FALAISES DE NOP.MANDIE
Avaient-ils sur ce bord les flots pour spectateurs?
Par intervalle, un bruit sort des cavités sombres :
Est-ce un bruit d'eau qui pleure ? est-ce le chœur des ombres?
Est-ce une voix des morts qui sort de ce rocher
Pour dir.^ aux matelots : « Gardez- vous d'approcher? «
Images, souvenirs, assiègent la pensée. On est pris par moments d'une peur insensée; Une forme entrevue, un rien, une ombre, un son. Fait courir sur la peau le rapide frisson. Il semble qu'à vos yeux quelque pâle fantôme. Quelque affreux gardien du ténébreux royaume. D'un de ces soupiraux va surgir lentement Et du seuil interdit venger l'empiétement. Il semble qu'on verra, d'un de ces vomitoires. Sortir une panthère aux sanglantes mâchoires, Ou qu'un vautour immense, échappé de sa nuit, Va secouer sur vous ses ailes à grand bruit.
Par qui furent créés ces étranges dédales?
Qui façonna leurs murs, leurs pilastres, leurs dalles?
C'est la mer! l'Océan est leur unique auteur;
Il en fut l'architecte, il en fut le sculpteur.
Il conçut le chef-d'œuvre et l'accomplit dans l'ombre.
Ce que n'eussent point fait, durant des jours sans nombre,
Un peuple d'ouvriers armés de leurs ciseaux,
Fut un facile jeu pour la lime des eaux.
Admirez le travail de l'onde créatrice :
De l'ensemble aux détails explorez l'édifice.
Mais dans ses profondeurs n'attardez point vos pas,
Car le flux a son heure, et le flux n'attend pas.
Ce n'est pas le lion, ce n'est pas la panthère
Qui soudain bondira d'un porche solitaire;
Le flot, mieux qu'un lion, s'élancera sur vous.
Le flot de ce domaine est le maître jaloux.
Malheur aux imprudents surpris par la marée!
L'Océan est plus prompt que leur course effarée.
Combien d'infortunés qui, dans les antres sourds,
Épuisèrent leur voix à crier au secours!
Leur mort a défrayé les sinistres légendes
Qu'on répète, le soir, sur les côtes normandes.
Les pêcheurs d'Etretat, de Dieppe, de Honfl^r,
Vous les raconteront, et jamais sans pâleur;
Ils diront les amants avec leurs fiancées,
La veille de l'hymen, pris par les eaux glacées,
Les enfants disputés aux parents accourus,
Et, du creux des rochers, les mânes apparus !