CHANSON D'UN TRITON
Et, repliant le front sous son aile sans tache, Paisible, elle sommeille au murmure des bois. Au murmure des vents, sous mon roc abritée, Sommeille ici, comme elle, ô blanche Galatée!
Mes mains ont revêtu des tissus les plus doux La couche bienheureuse où ta beauté repose, Où, la bouche entr' ouverte et la paupière close, Tu dors, à mes baisers livrant tes blancs genoux. Sur les fleurs, sur la soie habilement nattée. Poursuis un heureux songe, ô blanche Galatée !
A ses yeux dévoilé, ton corps au pur contour
Ferait pâlir Vénus, la superbe immortelle;
Si riche en est la forme et la grâce en est telle,
Que Jupiter témoin en sécherait d'amour.
Au murmure des vents, sous ma roche écartée,
Dors, belle pour moi seul, ô blanche Galatée!
Aux bords siciliens, ton effroyable amant Te réclame, et de pleurs trempe son œil unique : Laisse l'affreux vieillard de l'île volcanique Grossir le cri des flots de son rugissement.
Au sourd fracas de l'onde à tes pieds apportée, Rêve d'un autre amour, ô blanche Galatée!
Entre les dieux des mers qui nagent par essaim. Je n'ai qu'un rang modeste et qu'une humble fortune. N'importe! dé tous ceux que commande Neptune, Nul ne fait mieux que moi résonner le buccin. Au bruit que fait là-bas l'onde précipitée, Rêve à mes doux accords, ô blanche Galatée !
En vain me souriraient tes plus aimables sœurs,
Amphitoé, Proto, Doris, Callianire,
Doto, Gymodocée et Némerte et Janrre :
Tes baisers seulement ont pour moi des douceurs.
Au long bruit de cette eau follement agitée.
Dors sans crainte jalouse, ô blanche Galatée!
Dors! Au fond de la mer, de mes yeux bien connu. Au pied des caps moussus où la vague déferle. Je vais recueillir l'ambre, et la nacre et la perle. Qui pareront demain tes bras et ton sein nu. Au murmure de l'onde à nos écueils jetée. Rêve parure et gloire, ô blanche Galatée !
CHANSON D'UN THITON. 209
L'orage dissipé, l'éther n'est que plus pur :
Les cieux, demain, seront brillants, la mer sereine;
Et toi, comme Téthis, l'éblouissante reine.
Tu te promèneras sur ta conque d'azur.
Laisse donc, laisse donc mugir l'onde irritée,
Et rêve à ce triomphe, ô blanche Galatée!
Cruel Ulysse! tu ne peux fatiguer tes membres, toi; car ton corps est de fer. Homère.
En vain la nuit s'écoule, en vain le ciel se dore Des premiers doux rayons de la déesse Aurore, Sur la m'^r poissonneuse ils sont toujours errants. De leurs bras fatigués, rameurs assis en rangs, Sans cesse ils frappent l'onde : Ulysse est à la poupe. Inclinant vers les eaux l'or d'une riche coupe, Il offre aux dieux des mers, invoqués tour à tour. Le dernier flot d'un vin gardé jusqu'à ce jour. Un prêtre d'Apollon, dans la cité d'Israare, Lui remit au départ cette coupe, — œuvre rare
Où, dans le métal pur, l'orfèvre avait moulé Le feuillage d'un lierre à ses flancs enroulé.
LES RAMEURS
Combien de jours encore, épuisés, hors d'haleine.
Courbant et relevant nos fronts, Combien de nuits encor dans la liquide plaine
Plongerons-nous les avirons? .louets du sort, en butte à sa haine jalouse.
Dès longtemps nous avons franchi Naxos, Oléaros, et la verte Donouso,
Et rida, de neiges blanchi.
Après tous les écueils dont la route est semée,
Nautoniers vieillis sur les eaux.
Jamais ne verrons-nous s'élever la fumée
De l'île où furent nos berceaux?
LE CORYPHÉE
Courage, hommes aux bras robustes!
Nochers aux cœurs mâles et forts!
Avant peu, les destins plus justes Récompenseront vos efforts.
Voyez-vous, dans l'éther limpide.
Ces aigles qui, d'un vol rapide,
Gagnent l'Orient radieux?
Courage, matelots, courage :
Le terme prochain du voyage Vous est annoncé par les dieux.
LES RAMEURS
Que parles-tu des dieux? désormais notre bouche
Ne veut plus invoquer leurs noms.
Ils ont. c»^; dieux cruels, ces dieux que rien ne touche,
Immolé tous nos compagnons :
Sous les caps orageux que la nuit enveloppe,
Les uns restèrent sans tombeau; Les autres furent pris dans l'antre du cyclope,
Et mangés lambeau par lambeau.
De cent vaisseaux heureux, qui partirent de Troie
Chargés de captives et d'or.
Le nôtre survit seul, — ■ frêle et dernière proie
Que le destin poursuit encor!
LE CORYPHÉE
Écartez ces images sombres :
Pieux amis, n'avez-vous pas Appelé par trois fois les ombres De ceux qu'atteignit le trépas?
Les morts qui, d'après le saint rite, Ont reçu l'offrande prescrite, Ne réclament plus rien de nous.
Affranchis des mortelles peines, Ils foulent ces plages sereines Qu'éclairent des astres plus doux.
LES RAMEURS
Au soleil des vivants sans fermer la paupière.
Nous avions trouvé, nous aussi, Une terre enchantée, une île hospitalière
Que n'habite aucun noir souci.
Que n'y demeurions-nous! là, de riants ombrages
Ornent la plaine et les coteaux; Là, paissent les brebis en de gras pâturages.
Là, fleurit l'arbre du lotos, Sous sa feuille, on s'assied parmi l'herbe assouplie
Que baignent des eaux de cristal; Et le fruit que l'on cueille est si doux, qu'on oublie
Le retour au pays natal !
LE CORYPHÉE
Ah! comment perdre la mémoire Des bords où l'on fut allaité, Alors même qu'on irait boire
^214 LES POEMES DE LA M El!.
Aux froides ondes du Léthé!
Rien ne vaut pour Tâme attendrie La vision de la patrie Qui surgit des flots transparents.
Il n'est pas d'ivresse meilleure Que de rentrer dans la demeure Où nous attendent nos parents.
LES RAMEURS
Il est pourtant cruel d'y rentrer les mains vides!
Sous ce toit longtemps regretté, Il est dur de n'offrir à ses parents avides
• Que son ancienne pauvreté.
Qu'Ulysse, notre chef, arrive plein de joie,
Lui qui reçut mille présents :
Urnes d'argent, tapis dont l'ampleur se déploie,
Trépieds d'airain tout reluisants; Qu'il montre avec orgueil cet opulent partage :
Nous, hélas! humbles matelots.
Bien heureux serons-nous d'apporter au rivage
Un reste de chair sur nos os.
LE CORYPHÉE
Troupe indocile et sans mémoire, Des droits du maître hommes jaloux.
Comptez-vous pour si peu la gloire Qui rejaillit de lui sur vous?
Il est beau d'avoir dans la lice Un chef illustre comme Ulysse, D'affronter la mort sur ses pas :
Avec lui, quand la lutte cesse, On partage, aux yeux de la Grèce, Des honneurs qui ne meurent pas!
C'est ainsi qu'ils chantaient, perdus sur l'onde immense ;
Et la rame et le chant s'élevaient en cadence,
En cadence tombaient. — Ulysse, l'œil aux cieux,
Ulysse était assis, toujours silencieux.
Sur la poupe, à l'écart, l'âme sourde à la plainte,
Courbé dans un manteau de pourpre deux fois teinte,
II voyait au couchant le radieux soleil Descendre, et se plonger dans l'abîme vermeil. D'un groupe de rameurs, enfants de race obscure. Qu'importait au héros le passager murmure? Que faisaient leurs propos injurieux et vains A celui qu'inspiraient les oracles divins, Au mortel qui reçut d'en haut — double largesse — L'inaltérable paix et l'auguste sagesse!