ACTE PREMIER
LÉA
Ah ! vous me méprisez, monsieur...
FORESTIER, après une hésitation.
EJi ! mon Dieu, non!
Car si faute jamais lut digne de pardon, C'est la vôtre, pauvre âme à son début blessée, Par le bonheur légal trahie et repoussée, A qui le sort mauvais, pour l'empêcher de choir, N'a pas même laissé l'obstacle du devoir.
LÉA
Ah ! que vous êtes bon de parler de la sorte ! Comme votre parole est douce, et réconforte ! Elle sait relever, par sa seule vertu.
Le front baissé non moins que le cœur abattu. Que m'importent l'estime et l'amitié des autres, Pourvu que, dans ma chute, il me reste les vôtres ?
C'est peu de mon estime et de mon amitié. Pauvre enfant ; joignez-y ma profonde pitié.
LÉA
De la pitié ? Mais non, je ne suis plus à plaindre, IS'ayant plus désormais votre mépris à craindre. L'effroi dont mon bonheur était empoisonné, C'était par vous un jour de se voir condamné.
Hélas ! ce n'est pas moi de qui l'arrêt émane; Mais une loi fatale à périr le condamne.
Le condamne? et pourquoi?
Parce que votre époux Vous tient rivée, encor qu'il n'ait plus droit sur vous.
Et que vous ne pouvez faire à mon fils la vie A laquelle la loi du monde le convie.
LÉA
Ah! tant qu'il m'aimera, Paul n'aura pas besoin...
Tant qu'il vous aimera, c'est justement le point ! Car l'amour, n'étant pas éternel par essence, S'éteint avec l'ardeur qui lui donna naissance Quand la paternité, son complément divin. Ne vient pas le doubler d'un sentiment sans tin.
— C'est la force et l'honneur de ce vieux mariage Que seul il peut forger ce solide alliage,
Et qu'en dehors de lui les enfants, s'il en vient, N'étant qu'à l'un des deux, ne sont pas un lien.
— Ah! si vous étiez libre aujourd'hui, sur mon âme. Je ne chercherais pas à Paul une autre femme,
Et je renoncerais à des projets bien doux. Certain de l'avenir, s'il était votre époux... Bien que d'un an ou deux, je crois, étant l'aînée, A vieillir avant lui vous soyez destinée ; Mais il n'importerait alors, car les parents Ont un âge commun, celui de leui's enfants; Tandis que...
Aciievez donc! Croyez-vous que j'ignore Que, dans dix ans d'ici, Paul sera jeune encore. Et que je serai vieille, et qu'il me quittera?
Non ! vous le garderez, mais il vous haïra.
LÉA
Jamais ! le jour venu de la triste échéance,
Je m'exécuterai sans vaine doléance.
Et je le pousserai vers ses destins meilleurs,