ACTE PREMIER
fidence est assez pénible pour que nous l'ayons différée de jour en jour.
BARGE, à part.
Il va me tomber une cheminée sur la tête.
CAVERLET.
Nous avons le malheur... en un mot, nous ne sommes pas mariés.
BARGE
Hein ? Comment ?
CAVERLET.
Vous avez bien entendu : Henriette n'est pas ma femme.
Vous ne l'avez pas épousée à Londres, divorcée d'un premier mari?
CAVERLET.
Ce sont là les mensonges inséparables d'une situation fausse. Ils ont coûté beaucoup à ma loyauté; mais je devais soustraire celle qui est ma femme devant Dieu à la malignité du monde. Personne, d'ailleurs, n'aurait droit de nous reprocher cette supercherie, car nous ne nous en sommes servis pour nous introduire dans l'intimité de personne ; nous avons vécu, parias volontaires, dans une retraite où vous-même vous n'auriez pas pénétré, si vous aviez eu une femme ou une fille; et de ce côté du moins ma conscience est en paix.
BARGE
Vous avez fait une grande faute, mon ami. Il faut la réparer. Si jamais femme fut digne de porter le nom d'un galant homme...
CAVERLET.
Hé ! croyez-vous que je n'aurais pas commencé par lui donner le mien, si elle avait été libre ! — Elle est mariée.
d56 MADAME CAVERLEÏ.
BARGE
Sir Edward existe donc réellement?
CAVERLET.
Plût au ciel qu'il s'appelât sir Edward Merson et qu'il fût Anglais! Mais il s'appelle monsieur Merson, il est Français, et Henriette n'a pu demander et obtenir que la séparation
■de corps.
BARGE, froidement.
C'est très-fâcheux.
CAVERLET.
Je ne vous raconterai pas tout ce qu'elle a souffert par cet homme. 11 y a un lait qui parle plus haut que toutes les paroles : le jugement qui prononçait la séparation a adjugé les deux enfants à la mère.
BARGE
Il fallait que les torts du mari fussent bien graves en effet.
CAVERLET.
Elle restait à vingt-cinq ans seule et sans ressources, car son mari avait à peu près mangé sa dot, et ne lui servait même pas 'a pension à laquelle il était condamné. Elle se retira à Avranches, chez une vieille tante fort riche, trèsdévote et très-avare, dont elle était l'unique héritière, et avec qui elle s'est brouillée pour me suivre.
Mais où l'avez-vous rencontrée ?
/i*[,y CAVERLET.
Sur les côtes de Bretagne, dans un village alors trèsignoré des touristes, nommé Saint-Enogat, à deux pas d'une plage déserte et charmante. Que vous dirai-je ? nous nous sommes aimés... mais d'un amour sans faiblesse comme il était sans espoir. — Ah! mon ami, j'ai vu là ce que c'est