‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 89 sur 96 · A FRANTZ LISZT · texte numérisé non relu

A FRANTZ LISZT

Où dort maintenant, ô mon grand artiste, Où dort désormais ton noble instrument?

Les jours sont passés; hélas! tout est triste; La fin ne vaut pas le commencement.

Je t'écris ce mot de la même plage Où jadis, un soir, vers le bord du flot, Tu faisais chanter, c'était le bel âge. Un do ces claviers que fait Boisselot.

La mer sous nos yeux roulait aplanie, L'onde caressait le sable des bords; Et toi, le front plein de ton pur génie, Tu jetais sans fin tes divins accords.

Près de nous causaient ou rêvaient trois femmes, Fronts aux blonds cheveux, moins longs que les tiens, Et de temps en temps la chanson des lames Se mêlait dans l'ombre à nos entretiens.

Où sont les beaux jours? où fuit la jeunesse? Rome à nos bravos a su te ravir.

Ne m'apprend-on pas que tu dis la messe? Je pars, s'il est vrai, pour te la servir!

SAN-SALVADOUR

Los rivages à pic descendent à la mer.

Leurs sommets, rafraîchis par un zéphyr amer,

Portent tout un fouillis de grands bois ou d'arbustes :

Lentisques, châtaigniers, pins verts, chênes augustes!

La nature a sculpté, le long du vieux granit.

Une corniche étroite où jase plus d'un nid.

Le vent, d'un arbre à l'autre, y berce la liane;

L'iris y germe auprès de la valériane.

La mer brisant, au bas, le son des flots chanteurs

Arrive par moments jusques à ces hauteurs.

Le vif scintillement des ondes radieuses.

En été, frappe l'œil à travers les yeuses,

Et Ton peut voir au loin, dans le cristal qui dort,

Des îles et des caps trembler les reflets d'or.

Sur la falaise abrupte un heureux pli de terre Se creuse, — lieu propice à quelque doux mystère. Des pampres, des lauriers y croissent; un ruisseau, Parmi les graviers bleus roulant son fdet d'eau, L'épanché dans la mer. — A cette mer si grande, Humble srurce, qu'importe une si mince offrande?

Par là, rêveur oisif, comme je m'égarais. Sous la roche qui penche, au recoin le plus frais. J'aperçus un berger dormant d'un profond somme. Il était à cet âge où l'enfant touche à l'homme. Où le souffle du temps, le travail, la douleur, Ont encore épargné la vie à peine en fleur. Jamais pâtre plus beau dans sa jeunesse imberbe! Svelte et souple, son corps ne pesait pas sur l'herbe. Le vent et le soleil, les courses dans les bois. Avaient bruni son front, doux et rude à la fois. Sur son bras arrondi comme une anse d'amphore, Sa tête reposait, sa tête humide encore, Dont les tempes brillaient d'une moite lueur. L'air, dans ses cheveux noirs emperlés de sueur,

SAN-SALVADOUn. 377

Se jouait par instants; sur sa bouche vermeille, Un sourire passait, errant comme une abeille; Et, de quelque buisson dérobée en chemin, Une branche glissait à demi de sa main. Il dormait. — Près de lui, broutant les herbes fines. Ses chèvres, aux longs poils, aux figures mutines, Cherchaient le sel des mers, leur plus friand régal. Allaient, venaient, grimpaient sur le roc inégal. Une d'elles parfois égarant son caprice .Jusqu'au dernier rebord du glissant précipice.

Dans l'épaisseur de l'ombre assis paisiblement, J'admirais cette scène heureuse : à ce moment. Jeune et belle, apparut au détour de la route Une femme, arrivant du bourg voisin sans doute. Lente, elle cheminait, et son charmant regard Sur les fleurs du sentier voltigeait au liasard. Les cheveux dénoués, l'épaule à demi-nue, Toute seule, où tendait cette belle inconnue? La voilà qui s'avance avec plus de lenteur; Elle semble hésiter,... elle a vu le pasteur. Sa joue, à son aspect, de rougeur se colore : Approcher, s'éloigner, que faire? Elle l'ignore; Elle approche pourtant, et d'un œil fasciné

Contemple ce front pur, dans l'ombre illuminé. Un souffle, un rien l'émeut, ainsi qu'une gazelle. Craint-elle son réveil... ou le désire-t-elle? L'enfant dormait toujours au pied du vert buisson. Enfin, de son témoin n'ayant aucun soupçon, La belle s'enhardit, et, doucement penchée, Prit des doigts du pasteur la branche détachée. Cela fait, je la vis, toujours du m^me pas. Suivre l'étr'.it sentier, pensive et le front bas, Respirant le parfum du rameau de bruyère, Et par deux fois tournant ses beaux yeux en arrière.

Midi de ses rayons perçait l'éther en feu; La mer étincelait jusqu'à l'horizon bleu; Les pins, les aloès, les balsamiques plantes. Chargeaient de leurs senteurs les brises défaillantes. D'harmonieuses voix chantaient aux alentours : Était-ce un de vos chants, muses des anciens jours? Est-ce toi qui flottais sur la vague docile, Mélodieux écho des flûtes de Sicile?

SIMIAN

UliciT DE NOS CÔTES.

Le sombre azur des nuits n'a pas un astre d'or Sur qui de son navire il n'eût réglé l'essor; Les mers n'ont point de cap, d'île, de bords sauvages, Que n'eût longés sa proue en de fréquents passages. Le front déjà ridé par plus de soixante ans, Il naviguait encor, vert comme au jeune temps, iVctif, brûlant d'aller, de voir, de tout connaître. Un vaisseau n'eut jamais de meilleur contremaître Il ne se sentait vieux que rentré dans le port :

380 LKS POEMES Di: LA MER.

« A la mer, disait-il, un homme est toujours fort. De secrètes vertus, des charmes sont en elle Qui vous mettent au cœur la jeunesse éternelle! La terre use et dégrade; elle m'a toujours nui. De bien loin je la sens... à son parfum d'ennui! »

Tel était ce vieillard, à la fois rude et doux, Pauvre, mais sans tristesse et sans inquiétude. Quand, au bourg de Saint-Cyr, qui fut son lieu natal, Les gens voulaient nommer un marin sans rival. Laborieux, robuste, et quelquefois sublime. Ils nommaient Simian d'une voix unanime. Après un long trajet, paraissait-il entre eux. Tous venaient accueillir l'homme au sang généreux : Salut au plus ancien, au meilleur des pilotes ! Attablés sous la treille, amis, compatriotes, Fêtaient, avec un vin longtemps mis à l'écart, Son retour que suivait de si près son départ!

Deux, trois ans quelquefois se passaient en voyage, Voilà qu'un jour, touchant au quai de son village, En sa vieille demeure il trouva, pauvre et seul. Un enfant au berceau dont il était l'aïeul. La mort n'avait, hélas ! laissé d'une famille

SIMIAN. 381

Que cet unique enfant, rejeton de sa fille, Qui pleurait, en un coin, voilé d'un pan de lin. Le vieillard dans ses bras souleva l'orphelin : « Ah! Dieu ne permet plus, dit-il, que je navigue! Ce que nVussent point fait le tomps ni la fatigue, Tu le fais à toi seul, enfant déjà si cher! Par toi je suis vaincu. Mieux qu'une ancre de fer. Désormais un berceau m'arrête et me captive. Comment pourrais-je encor m'éloigner de la rive! Adieu la vie errante et les mouvants destins. Adieu les longs trajets vers les mondes lointains. Le tillac familier, les nuits sous les étoiles; Adieu la liberté qui souffle dans les voiles! »

Entre les murs étroits prisonnier dés ce jour. Il n'a plus qu'un souci, qu'un rêve, qu'un amour : Veiller sur ce doux front, de cette chère enfance Être le nourricier, le soutien, la défense, Inventer mille soins avec un zèle adroit, Couvrir l'ange endormi, la nuit, quand il fait froid. Oui, c'est toujours ainsi : marins à rude écorce, En vous la bonté sainte égale au moins la force. Nul travail, nul péril n'émeut vos nerfs d'acier; Sous la foudre et le vent, prompts à tout défier,

\'ous fûtes des lions : qu'un enfant vous réclame, \'ous vous trouvez au cœur des tendresses de femme !

La chétive maison qu'habitait Ir vieillard

Vers les hauteurs du bourg s'élevait à l'écart.

Là, sur le noir bahut, sur la table grossière,

En vain le temps rongeur avait mis sa poussière;

Les mains de Simian, de propreté jaloux,

Firent tout resplendir, jusques aux moindres clous.

« Venez voir, disait-il aux femmes ses voisines,

Gomme les gens de mer ont soin de leurs cabines.

Ce plancher n'a-t-il pas l'air d'un pont qui reluit? »

Elles de s'écrier, dès le seuil du réduit.

De s'étonner surtout que, d'une âme si bonne.

Il sût porter l'enfant ainsi qu'une Madone !

Au bienfaisant rayon l'arbuste ayant grandi, Le zèle de l'aïeul n'en fut point refroidi. Les grâces d'un marmot, sa vigueur, sa souplesse, Est-il amusement plus doux à la vieillesse? Il aimait son babil, riait de ses propos, Se plaisait à le voir, si vermeil, si dispos. Sur un épais gazon voisin de la bourgade, Défier à la course un chien, son camarade. —

Afin de lui complaire, il avait acheté

Une chaloupe étroite, au flanc mal rajusté,

Qui dormait dès longtemps, vieille et hors de service.

L'ancien bateau, sous eux, reprit de l'exercice.

Assis dans leur canot, l'enfant et le vieillard

Voguaient, — à ce plaisir chacun prenait sa part.

Pour la candeur joyeuse ils semblaient du même âge.

Du métier d'autrefois retrouvant une image,

L'ancêtre souriait, et, s'y laissant bercer.

Il se disait tout bas : « Vais-je recommencer? »

Quand la mer, au matin, dans la saison sereine, Riait, et que d(^ l'est un vent soufflait à peine, On mettait à la voile, on s'écartait du bord. Marcel — c'était le nom du garçon déjà fort — • Prenait un aviron, saisissait un cordage. L'aïeul était le maître, et lui tout l'équipage. A midi, cherchant l'ombre, on rasait un îlot; On mangeait un biscuit au mouvement du flot. La pêche avait son tour. Aidé par le grand-père. L'enfant jetait la nasse ou la ligne légère. Dieu sait quels joyeux cris, alors qu'à l'hameçon, Rose et tout frétillant, s'accrochait le poisson... 0 les beaux soirs d'été sur la mer calme et souple !

0 les doux passe-temps goûtés par l'heureux couple !

Les mauvais jours venus, les longues nuits d'hiver, Dans la sombre demeure ils restaient à couvert; Mais, tous (jeux seuls, captifs sous les tuiles mouillées, Ils savaii'ut l)i(ni encore amuser leurs veillées. L'aïeul à ses discours suspend le blond Marcel; Souvenirs à tout vol, récit universel, Où le conteur, charmé de sa propre faconde. Met en vivants tableaux toute la mappemonde. Avec lui, sur son bord, il emmène l'enfant. L'initie aux aspects des vastes mers qu'il fend; Il allume à ses yeux, dans les eaux des tropiques, Des aubes, des couchants qu'il peints en traits épiques. Aventures, combats, fêtes sous l'équateur! Le narrateur s'exalte autant que l'auditeur. « Il est temps de dormir, dit enfin le bonhomme; Les discours éternels mènent au profond somme. — Dormez, répond l'enfant... L'esprit émerveillé. Moi, je vais, sur mon lit, rêver tout éveillé. »

L'été, battant les eaux, leur familier théâtre. L'hiver, se réchauffant au feu qui rougit l'âtre, Ils connurent ainsi des temps heureux et purs.^

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