ACTE PREMIER
CATHERINE
C'est mon existence qui est étrange, ce n'est pas moi. — Ne pensez-vous pas que la vieillesse doit être classée parmi les maladies contagieuses? Il y a des jours où je crois avoii' cent ans.
Vous les avez, n'en doutez pas, puisque vous avez arrêté
le mouvement de la vie autour de vous.
Catherine, se levant et traversant la scène.
Gomment ! rompre avec les banalités et les conventions, est-ce rompre avec la vie? N'y a-t-il pas de milieu pour une jeune fille entre la servitude et la solitude?
d'estrigaud, la suivant.
Que voulez-vous! les préjugés se vengent quand on les brave.
CATHERINE
Il y en a qui sont dans leur droit; mais celui-là, celui qui oblige une fille à se marier comme on tire à la conscription, qui la claquemure dans Timpossibilité de choisir tant qu'elle est libre et ne l'admet au discernement qu'une fois engagée pour toujours au premier venu; en connaissez-vou5 un plus stupide, plus féroce, plus méprisable? Et les gens de cœur ne devraient-ils pas tendre la main à la téméraire qui ose le battre en brèche?
d'estrigaud.
Soyez sûre que tous les gens de cœur ne demanderaient, en effet, qu'à vous tendre la main.
CATHERINE, s'asseyant sur le canapé en équerre.
Qui les en empêche?
d'estrigaud.
La crainte d'être confondus par vous avec la tourbe des admirateurs intéressés.
C'est donc qu'on me juge incapable de faire la différence?
d'estrigaud.
Non, certes... mais il y a des caractères ombrageux chez qui l'espoir est en raison inverse du désir, et qui souffriraient plus de voir leurs sentiments mal interprétés que de les taire.
CATHERINE
Eh bien, monsieur le baron, si vous connaissez quelqu'un qui se tienne envers moi sur cette réserve chevaleresque, engagez-le à s'en départir.
d'estrigaud, défiant.
Les cœurs fiers veulent qu'on les devine et qu'on aille audevant d'eux.
CATHERINE-
Mème une femme?
d'estrigaud.
Oui, quand elle a votre fortune.
CATHERINE
Vous avez raison, (Lui tendant la main.) Voilà. d'estrigaud, lui prenant la maia.
Oh! je vous aime.
CATHERINE
Que dites-vous, monsieur? Il y a un étrange m lentendu entre eousI Je croyais parler de sympathie, d'amitié, rien de pltig,
d'estrigaud.
Et comment la sympathie s'arrêterait-elle avec vous à l'amitié? Vous prenez-vous pour une de ces âmes moyennes qui inspirent des sentiments tempérés? Connaissez-vous