EN PANNE
Lo vent, depuis trois jours, manque aux voiles oisives Du navire assoupi sur une mer qui dort. Tel, qui croyait partir et voguer loin des rives, S'arrête à quatre pas de la côte et du port.
Las de compter en vain les heures fugitives. Le capitaine va de bâbord à tribord, Et, rogue, impatient, fécond en invectives, Demande au vent muet s'il est tout à fait mort.
Nous, penchés tristement sur le noir bastingage. Le cœur mal détaché des tendres liaisons. Nous songeons aux amis laissés à ce rivage.
Ils nous rêvent déjà sous d'autres horizons, Et ne se doutent pas que, si près de la plage. Nous regardons encor les toits de leurs maisons!
vu
Comme notre navire est beau sous voile I (Chanson anglaise du xiv» siècle.)
Souffle, souffle, bon vent! chasse-nous de la terre, Fais-nous bien vite fuir le rivage où s'altère
La fierté du marin.
A nous la haute mer! à nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène
En maître souverain!
De grâce, passagers, laissez-nous le pont libre. Vous qui, du pied nautique ignorant l'équilibre, Obstruez le tillac.
116 LES POËMES DE LA MEll.
Parisiens blafards que le roulis chagrine, Descendez sous le pont, allez dans la cabine Vous étendre au hamac.
Et toi, souffle, bon vent! Soufflez, brises ailées Qui nous faites franchir sur les plaines salées
Tant d'espace en un jour; Brises qui, sous l'antenne, enflez la voile ronde Comme un sein palpitant de bayadère blonde
Qui frissonne d'amour.
Soufflez ! — Transportez-nous d'un hémisphère à l'autre. Nous qui, sans réclamer d'autre aide que la vôtre.
Voyageons bravement.
Nous les hardis marins, toujours prompts à l'ouvrage, Enfants au bras robuste, hommes dont le courage
Jamais ne se dément.
Bercez, bercez encor, sans brutales secousses, Les cordages tendus dont, matelots et mousses.
Nous hantons les réseaux; Bercez-nous sur la vergue entre les voiles blanches, Comme les bois chargés d'horizontales branches
Balancent les oiseaux.
Inclinez, inclinez sur la vague poudreuse Notre svelte vaisseau, dont la carène creuse
A peine son sillon, Notre brick si léger, sous sa robe de cuivre, Que le plus fin voilier se fatigue à poursuivre
Son joyeux pavillon.
Nous quittons sans chagrin les plaisirs du rivage. Notre cœur cependant emporte votre image
Qu'il reverra souvent.
Familles, vieux amis que nous laissons près d'elles! Et vous maîtresses, vous beautés aux cœurs fidèles...
Comme l'onde et le vent!
Il est triste parfois, quand le ciel hurle et pleure, De songer au rivage, à la calme demeure
Des mères et des sœurs.
Aux nouvelles amours des changeantes maîtresses : N'importe ! l'ouragan et ses âpres caresses
Ont aussi leurs douceurs!
Habitants des cités, engeance casanière,
A vous le temps qui suit toujours la même ornière,
L'immobile maison,
L'uniforme repos ! — A nous la vie étrange Qui lutte avec l'abîme, et, d'heure en heure, change De face et d'horizon!
Oh! nous avons le droit de porter haut la tête! Il est beau de courir à travers la tempête
Sur un mince vaisseau!
D'unir deux univers, le plus jeune à l'antique ! Il est beau, compagnons, de passer l'Atlantique
Comme on passe un ruisseau!
D'aller, de découvrir, à travers mille épreuves, D'autres cieux, d'autres monts, des plages encor neuves,
Des continents entiers; De voir, par intervalle, émerger sous les nues Quelque île de houris, qui sur les danses nues
Penche ses cocotiers;
D'étendre à tout cHmat nos étapes marines, De porter nos trésors, nos arts et nos doctrines
A cent peuples divers, Et nous, enfants sortis d'écoles peu savantes. De pouvoir, comme un livre aux sciences vivantes.
Feuilleter l'univers!
De dire aux nations : « Plus d'intérêts contraires ! De la paix entre vous, ambassade ui's et frères,
Nous échangeons le vœu.
0 peuples! par nos voix la nature vous crie : « Vous n'avez qu'un soleil, n'ayez qu'une patrie,
« Et n'adorez qu'un Dieu! »
Souffle, souffle, bon vent! incline sous ses toiles Notre brick saluant les premières étoiles
Qu'allume un ciel serein.
A nous la haute mer! à nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène
ïEn maître souverain!
Dans les docks de Londres et de Plymouth,
il n'est pas rare de trouver des Sailors nés sur
des vaisseaux. Depuis leur enfance jusqu'à leur
vieillesse, ils ne sont jamais descendus au
rivage.
Chateatjbeiasd.
Le Dieu que je prie A fait ma patrie Des flots spacieux; Je n'ai vu du monde Que l'azur de l'onde Et l'azm' des cieux.
Dans un vaisseau qui des terres Fuit toujours le bord lointain, Sur les vagues solitaires Je naquis un beau matin.
Le baptême d'une lame Répandue à triple seau Vint, dit-on, me laver l'âme Et le corps dans mon berceau.
On m'a parlé d'une mère Qui me créa, pauvre et nu :
Sa tombe fut l'onde amèro Trois jours après moi venu.
Ce qu'on appelle une femme, Est-ce un corps aérien?
Est ce un nuage, est-ce une âme?
Seul encor, je n'en sais rien.
Ma frégate, dont la quille Creuse son lit dans les flots, Semble une immense coquille D'oiseau sur la mer éclos.
Grandissant dans la tempête Marin digne d'Albion,
J'eus pour sœur une mouette Et pour frère un alcyon.
Vers quelque rive qu'elle aille, Notre flottante prison Entend des bruits de bataille Retentir à l'horizon; Et chaque souffle qui passe, Zéphyr ou vent en fureur, Semble nommer dans l'espace Napoléon l'empereur!
Pour défendre l'Angleterre, Arsenal de nos vaisseaux.
Ma belle frégate en guerre Depuis dix ans tient les eaux :
Et moi, servant un empire Seulement connu de nom, Depuis neuf ans je respire Dans la poudre du canon.
Enfant malgré moi sauvage, Sur les flots toujours porté,
Je n'ai touché le rivage
D'aucun pays habité.
Que je veille ou que je dorme,
La terre, qui fait songer,
N'a pour moi pas d'autre forme
Qu'un nuage passager.
Parfois, au confin des vagues.
Un continent apparaît; J'entrevois des formes vagues, On dit : « C'est une forêt!
C'est un cap ! » ou bien encore :
« Des clochers et des maisons! »
Mais bientôt tout s'évapore.
Tout retombe aux horizons!
Les vieux patrons, dans nos veilles, Me racontent chaque soir Des prodiges, des merveilles Qu'un jour enfin j'irai voir; Puis, couché sm' les antennes,"' Comme un oiseau sm* le vent, Mille visions lointaines M'apparaissent en rêvant.
m LES POËMES DE LA MER.
Que de choses inconnues, Quel monde étrange, inouï.
Songeur bercé dans les nues, Je vois d'un œil ébloui!
Ah! pour savoir de mon rêve S'il est fidèle ou s'il ment, Vienne enfin, vienne la trêve Suspendre notre armement...
— Ainsi, relevant sa taille, Chantait l'enfant svelte et blond.
Quand tout à coup la bataille Fondit encor sur le pont.
Choc funeste au pauvre mousse :
On le vit, près d'un sabord, Exhaler son âme douce Et redire dans la mort : — ■
Le Dieu que je prie A fait ma patrie Des flots spacieux; Je n'ai vu du monde Que l'azur de l'onde Et l'azui' des cieux.