HIPPOLYTE, LA NOURRICE
HIPPOLYTE
Fèce nourrice, à quel dessein portez-vous ici vos pas appesantis par l’âge ? Pourquoi ce trouble sur votre front et cette tristesse dans vos yeux? Qu'avez-vous à craindre, mon pére est en sûreté, rien n'altére le bonheur de Phèdre et les soutiens du tróne sont pleins de vie (1).
LA NOURRICE
Oui, le royaume d’Athènes est dans la splendeur, et le sort de votre maison ne nous cause aucune alarme. Mais vous, vous ne goütez pas le bonheur des Athéniens, et je vous plains de vous voir condamné à des privations si pénibles. Quand la nécessité nous impose .ces privations, il faut subir son destin. Mais se trouver dans l'affluence des biens les plus désirables, et n'en vouloir faire aucun usage, c'est mériter de les perdre; dans la fleur de la jeunesse, vous n'ouvrirez donc jamais votre áme au charme du plaisir? et comme ceux de votre áge, vous n'allumerez point des flambeaux pendant les nuits, vous ne célébrerez point avec eux les amoureuses fêtes (2)? Sacrifiez du moins à Bacchus; qu'il dissipe ves chagrins ; profitez de vos plus doux instans, ils s'écoulent avec
Nune facile pectus, prata hune jüvent Vetíüs, Exsultét animis. Cur toro viduo jaces?
Tristem juventain solve. Nunc luxus rape.
Effunde habenas. Optimos vitae dies Effluere prohibe. Propria descripsit Deus Officia, et aevum per suos ducit gradus.
Laetitia juvenem, frons decet tristis senem.
Quid te coerces, et necas rectam indolem?
Seges illa magnum foenùs agricolae dabit, Quaecunque laetis tenera luxuriat satis :
Arborque celso verticé evincét hemus, | Quàm non maligha taëdit aut resecat manus.
Ingenià melius receta se in laudes ferunt,
Si nobilem animum vegeta libertas aht.
Truculentus, et silvester, et vitae inscius, Tristem juventam Venere deserta colis.
Hoc esse munus credis indictum viris,
Ut dura tolereüt? cursibus domitent eques , Et saeva bella Marte sanguiheo gérant ?
Providit ille maximus mundi párens ,
Cum tam rapacés cerneret fati manus,
Ut damna semper sobole repararet nova.
Excedat, agedum , rebus humanis Venus , Quae supplet ac restituit exhaustum genus ; Orbis jacebit squallido turpis situ;
Vacuum sine ullis classibus stabit mare ; Alesque coelo deerit, et silvis fera ;
Solis et aer pervius veftis erit.
tant de vitesse! Dédaignerer-vous toujours les inestimables dons de Vénus ? Pourquoi la beauté n'est elle pas encore appelée à partager votre couche ? Ne bannirez-vous point cette tristesse austère qui n'est pas faite pour vous? Hâtez-vous , et pour ne pas perdre les plus beaux jóurs de votre vié , commenter à connaître tous les attraits de la volupté. Un dieu supréme nous a tracé nos goûts et nos devoirs pour tous les âges, et ce n'est pas sans cause qu'il fait briller la joie sur Ie front des jeunes gens, et que la tristesse sillonne celui des vieillards.
Fils de Thésée , pourquoi tant d'efforts pour vaincre la bonne et libérale nature? Rién h’arrête les progrès de la moisson qui, jeune encore, pousse et tükveloppe librement sa tige brillante dans les plaines fécondes, pour rempkr avec usure l'espérance du cultivateur! Voyez le jeune arbuste qui conserve toute sa séve; il élevera dans nos bois $a tête altière à moíns qu'une main etmemie ne s'oppose À wón accroisement. Jamais les âmes généreuses né. sent plus pas: . sionnées pour la gloire, que lorsqu'elles jouissent d'une douvw et active indépendance.
Toujours agreste et sauvage, vous ne connaissez point encore le charme de l'existence ; rebelle à Vénuÿ, vous passez dans la tristesse 1é prititerhps de la vie. Croyez-vous que la destinée des hommes est de suppottersans feláehe les fatigues? qu'ils ne sont faits que pour dompter des coursiers fougueux, ou pour livrer sous les drapeaux de Mars des combats sanglants ? Yous ne savez pas que le souverain dispensateur des biens du monde, voyänt les ihains du destin toujours prètés à nous entraîner aa TéAate , new a sagement donné l'amoüf, pour réparer dans ses bras eonsérvateurs les ravages continuels de la mort. Que Vénus soit ravie à l'univers qu'elle régénére, il perdra toute sa beauté, il ne sera plus qu'une affreuse solitude qui n'offrirà que l'hortéut du chaos ; la nier ne sera plus couverte de vaisseaux, l'air ét Tes fotèté t'áuroht plus d'habitans, et les vents eeuls oceuperont cet espace iramenhéé.
320 HIPPOLYTUS. ACT. II SCEN. Il.
Quam varia leti genera mortalem trahunt Carpuntque turbam; pontus, et ferrum, et doli? Sed fata credas deesse; sic atram Styga Jam petimus ultro. Caelibem vitam probet Sterilis juventus, hoc erit, quidquid vides, Unius aevi turba, et in semet ruet.
Proinde vitae sequere naturam ducem :
Urbem frequenta, civium coetus cole.
| HIPPOLYTUS.
Non alia magis est libera', et vitio carens, Ritusque melius vita quae priscos colat, Quam quae relictis moenibus silvas amat.
Non illum avarae mentis inflammat furor, Qui se dicavit montium insontem jugis :
Non aura populi, et vulgus infidum bonis, Non pestilens invidia, non fragilis favor.
Non ille regno servit; aut regno imminens , Vanos honores sequitur , aut fluxas opes; Spei metusque liber. Haud illum niger Edaxque livor dente degeneri petit.
Nec scelera populos inter atque urbes sita Novit; nec omnes conscius strepitus pavet. Haud verba fingit. Mille non quaerit tegi Dives columnis ; nec trabes multo insolens Suffigit auro. Non cruor largus pias Inundat aras; fruge nec sparsi sacra Centena nivei colla submittunt boves.
Sed rure vacuo potitur , et aperto aethere
Combien de genres de mort entraînent et moissonnent la race des humains ! La mer les engloutit, le glaive les atteint, ils meurrent victimes de la perfidie. Et quand vous ne croiriez pas au pouvoir des destins sur nos jours, une tendance naturelle ne nous conduit-elle pas de nous-méme vers le Styx? Que cette jeunesse, votre contemporaine , soit insensible à l'amour et se voue, en vous imitant, au célibat stérile, bientót les siècles s'anéantissent, le genre humain tombe en ruine, et nous mourons tous ensemble.
Choisissez donc, Ô Hippolyte, la nature pour guide de votre vie; fréquentez la ville, et cherchez les grandes assemblées.
, HIPPOLYTE
Il n'est point de vie plus libre, plus à l'abri de la corruption, plus capable de nous rendre les mœurs pures des an-ciens habitans du monde, que celle qu'on passe loin des villes et dans le milieu des bois. Qu'il est heureux celui qui mène une vie innocente et sans reproches sur la cime des montagnes ! Il ne connait point cette fureur de l'avarice, qui enflamme les cœurs, ni cette faveur populaire si fatale aux hommes de bien, ni les poisons de l'envie, ni les prestiges mensongers de l'ambition. Comme il ne s'y montre ni l'esclave, ni le rival inquiet des rois, il ne court point aprés de vains honneurs et des richesses périssables, il vit sans désirs immodérés et sans crainte. Les dents noires et livides de l'envie n'y déchirent point la vertu. Les crimes et les séditions qui troublent les cités brillantes sont inconnus dans les champs. On n'y tremble pas au premier tumulte. Rien n'oblige à y déguiser sa pensée. On n'est point tenté d'étayer sa maison de mille colonnes, ni d'en revétir les poutres d'ornemens d'or, ni de faire couler abondamment le sang sur les autels des dieux, ni d'incliner sous le glaive du sacrificateur
Innocuus errat, callidas tantum feris Struxisse fraudes novit; et fessus gravi Labore , niveo corpus Ilisso fovet.
Nunc ille ripam celeris Alphei legit :
Nunc nemoris alti densa metatur loca, Ubi Lerna puro gelida pellucet vado; Sedemque mutat. Heic aves querulae fremunt, Ramique ventis lene percussi tremunt, Veteresque fagi. Juvit aut amnis vagi Pressisse ripas, caespite aut nudo leves
: Duxisse somnos, sive fons largus citas Defundit undas; sive per flores novos Fugiente dulcis murmurat rivo sonus.
Excussa silvis poma compescunt famem :
Et fraga parvis vulsa dumetis , cibos Faciles ministrant ; regios luxus procul Est impetus fugisse. Sollicito bibant Auro superbi. Quam juvat nuda manu Captasse fontem! certior somnus premit Secura duro. membra versantem toro.
Non in recessu furta et obscuro improbus Quaerit cubili, seque multiplici timens Domo recondit : aethera- ac lucem petit, Et teste coelo vivit. Hoc equidem reor
. Vixisse ritu, prima quos mixtos Deis Profudit aetas; nullus his auri fuit
Caecus cupido. Nullus in campo saeer Divisit agros arbiter populis lapis.
eent taureaux blancs, aprés avoir jeté sur leurs corps la farine la plus pure.
Mais qu'on y trouve, 6 ciel, des jouissances bien plus douces! On erre sans soucis dans ces belle plaines, et sous un ciel si libre, on goûte tout le bonheur de son innocence. On "t contente de tendre des piéges aux animaux malfaisans; et, fatigué d'une chasse pénible, on vient reposer ses sens au- | prés de l'onde limpide de l’Ilissus (5). Tantót on parcourt les rives du rapide Alphée ; tantôt on va mesurer qes.bois épais et profonds qu'arrose la source glaciale et pure de Lerna (4).. On change de lieux à son gré. Ici les oiseaux font entendre leur plaintif murmure ; là on entend le tressaillement des feuilles, légèrement agitées par les zéphirs, et le frémissement des hétres antiques balancés par les vents. On aime à suivre le bord d’un ruisseau qui serpente, à prendre un doux sommeil sur le gazon auprès d’un torrent impétueux, ou d'une onde légère qui fuit entre les fleurs. Les fruits qui se détachent des arbres contentent notre faim , et les fraïses, suivant la main quiles cueille, nous présentent une nourriture facile; Dans les champs, on dédaigne le luxe ambitieux des rois; et tandis qu'ils boivent en tremblant dans leurs coupes d'or, les simples habitans des hameaux étanchent voluptueusement leur soif avec l’eau puisée dans le creux de leurs mains ? Avec ! combien plus de sécurité on s'abandonne aux douceurs du sommeil sur un lit dur! On n'y cherche point , comme le méchant, un lieu obscur pour y cacher ses vols et ses rapines. Quand on est exempt de craintes et de reproches, on n'a pas besoin de ces vastes appartemens, de ces profondes retraites où l'on a peur de soi-même. Mais on y jouit de la clarté du jour, de la sérénité de l'air, et l'on a les dieux pour témoins d'une vie sans tâche.
Nondum secabant credulae pontum rates :
Sua quisque norat maria. Non vasto aggere Crebraque turre cinxerant urbes latus.
Non arma saeva miles aptabat manu; Nec torta clusas fregerat saxo gravi Balista portas; jussa nec dominum pati Juncto ferebat terra servitium bove :
Sed arva per se foeta poscentes nihil Pavere gentes. Silvà nativas opes, Et opaca dedérant ántra nativas domos.
Rupere foedus i impius lucri furor, Et ira praeceps : quaeque succensas agit Libido mentes. Venit imperii sitis Cruenta, Factus praeda majori minor.
Pro jure virà& ease. Tum primum manu Bellire .nuda : sáxaque et ramos rudes Vertere in arma. Non erat gracili levis Âtmata ferro cornus ; aut longo latus Mucrone cingens ensis; aut crista procul Galeae comantes. Tela faciebat dolor.
' Invenit artes bellicus Mavors novas, Et mille formas mortis. Hinc terras cruor Infecit omnes fusus, et rubuit mare.
Tum scelera demto fine, per. cunctas domos Iere. Nullum caruit exemplo nefas.
À fratre frater, dextera nati parens Cecidit, maritus conjugis ferro jacet, Perimuntque foetus impiae matres suos.
HIPPOLYTE. ACT. Il. SCÈN.IL 535
Telle fut sans doute la vie de ces héros fameux dont l'antiquité a peuplé le ciel. La vue de l'or n'éblouissait point leurs yeux. Nulle pierre sacrée (5) ne marquait le partage de leurs propriétés et ne limitait leurs champs. Les navires, moins audaciqux, n'avaient point encore sillonné les flots de l'Océan ; on se bornait à cotoyer les bords des mers voisines. Des fossés profonds, des tours nombreuses ne défendaient point l'approche des villes. La main du soldat n'était point armée d'unfer meurtrier. La baliste n'avait point encore lancé contre les portes des. cités d'énormes rochers.
Le taureau n'était pas condamné au joug de la charrue,
et la terre, libre encore et sans maitre, féconde par elleméme, fournissait assez pour nourrir les peuples contens de peu. Les foréts fournirent d'abord aux hommes les premiers aliments (6), et les voütes des cavernes furent leurs premiéres demeures.
- Mais avec le temps la fureur impie du gain , l'impétueuse colère , les passions violentes qui agitent le cœur en le bràlant, rompirent ce précieux traité avec la nature. La soif sanguinaire du pouvoir vint s'établir dans l'univers, et soudain le faible devint la proie du puissant, la force prit la place du bon droit. Alors parut la guerre. On ne se servit d'abord que de la main nue. Bientót , les pierres, les branches . devinrent les premières armes. Le cowfouiller n'était pas encore armé d'un fer aigu, le glaive ne ceignait pas les cótés, les casques menacans ne rendaient pas les têtes guerriéres si redoutables : mais la passion naissante armait les bras des premiers objets qui se rencontraient.
Bientôt le dieu de la guerre inventa des traits nouveaux ; il imagina mille genres de mort. La terre fut baignée de sang, qui rougit les eaux des fleuves et de la mer. Bientôt
326 HIPPOLYTUS. ACT. 1I. SGEN. II.
Taceo novercas. Mitius nil est feris.
Sed dux malorum femina'. Haéc scelerum artifex Obsedit animos, cujus incestae stupris
Fumant tot urbes, bella tot gentes gerunt,
Et versa ab imo regna tot populos premunt.
Sileantur aliae : sola conjux AEgaei
Medea reddit feminas dirum genus.
NUTRIX
Cur omnium fit culpa paucarum scelus?
HIPPOLYTUSs.
Detestor omnes, horreo, fugio , exsecror.
Sit ratio, sit natura , sit dirus furor :
Odisse placuit. Ignibus junges aquas; Et amica ratibus ante promittet vada Incerta Syrtis; ante ab extrémo sinu Hesperia Tethys lucidum attollet diem; Et ora damis blanda praebebunt lupi; Quam victus animum feminae mitem geram.
NUTRIX
Saepe obstinatis induit frenos amor, Et odia mutat. Regna materna aspice.
lllae feroces sentiunt Veneris jugum.
Testaris istud unicus gentis puer.
HIPPOLYTE. ACT. ll. SCEN. IL 335
tous les forfaits eurent des modéles ; les crimes ne connurent plus de bornes , et se répandirent dans les familles. Le frére fut immolé par le frére, le pére par le fils, l'époux par l'épouse. Les méres dénaturées poignardérent leurs enfants... Je ne parle point des marátres. Que de crimes! Les bétes féroces ont plus d'humanité. Mais dans la nature entiére rien n'égale la perversité des femmes ; les femmes sont l'origine ou la cause volontaire des plus noirs attentats. C'est par leurs incestueuses amours que nous voyons tant de villes embrasées autour de nous, que tant de peuples sont déchirés par l'horreur des guerres, que tant de royaumes ont été détruits dans le monde.... qu'il me suffise d'en citer un exemple : l'épouse d'Égée ; Médée toute seule, ne rend-elle pas tout son sexe odieux ?
LA NOURBICE.
Les crimes de quelques femmes doivent- ils rendre toutes les autres coupables ?
HIPPOLYTE
Je les déteste toutes, je les abhorre, je les fuis, je les ai en exécration. Soit raison, soit antipathie naturelle, soit aveuglement , j'aime à les hair. L'eau deviendrait l’amie du feu ; les Syrtes seraient favorables aux navires arrêtés dans leur dangereux gravier; les premiers rayons du jour sortiraient de la mer d'Hespérie; les loups caresseraient le daim timide, plutót que l'on ne me verrait rétracter cette haine éternelle que je leur ai vouée.
LA NOURRICE
L'amour sait dompter les cœurs les plus rebelles, et triompher de ces baines qui ne sont point dans la nature. Voyez l'empire de votre mére, et toutes ces orgueilleuses Amazones dont elle était la reine : en est-il une seule qui ne se courbe sous le joug amoureux ? Et vous, généreux fils d'Antiope , n'en étes-vous pas la preuve ? |
HIPPOLYTUS. |
Solamen unum matris amissae fero, | Odisse quod jam feminas omnes licet.
NUTRIX
Ut dura cautes undique intractabilis
Resistit undis, et lacessentes aquas
Longe remittit, verba sic spernit mea.
Sed Phaedra praeceps graditur, impatiens morae. Quo se dabit fortuna? quo verget furor?
Terrae repente corpus exanimum accidit ,
Et ora morti similis obduxit color.
Attolle vultus, dimove vocis moras :
Tuus en, alumna, temet Hippolytus tenet.
SCENA III
PHAEDRA, HIPPOLYTUS, NUTRIX, .