constamment à ses cótés, et pour que ses traits arrivent droit au but, je rendrai sa main plus süre, je conduirai ses coups; je favoriserai pour la première fois Hercule dans ce combat. Après un tel exploit, Jupiter pourra, s'il le veut, l'admettre dans le ciel avec des mains si pures l... Mais il est temps d'exécuter mes projets ; le jour parait, et le soleil s'avance tout brillant de lumiére.

SCENA II

CHORUS THEBANORUM.

Jaw rara micant sidera prono Languida mundo : nox victa vagos Contrahit ignes : luce renata Cogit nitidum Phosphoros agmen :

Signum celsi glaciale poli Septem stellis Arcades ursae Lucem verso temone vocant : Jam caeruleis evectus equis Titan summa prospicit Œta :

Jam Cadmeis inclita Bacchis Aspersa die dumeta rubent :

Phoebique fugit reditura soror.

Labor exoritur durus, et omnes Agitat curas, aperitque domos.

Pastor gelida cana pruina Grege dimisso pabula carpit.

Ludit prato liber aperto Nondum rupta fronte juvencus.

Vacuae reparant ubera matres.

Errat cursu levis incerto Molli petulans hoedus in herba.

Pendet summo stridula ramo, Pennasque novo tradere soli

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