LA TRAVERSÉE DE CHARLEMAGNE
(D'après un ancien fabliau.)
AU JKPNE PAUL
Un jour que Charlemagne allait en Palestine, Avec ses douze pairs dans sa barque latine, La tempête, soudain, s'abattant sur la nef, Émut les compagnons sans émouvoir le chef. « Sang du Christ! dit Roland, j'ai l'âme bien trempée Volontiers je combats avec ma bonne épée; Mais que sert au soldat le plus solide fer Contre tous les assauts du vent et de la mer? — Moi, j'excelle à toucher les cordes de la harpe, Dit Holger le Danois ceint de sa verte écharpe;
LA TRAVERSÉE DE CHARLEMAGNE. ^m
Mais, dans ce bruit des vents et des flots en courroux, La lyre jette en vain son accord le plus doux. Le trouvère se tait quand mugit la tempête... » Le bon sire Olivier, sombre et baissant la tête, Serrait son glaive d'or et disait : « Quel ennui ! Il va falloir bientôt me séparer de lui. — Par l'enfer! si je sors de ce pas effroyable, J'enverrai de bon cœur mes compagnons au diable, » Murmurait à l'écart un autre, à l'air félon; Et l'on reconnaissait le traitre Gannelon. Richard sans Peur criait : « Dans tes sombres abîmes, Satan, j'ai de ma main plongé bien des victimes! Vas-tu mettre en oubli ce que j'ai fait pour toi? Si tu n'es point ingrat, Lucifer, aide-moi! » L'archevêque Turpin s'étonnait du blasphème! « Ce n'est pas Lucifer, c'est le Père suprême, S'écriait-il, qui seul peut nous tirer d'ici; Prions! l'homme pieux voit le ciel éclairci. » Le bon sire Naïm, qui passait pour un sage. Soupirait à son tour : « Mes amis, j'ai l'usage De donner des avis; mais le meilleur conseil, Ici, ne vaudrait pas un rayon de soleil!... » Riûl, qui no connut jamais d'autres alarmes : « Je suis vieux, disait-il, j'ai blanchi sous les armes,
Et j'aurais souhaité, loin de ces froides eaux,
Trouver un endroit sec où reposer mes os.
— J'ai l'horreur, dit Garin, de toute cette eau noire !
Gerte, un vin bourguignon serait meilleur à boire... >»
Lambert, jeune et charmant, dit : « Moi, j'aimerais m'.eux
Manger de bons poissons qu'être mangé par eux!... »
Le mot de Godefroy prouvait un cœur plus digne :
« A tout ce qui survient je plie et me résigne,
Dit-il, et je laourrai content et sans effroi.
Mourant avec les preux, à côté de mon roi!... »
Guy chantait doucement : « Si j'étais l'hirondelle,
Je m'envolerais vite au pays de ma belle.
J'irais, je reverrais sa tour, son doux berceau.
Si j'avais ce bonheur d'être petit oiseau. »
Debout au gouvernail, cependant, le roi Charle
Reste silencieux pendant que chacun parle
Il serre le timon de sa robuste main;
Car le sage, au milieu des périls du chemin,
Veille pour le salut des passagers frivoles
Et tient que l'action vaut mieux que les paroles!
Numquid ingrcssus es profunda maris et in uovissiiuis abyssi deambulasti?
Job, ch. xxxvm.
Jg flottais près du bord dans ma chaloupe errante.
Le ciel étincelait, l'eau calme et transparente
Attirait jusqu'au fond le regard enchanté,
Pareille au clair tissu qui trahit la beauté.
Heureux, je m'inclinais au rebord de la poupe;
Et, par endroits, le flot, autour de ma chaloupe,
Se déroulait si pur, si lumineux, si clair.
Que mon œil dans cette eau voyait mieux que dans l'air.
En avril, en octobre, aux saisons les meilleures,
Qui de vous n'a perdu souvent de longues heures
A contempler, rêveur, le merveilleux tableau
Qui rayonne, qui tremble et rit au fond de l'eau?
Non, l'œil ne connaît pas de plus charmant spectacle !
Au regard, qui descend sous le flot sans obstacle,
Se révèlent d'abord, éclatants de reflets,
Des joyaux qui seraient l'orgueil de cent palais :
Merveilles à ravir les rois et les artistes,
Emeraudes, cnyx, agates, améthystes,
Escarboucles, rubis, que le flot patient
Met un siècle à polir, rien qu'en les charriant.
Ces richesses, qui font clignoter les paupières.
Ne sont que des cailloux pourtant, que d'humbles pierres;
Hors de l'eau, vils galets que l'on foule en passant.
Diamants sous la vague où le soleil descend! —
Après ce long ruban d'humides pierreries,
S'étendent des gazons frais et verts, des prairies
Telles que le rayon d'un printemps généreux
N'en fait point verdoyer sur un sol plantureux.
Qu'ils sont beaux ces jardins qu'aucun soleil ne fane !
Qu'ils sont brillants à voir, sous l'onde diaphane.
Ces vergers où chaque arbre, émaillé de couleurs,
Porte des fruits vivants et de vivantes fleurs!
Là fourmillent, au sein des ondoyants feuillages.
Les peuplades des eaux, poissons et coquillages; Là, des tribus sans nombre, entre les roseaux verts, Cachent leurs nids, leurs jeux et leurs instincts divers. A promener son œil sur cette mer sans bornes, On croirait du néant voir les domaines mornes. A la face des eaux n'arrêtez pas vos yeux; Sondez, interrogez leur lit mystérieux : Au-dessus, c'est la mort; au-dessous, c'est la vie. C'est la flamme féconde, au ciel même ravie. Pénétrant, échauffant, vivifiant au loin Tout un monde inconnu dont Dieu seul est témoin! Que d'aspects variés ce monde étrange embrasse ! La majesté, l'horreur, la puissance, la grâce, II unit tout : joyeux, terrible, triomphant. Il épouvante l'homme, il amuse l'enfant!
Bercé par mon bateau dans une extase vague. J'allais donc, et de l'œil je plongeais sous la vague, Et je voyais, à peine éclos du lit natal. Les agiles poissons nager en plein cristal. Jamais plus bel essaim n'avait diapré l'onde. Autour de ma nacelle, ils passaient à la ronde. S'approchaient, s'écartaient et revenaient encor : L'un, rapide et brillant comme une flèche d'or;
L'autre, pour mieux montrer sa robe verte ou bleue, Frôlant à peine l'eau d'un mouvement de queue; Tous merveilleux à voir, violets, rouges, blonds; Des jardins de la mer c'étaient les papillons!
Or, au sein de la vague où tant de splendeur brille,
Tandis que mon regard suivait cette escadrille,
Vers de lointains aspects mon esprit émigrait.
Et du riant Ijiblcau j'étais par eux distrait.
Aux grâces de la mer je confrontais ses forces :
Monstres de l'onde arctique, ours cruels, phoques, morses,
Je vous voyais surgir de vos antres neigeux;
Je voyais vos amours, vos colères, vos jeux.
Tu sortais tout à coup des banquises du pôle,
Toi qui transporterais un mont sur ton épaule.
Toi qui, dans un seul jour, parcours trois océans;
0 terrible colosse, ô géant des géants,
Dont le poëte Job, accroupi sur sa paille,
Fut seul digne autrefois de mesurer la taille !
C'est lui, Léviathan! le potentat des mers!
Il vient, troublant au loin ses domaines amers.
Les flots, quand il franchit superbement l'espace,
Se murmurent entre eux : « C'est notre roi qui passe ! »
Rivaux de son'essor, les vents les mieux ailés
Derrière lui bientôt s'arrêtent essoufflés.
Prompt comme la pensée, il court d'un pôle à l'autre;
Il plonge au fond des mers, dans leur fange il se vautre.
S'étend sur les trésors des vaisseaux engloutis,
Gomme un Sardanapale aux plaisirs abrutis.
Au-dessus de l'azur, son spacieux théâtre.
Il remonte; il s'y livre à quelque jeu folâtre;
De ses vastes évents il fait jaillir les eaux,
Dont se croisent dans l'air les lumineux arceaux.
Qu'un ennemi vers lui se dirige, il s'en raille.
Ses flancs ne sont-ils pas plus durs qu'une muraille?
N'est-il pas assez fort, s'il les atteint d'un choc.
Pour renverser les tours assises sur le roc?
Ce monstre a toutefois ses heures de tendresses.
Il a pour ses petits de charmantes caresses;
Il leur donne son lait, veille sur leur sommeil,
Sur son robuste dos il les prend au réveil;
Il les instruit dans l'art de fendre Tondre amère.
Les suit avec amour, — et jamais jeune mère
N'a le cœur plus ému de terreur et d'orgueil.
Lorsque son premier-né s'échappe de son seuil.
Ma barque, cependant, près du bord balancée, A mon golfe natal ramenait ma pensée;
Et SOUS les flots, qu'émeut toute vie en travail, Je voyais végéter les branches d'un corail : Et je songeais à toi, mystérieux artiste Dont le fragile ouvrage à la vague résiste, A toi qui, lentement, dresses les longs roseaux De cet arbre animé, la merveille des eaux! Et je songeais à vous, autres peuples d'insectes, Qui, d'un haut édifice occultes architectes. Cellule par cellule, élevez le rocher Où le vaisseau qui passe a peur de s'accrocher. Et je voyais ramper, au pied des madrépores, La sèche qui répand son encre par les pores, Et voguer sur la mer, en pilote exercé. L'argonaute vermeil dans sa valve bercé.
Oui, la vie est partout, disais-je, au sein des ondes! Oui, le Dieu créateur qui prodigua les mondes Dans l'abîme des eaux sema tant d'habitants. Qu'à les nommer lui-même il userait le temps. Au sein de cette mer et si large et si haute. Colosse ou vermisseau, chaque vague a son hôte; Chaque flot écumant qui se brise à l'écueil Y roule tout un peuple imperceptible à l'œil. Foisonnantes tribus, peuplades fourmillantes,
PATER OGEANUS. 231
Coquillages, poissons, vivantes îles, plantes,
Amoncelés aux bords, enfouis au milieu.
Quel œil les compterait, excepté l'œil de Dieu?
L'homme dénombrerait plutôt, de grève en grève,
Les sables que le flux en collines soulève.
Ou le grain des épis que les champs ont donnés
A tous les fds d'Adam qui les ont moissonnés.
Oui, la vie est partout dans l'onde, elle y ruisselle;
La plus petite goutte en roule une étincelle;
Dans ces goufîres, dont Dieu seul connaît la hauteur,
Chaque atome est doué d'un germe créateur!
La nuit, quand un vaisseau fend les mers de sa quille, Autour de lui, souvent, le flot s'allume et brille; La bouillonnante écume en grains étincelants Resplendit à sa proue, à sa poupe, à ses flancs. Lui, présentant au feu sa poulaine hardie, Poursuit sa route; il aime à voir cet incendie Qui, sur l'abîme obscur semé joyeusement, L'éclairc, inofîensif, de son scintillement. Le spectacle offre aux yeux des beautés sans rivales : Gerbes d'éclairs, serpents de phosphore, spirales, Globules embrasés, losanges et réseaux.
Vont roulant, pétillant, incendiant les eaux.
Alors, au gouvernail, le vieux patron qui veille Du miracle fréquent lui-même s'émerveille; Et, spectateur novice, alors tout passager Ébloui du prodige accourt l'interroger : D'où naissent ces splendeurs dont ma vue est ravie? Qui donc au sein des eaux brille ainsi? — C'est la vie ! C'est elle! Tous ces corps, tourbillons enflamm.es, La recèlent en eux, ils sont tous animés! Cet immen- e foyer n'a pas une étincelle, Pas une, qui n'en soit au moins une parcelle; C'est elle qui rayonne, et qui monte, et qui bout. Et remplit l'Océan de l'un à l'autre bout!
« Ainsi donc, Océan, ô père prolifique,
A tout ce que contient ta couche magnifique,
A tout ce qui se meut dans ton immensité,
Tu dispenses les dons de ta fécondité!
Que dis-je ! franchissant les bords de son domaine.
Il les verse partout sur la planète humaine :
A tous les continents qui bordent son bassin,
Il prodigue à jamais les trésors de son sein.
Voyez-vous ces vapeurs sur l'onde agglomérées ?
Ce sont les eaux des mers sans cesse évaporées.
Nuages, elles vont verser la pluie aux champs
Que lézardait le feu des soleils desséchants. Nuages, elles vont sur les cimes lointaines, Alimenter sans fin les urnes des fontaines, Des torrents écumeux féconder les berceaux : Descendus de ces pics, tu verras les ruisseaux, Les cascades d'argent, les rivières, les fleuves, 0 terre, t'apporter les eaux dont tu t'abreuves ! Et le sol verdira partout, et, largement. Les champs étaleront leur manteau de froment. Oui, ces mille cours d'eau, que boit toute culture. Du vieux père Océan sont la progéniture; Ce sont ses propres fils, que lui-même a chargés De transporter ses dons au monde partagés. A la base des monts qui recèlent les sources, Ils vont, ces nourriciers, multipliant leurs courses. Chacun sur son passage arrose vingt pays : Rhin, Danube, Éridan, Nil, Gange, Tanaïs, Meschacébé, Niger, Orénoque, Amazones, Des peuples différents réjouissent les zones; Ils courent en semant le long de leur chemin Les tributs que, pour vivre, attend le genre humain. Et vers le lit natal tous dirigent leur marche; Et toi, vieil Océan, ô père ! ô patriarche ! Qui de tes fils errants attendais le retour,
Tu leur ouvres ton sein qui tressaille d'amour!... «
Je disais, et la nuit, lentement descendue.
De ses ombres déjà revêtait l'étendue;
Et je voyais au ciel poindre les astres d'or;
Et mon esprit, dont rien ne fatigue l'essor,
A peine revenu des profondeurs de l'onde.
Sondait cet autre azur qu'aucun regard ne sonde.
Cet infini d3s cieux au scintillant rideau,
Près de qui l'Océan n'est qu'une goutte d'eau!...
Et moi, frère du ver qui rampe dans la vase,
Je parvenais, tremblant, au sommet de l'extase;
Et, de ta gloire immense infime adorateur.
Je me précipitais en toi, seul Créateur,
En toi, seul Océan de vie universelle.
Père de qui tout sort et vers qui tout ruisselle.
En qui seul s'accomplit, durant l'éternité,
Le mystère d'amour et de fécondité!
Père, à qui les soleils rendent tous leur hommage.
Et dont notre Océan n'est que l'indigne image!
MARE VELIVOLUM
Où vont ces vaisseaux aux vives allures Qui, sortant du port, nous disent adieu? Où vont ces vaisseaux aux blanches voilures Que mon œil poursuit à l'horizon bleu?
Ils vont, dispersés sur les vastes ondes, Explorer des bords inconnus de nous; Loin de ce rivage, ils vont voir des mondes Mille fois plus beaux, mille fois plus doux.
Mais nul, dans son vol, n'atteindra la grève
Du pays où tend mon désir lointain; Car le monde, hélas ! que mon âme rêve N'est aucun de ceux qu'un navire atteint!.