ACTE PREMIER
qu'une honnête femme! Je maudissais et j'admirais cette chasteté invincible que ne pouvaient égarer ni les sophismes d'une passion partagée, ni les défaillances d'un cœur en détresse à qui ne restait pas même l'appui d'un devoir! J'étais/ désespéré : l'heure des adieux avait sonup ; Henriette, pàlel et résolue, m'avait serré la main pour la première et la dernière fois, quand on lui apporte une lettre. Elle la lit, et fond en larmes. C'était sa tante qui lui signifiait qu'elle eût à ne plus remettre les pieds chez elle, puisqu'elle avait un amant.
BARGE
Et il n'en était rien?
CAVERLET.
Sur l'honneur ! — Que vouliez-vous que fît Henriette ?
BARGE
Ce qu'elle a fait! — Mais pourquoi cette complication d'un prétendu divorce?
CAVERLET.
n fallait bien expliquer la présence des enfants. Ma première idée avait été de dire que j'avais épousé une veuve ; mais Henriette me déclara qu'elle ne se reconnaissait pas le droit de faire des orphelins, de supprimer le père dans le cœur des enfants... et vous avez pu voir avec quel scrupule religieux elle entretient chez eux le respect de l'absent.
BARGE
Sainte femme, va!
CAVERLET.
C'est alors que je m'avisai de supposer un divorce. Cela conciliait tout; le nom de Merson se prêtait à cette supercherie; nous fimes un petit voyage à Londres, d'où j'annonçai mon mariage à mes amis; personne ne songea à vérifier, d'autant plus que je quittai Genève pour m'établir dans yi. 26
4,8 MADAME CAVERLET.
cette propriété et que mes anciennes relations se trouvèrent ainsi peu à peu rompues.
Le mari ne vous a jamais inquiétés?
CAVERLET.
La piste d'Henriette était perdue, et il n'avait pas intérêt à la retrouver, bien au contraire, puisque le seul lien qui lui restât était une pension à servir.
BARGE
Sacripant!
CAVERLET.
Pas positivement ; c'est un viveur à qui manque absolument le sens moral.
BARGE
Ces gens-là vont quelquefois plus loin que les vrais méchants. Mais, s'il ne vous a pas donné signe de vie depuis quinze ans, il est peut-être mort?
CAVERLET.
Non. Il habite Paris, où il mène une vie de désordres et d'expédients. Nous avons de ses nouvelles par un vieux notaire, qui est le parrain d'Henriette et l'ami de sa tante.
BARGE
Il aurait bien dû, ce notaire, réconcilier la tante avec la nièce, car enfin il y a là un héritage qui n'est pas à dédaigner.
CAVERLET.
C'est aussi ce qu'il a fait. La tante a accepté la situation ; Henriette est allée la voir à Avranches, il y a quelques années. Depuis, la pauvre femme est tombée en enfance.
C'est bien fait! qu'elle y reste I