‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 96 sur 358 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

CATHERINE

Tant pis! C'est trop ennuycui.

MADAME BÉLIER

Prenez garde, ma chère enfant! Madame de Morvan, par sa naissance, son âge et sa piété, exerce, vous le savez, une espèce de magistrature dans le monde. Vous avez plus besoin que personne de son haut patronage.

CATHERINE

Elle est mon sauf-conduit, je ne l'ignore pas. Aussi me laissé-je docilement couvrir de son amitié insidieuse, me réservant d'en éviter les pièges. . .

MADAME HÉLIER

Quels pièges, ma chère Catherine?

CATHERINE

Ne les voyez-vous pas ? Elle ne m'emmaillotte de ses bontés que pour me donner un jour pieds et poings liés à quelqu'un de ses protégés en quête d'héritière. Il y a une petite conjuration ourdie dans le noble faubourg pour empêcher mes millions de passer à l'étranger, c'est-à-dire à un roturier quelconque ; car on me croit très-romanesque, si ce n'est un peu folle.

MADAME HÉLIER

Pour romanesque, m ne se trompe peut-être pas beaucoup.

CATHERINE

Je l'étais, mais je ne le suis plus. Je l'étais quand j'espérais qu'un pauvre gentilhomme jetterait les yeux sur moi et m'offrirait d'unir sa pauvreté à la mienne. Hélas ! j'atteignis ma majorité sans que cet Âmadis se présentât. Je m'étais résignée à coiffer ma patronne, sans amertume, sinon sans tristesse, n'imputant mon abandon qu'à mon peu de charmer ; mais quand je me vis, le lendemain de mon héritage, assiégée par les quémandeurs de dot, oh! alors, ma résignation

devint de l'indignation ; je fus prise d'un invincible dégoût pour le mariage tel qu'il se pratique aujourd'hui; et, puisque les hommes n'y cherchent que la protection d'une fortune, je me jurai que ma fortune ne protégerait jamais que moi, et que, après moi, elle irait tout entière aux pauvres. Vous voyez que je suis plus misanthrope que romanesque.

MADAME HELIER

Misanthrope, à votre âge !

CATHERINE

Oh ! je ne méprise que les civilisés. Je me plais à croire qu'on trouve encore quelque désintéressement parmi les barbares. Je suis parfois tentée d'y aller voir et d'imiter lady Stanhope, qui s'établit en Orient avec ses richesses et devint quasiment reine des Bédouins. Vous seriez mon premier ministre, ce n'est pas à dédaigner dans ces pays-là. Ah ! l'Orient, où poussent en pleins champs toutes les fleurs que nous élevons ici en serre chaude ! — Elle est jolie, cette branche de camellia. — Quand partons-nous ?

MADAME HÉLIER

Je n'aime pas ces plaisanteries-là.

CATHERINE

Vous croyez que je plaisante ?

MADAME HÉLIER

On ne sait jamais avec vous. Votre tuteur vous a tellement farci la tête d'histoires de voyages, que vous seriez capable d'aller, comme lui, au bout du monde.

CATHERINE

Il n'est jamais allé jusque-là. Ses pérégrinations les plus lointaines n'ont pas dépassé le Caire, et il y a longtemps.

MADAMr. HÉLIER.

J'aurais cru, à l'entendre, qu'il avait pénétré au fond de la Cafrerie.

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