LA GALÈRE DE PO L LION
Une nuit do décembre au ciel froid et brumeux; — Les rameurs au travail s'encourageaient entre eux, Et courbés sous un chef qui commande à voix haute, Manœuvraient d'autant mieux qu'ils pressentaient la côte. Leur tour étant venu de reposer leurs bras, Quelques-uns oubliaient les longs travaux ingrats. Et dormaient à l'écart, voilés d'un pan de laine. Or, deux de ces derniers, assis vers la poulaine, Ayant déjà goûté leur heure de repos.
Causaient par intervalle, et voici leurs propos :
ÉVANDRE
Tandis qu'avec effort nous soulevions les rames. Et que l'horreur des nuits enveloppait nos âmes. N'as-tu pas, ô Chalcis, entendu sous les cieux Je ne sais quel soupir vague et mystérieux. Je ne sais quelle voix gémissante, profonde. Qui montait, s'abaissait, et s'étouffait dans l'onde ?
CHALCIS
Oui, j'écoutais aussi, non sans tressaillement : Et ces obscurs sanglots, ce sourd gémissement. Gomme toi, compagnon, je croyais les entendre. Ah! que se passe-t-il et que faut-il attendre?...
Je ne suis qu'un esprit dépourvu de clarté;
Mais ce monde me semble atteint d'anxiété.
Heure étrange et sans nom que l'époque où nous sommes
On dirait que les dieux s'en vont de chez les hommes !
Que, frappés de terreur comme de vains mortels,
Ils n'osent même plus rester sur leurs autels.
ÉVANDRE
Tu dis vrai : redoutant de l'avouer moi-même,
Je sentais toutefois le même deuil suprême.
Sans contrainte, un moment, parlerai- je à mon tour?
Cet effroi de nos dieux remonte à plus d'un jour :
Enfant des bords crétois, où maint fleuve serpente,
Un matin, de l'Ida je gravissais la pente;
Au puissant Jupiter j'allais offrir en don
Deux chevreaux nouveau-nés, des plaines de Cydon.
A peine avais- je atteint la caverne sacrée
Où fut caché l'enfant de Saturne et de Rhée,
L'étroit sommet du mont à mes yeux s'ébranla,
Et du temple agité le fronton se voila.
Le soir du même jour, incroyable mystère.
Les autels, m'a-t-on dit, chancelaient à Cythère;
Et Vénus, dont le corps fléchit soudainement,
Sembla près de rentrer sous le flot écumant.
LA GALKRE de POLLION. 219
CHALCIS
L'eiïroyable prodige est partout manifeste; Partout le même deuil rabaisse un nom céleste. Quiconque aborderait aux rives de Lemnos Verrait Vulcain pâlir devant ces noirs fourneaux; Et celui qui descend aux plages de l'Attique En vain cherche Apollon de portique en portique.
ÉVANDRE
Et les dieux de la mer, que sont-ils devenus? Où se tient la Sirène aux bras souples et nus? Qui de nous a jamais aperçu dans sa gloire Amphitrite aux pieds blancs que porte un char d'ivoire i Où sont les verts Tritons, qui nageaient par essaims En jetant à l'écho le son de leurs buccins? Non, ces jours ne sont plus, lorsque les Néréides Émergeaient au soleil de leurs grottes humides, Et, cortège ondoyant sur la nappe des flots, Suivaient jusques au port la nef des matelots.
CHALCIS
Si la force en nos dieux valait la renommée, S'évanouiraient-ils ainsi qu'une fumée?
Un tel pouvoir qui meurt — n'est-ce pas, compagnon? N'eut peut-être jamais que l'éclat d'un vain nom. Que furent-ils?... Qui sait?... peut-être des chimères, Des songes adorés par nos crédules pères.
ÉVANDRE
Ah! les temps sont mauvais où, dans le ciel désert, La lumière des dieux s'obscurcit et se perd. Malheur à tout mortel né dans l'âge funeste Qui d'une antique foi conserve à peine un reste! L'esprit alors se trouble; il cherche, consterné. Par quels sombres hasards le monde est gouverné. Malheur surtout à ceux qui, chargés d'une chaîne, Vivent, hélas! d'un pain qu'on mesure à leur peine : Esclaves, comme nous, — comme nous, travailleurs, Rien n'allège un moment le poids de leurs douleurs!
CHALCIS
Il reste une espérance! un Dieu nouveau peut naître, Plus vrai que les premiers et plus doux à connaître. N'a-t-on pas murmuré qu'il était attendu?...
ÉVANDRE
S'il tarde un jour encor, l'univers est perdu. —