SCÈNE V
FÉLINE, seul.
Ouf! je suis seul, et puis me dégonfler un peu!
11 s'assied.
J'en ai les bras cassés el l'àme anéantie! Quoi! dix ans employés à faire sa partie, A lire ses journaux, à lui donner le bras... Et d'excellents diners ([u'il ne me rendait pas!...
Il se lève.
Oui, viens dîner chez moi, maintenant, vieux corsaire, Tu verras les repas que je te ferai faire ! Ah! tu veux enrichir Juliette à mes dépens? Ah! tu m'as attiré dans un tel guet-apens! Eh bien, soit ! nous verrons, ta chère favorite. Quel honneur te fera son honnête conduite! Qu'Octave maintenant la prenne dans ses lacs, Je ne veux pas aider, mais je n'empêche pas.
Il se rassied.
C'est le favoriser pourtant que de me taire. Car de pareils desseins ont besoin de mystère, Et l'on est leur complice en étant leur témoin. Bah! l'alfaire d'autrui ne me regarde point :
Je ne suis pas chargé de rendre la justice. D'ailleurs, il n'est pas sûr qu'Octave réussisse; Juliette est vertueuse. — Oui; mais, s'il réussit, Je me connais, je sais ma faiblesse d'esprit; J'aurai tout le remords de Juliette perdue. Comme si je l'avais en plein marché vendue; Ma conscience est là, pédagogue taquin.
Qui, sans entendre rien, m'appellera coquin! Perdons cent mille écus plutôt que d'être en guerre Avec cette revêche et criarde mégère; C'est un de ces voisins contre qui je crois bon De ne plaider jamais, qu'on ait tort ou raison. Sauvons Juliette, hélas! pour assurer mon somme... Mais qu'il est dur parfois d'être trop honnête homme! Contre ma femme au moins par là je me défends...
II se lève et parcourt vivement le théàiie.
Ma femme! J'oubliais ma femme!... et mes enfants!
Car le ciel quelque jour m'en enverra, j'espère,
Et je dois avant tout me conduire en bon père!
Ah! mon aveuglement était grand, j'en conviens;
Sauver Juliette, c'est sacrifier les miens;
Et je n'ai pas le droit, quelque appât qui me tente,
De faire à leurs dépens une chose éclatante.
Ils me reprocheraient avec sévérité
De les avoir aimés moins que ma vanité ;
Car, j'en dois convenir, c'est par orgueil extrême.
Et pour avoir le droit de m'admirer moi-même,
Que je m'abandonnais follement à l'attrait
D'agir mieux qu'à ma place un autre n'agirait;
Et cette extrémité, pour être généreuse,
Au véritable honneur n'est que plus dangereuse.
J'ouvre les yeux à temps pour éviter l'écueil.
Grâce au ciel ! — Si quelqu'un soulîre de mon orgueil,
Que ce soit moi, non pas mes entants et ma femme.
Cette cluiir de ma chair, cette âme de mon âme.