‹ Théâtre complet et poésies choises. Avec notice et notesChapitre 15 sur 117 · XXI NOTICE SUR GRÉVIN · texte numérisé non relu

XXI NOTICE SUR GRÉVIN

prévaloir de sa supériorité dans l'exécution et le mérite littéraire. La modestie n*est pas la vertu dominante des hommes de la Renaissance. Il pouvait déclarer (et, au fond, c'est sa pensée) : j'ai fait tellement mieux que Jodelle ne compte plus. Il pouvait encore se prévaloir de sa supériorité dans la versification. L'alternance des rimes masculines et féminines, cette loi imposée par Ronsard, qui la prêche d'exemple et qui la formulera en précepte dans son Abbrégé de l'Ari poétique françois (1565), cette loi n'est pas observée dans Cléopâtre; elle l'est dans César. Qu'on songe à tout ce qu'il fallait pour que parût enfin le premier modèle de la tragédie nationale. Il fallait que cette œuvreprototype fût : 1^ une tragédie, et non plus un mystère ou une moralité; 2^ écrite en français, et non plus en latin; 30 originale, et non plus traduite; 40 conforme aux règles d'Aristote; 5° rimée avec alternance; 6° jouée en public, fût-ce devant un public restreint; y^ enfin, imprimée, c'est-à-dire offerte à tous. Et c'est ce dernier point, si important, qui explique, je crois, la revendication de priorité chez notre auteur. Jodelle a fait des œuvres scèniques. Mais où sont-elles? pendues au croc, comme il dit lui-même, donc perdues. Elles ne sont plus que le souvenir d'un jour, elle^ ont passé avec les chandelles de ia représentation. (Elles seront imprimées plus tard, mais Grévin ne les verra pas). Ce sort éphémère, Grévin n'en a pas voulu pour ses pièces, que voici donc « entre les mains » du lecteur. L^n juge éminent de ces questions a écrit : « Grévin, en 1561, se dit le premier... On s'est parfois laissé embarrasser par ces déclarations Elles signifient seulement qu'il n'y a pas encore de tragédies originales imprimées. ^ » Eh bien, soit : mais n'est-ce rien, cela.? Tragédie

I. G. lyangon. Revue d'Hist. litt. de la France, 1903, p. 19t.

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bien rimée, c'est mieux que Jodelle. Tragédie imprimée, donc dédiée au public, à tout le public, même lointain, même futur, c'est plus que Jodelle, et beaucoup plus. Que Jodelle ait la gloire d'avoir été le premier, nul n'y contredira, et c'est entendu: « La Cléopâtre de Jodelle fonde la tragédie et le théâtre moderne en France. ^ » Mais que Grévin, toîU de suite après Jodelle, ait fait à la fois mieux et plus que Jodelle, c'est un mérite dont il avait le droit de se targuer, dont il n'est que juste de lui tenir compte.

Et que viennent maintenant tous les autres. Oh I sans doute, il n'y aura pas de sitôt un grand progrès, ni surtout un progrès continu et rectiligne. Chez tous ces dramaturges d'avant-garde, mêmes défauts agaçants. Trop de rhétorique, de sentences, de lieux communs, soit politiques, soit moraux, trop de souci de faire des pièces « didasca liques et enseignantes ^ », trop de tendance aristocratique, hautement avouée par les auteurs. Non seulement ou ne brigue pas le suffrage du vulgaire, mais on le dédaigne et on s'en vante. Florent Chrestien félicite Grévin de ne pas « travailler pour les carrefours ». On n'en est pas à comprendre la part de collaboration du public dans une œuvre écrite pour lui. On n'écrit pas pour le public. On n'écrit que pour une élite, et l'on n'arrive qu'à édifier des pièces parfaitement ennuyeuses pour notre goût, quelquefois illisibles. Eh bien ! telle qu'elle est, « cette tragédie avortée fait faire un grand pas à l'art dramatique en France^)). Elle est l'aurore d'une grande chose. Elle est une grande chose elle-même, puisque toute la destinée de notre art dramatique en procédera.

En ce qui concerne la comédie, un avertissement en

1. G. I^nson, Esquisse d'une Histoire delà Tragédie française, New- York, igao.p./'

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