‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 87 sur 96 · A UNE AME INQUIÈTE. 3G · texte numérisé non relu

A UNE AME INQUIÈTE. 3G

Il est, aux bords déserts du canal Mozambique, Une lisière étroite aux pentes du rocher, Un rivage sans nom, d'aspect morne et tragique. Dont les vaisseaux en mer n'osent pas approcher.

Comme un rideau tendu la montagne l'ombrage; Jusqu'au niveau de l'onde, abrupte, elle descend. Qui s'égare par là trouve à peine un passage Entre le mur terrible et le flot menaçant.

Nul gazon ne verdoie aux flancs du rocher fauve; Aucun ruisseau n'y pleut des fentes du granit. Rien de vivant, sinon parfois un vautour chauve Qui plane dans l'espace au-dessus de son nid.

Aux heures du reflux, quand se retire l'onde, Le long des noirs écueils chevelus et rongés. Peut-être aussi voit-on ramper le crabe immonde Sur quelque ancien débris de vaisseaux naufragés.

Un jour, — notre corvette arrêtée à distance, — Dans le svelte canot nous étions descendus. Voulant toucher du pied, nous partis de la France,

Ces parages, au bout d'un continent perdus.

Sur les marges du roc jetés comme une épave, Nous y marchions pensifs, — et tour à tour notre œil Interrogeait le mont et le flot qui le lave. Et le grand ciel voilé de nuages en deuil.

L'ardent soleil tombait sous la montagne aride, Quand l'Europe est assise à son foyer d'hiver, Là-bas règne l'été, dans sa fureur torride, Qui lézarde la rocho et met en feu la mer.

Si loin du doux pays, errants sur cette grève, A cette heure où la chair et l'âme ont le frisson. Nous allions, oppressés et 'croyant faire un rêve. Et de nos propres voix nous étouffions le son.

A nos yeux tout à coup, sur la pierre isolée,

Au plus triste recoin du sinistre tableau,

Une image imprévue, étrange, déroléo,

S'offrit : un couple humain vivant au bord de l'eau.

Farouches, demi-nus, la peau sèche et brunie. Tous deux reposaient là, dans l'horreur de ce lieu : Homme et femme, souffrance à la souffrance unie. Livrés dans leur misère à la merci de Dieu!

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