‹ Théâtre complet et poésies choises. Avec notice et notesChapitre 42 sur 117 · A MADAME CLAUDE DE FRANCE · texte numérisé non relu

A MADAME CLAUDE DE FRANCE

En cest endroict, Madame, je prieray le Créateur qu'il luy plaise maintenir vostre grandeur, et me rendre de plus en plus obéissant en vostre service.

Vostre très humble serviteur,

Jaques Grévin.

POUR l'intelligence de ce théâtre^

Ami Lecteur, j'ay bien voulu discourir sur quelques poincts, lesquels par aventure pourroyent estre causes de souspeçon, si librement je ne déclaroy mon intention par ce Discours, pour autant que premier de nostre temps je me suis hazardé de mettre la Tragédie et Comédie Françoise entre tes mains^ veu que comme dit Martial,

nimium Martïa turba sapit.

Majores nusquam ronchi, juvenesque senesque : Et pueri nasum Rinocerotis hàbent.^

Non que je me vueille dire premier qui en a composé en nostre langue : Car je sçay bien qu'Estienne Jodelle (homme qui mérite beaucoup pour la promptitude et gentillesse de son esprit) a esté celuy qui les a tirées des Grecs et Latins pour les replanter en France. Mais aussi je diray ceci sans arrogance, que je suis encores à voir Tragédies et Comédies Françoises, excepté celles de Médée et d'Hécuba, lesquelles ont été îaictes vulgaires, et prises du Grec d'Euripide.*

Or pourtant que je sçay bien que plusieurs pourront cheoir sur ces compositions non accoustumées en nostre langue, il me semble estre bon de déclarer mon opinion touchant l'origine des Tragédies et Comédies, et de l'heu-

reux ou malheureux succès d'icelles, etduprof&ctqueTon en peult retirer. 'La Tragédie donc (comme dit Aristote en son art poétique) est une imitation ou représentation de quelque faict illustre et grand de soymesme, comme est celuy touchant la mort de Jules César^Et pour sçavoir d'où vient ce mot de Tragédie, il fault entendre qu'anciennement on donnoit aux poètes Tragiques, pour récompense de leur labeur, un Bouc, ou bien la corne d'un bouc pleine de vin : non que le présent fust de grand valeur, mais plus pour l'honneur d'avoir esté aggréable et d'avoir bien faict entre tous. De ceste opinion est Horace quand il dit :

Carminé qui Tragico vilem certavit oh hircum^.

Et pourtant que les Grecs appellent un bouc Tpàyoç de là est venu TpaytoSta que nous appelons Tragédie. Je pense bien que ceux qui ont faict les premières Tragédies n'observoyent pas si estroictement ce quaujourd'huy on y requiert ; mais avec le temps (ainsi qu'il est facile d'adjouster aux choses intentées) on les a si bien polies, que maintenant on n'y scauroit que désirer, je dy en celles qui sont faictes selon les préceptes qu'en ont donnés Aristote et Horace.

Quant est du bon accueil qu'ha eu la Tragédie, je diray seulement que les escripts des Poètes Grecs nous en peuvent faire foy, entre lesquels est^Eschyle, Sophocle et Euripide, que nous osons à bon droict nommer la fontaine, de laquelle tous les bons poètes Tragiques ont beu, et le trésor auquel ils ont pris les richesses pour embellir leur poèmes : ainsi qu'entre les Latins nous avons Sénèque.

Mais revenons à nostre Tragédie de Jules César, laquelle nous avons mise en avant en nostre langue, non que je l'aye empruntée, comme quelques uns se sont faict accroire, estimants que je l'eusse prise du Latin de Marc Anthoine de Muret : Car là ou elles seront confrontées, on trouvera la vérité. Je ne veux pourtant nier que s'il se trouve quelque traict digne d'estre loué, qu'il ne soit de Muret, lequel a esté mon précepteur quelque temps es lettres humaines, et auquel je donne le meilleur, comme l'ayant appris de luy.

En ceste Tragédie, on trouvera par aventure estrange que,

/ sans estre advoué d'aucun autheur ancien, j'ay faict la troupe

interlocutaire de Gensdarmes des vieilles bandes de César,

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et non de quelques Chantres, ou autres, ainsi qu'on a accoustumé/T'mais où l'on aura entendu ma raison, possible ne leur sera-k de si difficile digestion, comme il a esté à quelques uns. ' J'ay eu en ceci esgard que je ne parloy pas aux Grecs, ny aux Romains, mais aux François, lesquels ne se plaisent pas beaucoup en ces chantres mal exercitez, ainsi que j'ay souventesfois observé aux autres endroicts où l'on en a mis en jeu. D'avantage, puis qu'il est ainsi de la Tragédie n'est autre chose qu'une représentation de vérité/Ou de ce qui en ha apparence, il me semble que ce pendant qu^ là où les troubles (tels que Ion les descrit) sont advenues es Republiques, le simple peuple n'avoit pas grande occasion de chanter : et que par conséquent, que Ion ne doit faire chanter non plus en les représentant, .^'en la vérité mesme : autrement à bon droict nous serions "repris, ainsi qu'un mauvais peintre auquel on auroit donné charge de faire un pourtraict, et qui auroit adjousté quelques traicts qui ne se recognoistroyent au visage qui luy auroit été présenté. Que si Ion m'allègue ceci avoir esté observé de toute antiquité par les Grecs et Latins, je respon qu'il nous est permis d'oser quelque chose, principalement où il n'y a occasion, et où la grâce du poëme n'est offensée. Je sçay bien qu'on me répliquera que les anciens l'ont faict pour resjouir le peuple fasché possible des cruautez représentées : à quoy je respondray que diverses nations requièrent diverses manières de faire, et qu'entre les François il y a d'autres moyens de ce faire sans interrompre le discours d'une histoire. De ceci je te laisseray le jugement, t'advertissant que je n'ay voulu (à la manière de ceux lesquels prenants peine de s'enfler, crèvent tout en-coup) rechercher un tas de gros mots propres pour espouvanter les petits enfans : ains plustost je me suis contenté, ensuyvant les Tragiques Grecs, de ma langue, sans en emprunter une estrangère pour exprimer ma conception.

Or je reviens à la Comédie, qui est un discours fabuleux, mais approchant de vérité, contenant en soy diverses manières de vivre entre les citadins de moyen estât, et par lequel on peult apprendre ce qui est utile pour la vie, et au contraire cognoistre ce que Ion doit fuir, enseignez par le bonheur ou malheur d'autruy. C'est pourquoy Cicéron l'appelle imitation de vie, mirouer des coustumes, et image de vérité. Il y a eu anciennement deux sortes de

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Comédies, l'une est appelée la vieille, laquelle comprenoit plusieurs choses fabuleuses, injures et moqueries, jusques à taxer les hommes par leurs noms : ainsi que nous pouvons voir en Aristophane, en la Comédie des Nues, là où il se moque apertement de Socrate. L'autre Comédie est appelée la nouvelle, laquelle est faicte à l'imitation des mœurs et commune manière de vivre des hommes, dont Méandre a été l'autheur, et à l'imitation de laquelle nous avons faict les nostres. Les anciens avoyent encores une autre sorte de Comédie qu'ils appeloyent Mimus ou Bastelerie, pour autant qu'elle estoit faicte de parolles ordes et villaines, et de matières assez deshonneste, laquelle aussi estoit représentée par des basteleurs, voire le plus près du naturel qu'il estoit possible, comme tesmoigne Cicéron en son 2. de l'Orateur et Quintiiiam en son 2. livre. De là sont venues les farces des François, comme nous pouvons facilement voir. Or pour autant qu'en la Comédie nouvelle, (comme aussi en toutes Tragédies) l'on propose les hommes démenants quelques affaires, on a divisé le tout par Actes, que les Grecs ont appelé opatxata, àr.ô xo 8pàv qui est autant à dire que faire ou négotier. L'origine de la Comédie selon l'opinion de plusieurs, se donne aux Athéniens, lesquels voulants noter d'infamie les mal-vivans, venoyent d'une gayeté de cueur, de rue en rue, et montez sur quelques chariots, les nommoyent par noms et par surnoms. Et quant à moy je suis de ceste opinion que la Comédie a pris son nom ar.b -wu xwixwv, c'est-àdire des rues par lesquelles de ce premier temps elles estroyent jouées : et semble qu'encore ceste coustume soit demeurée en Flandres, et Pais bas, où les joueurs de Comédies se font traîner par les carrefours sur des chariots et là jouent leurs histoires, Comédies, et farces. De ces premiers a escript Horace en son art poétique.

Ignotum TragiccB genus invenisse CamœncB Dicitur. et plaiistns vexisse poèmata Thespis^.

Et de là est venu le proverbe entre les Grecs eÇ àjjLaÇrjç XotSof-ctu, c'est-à-dire, injurier en chariot, ou bien se moquer : comme le prend aussi Démosthène en son oraison pour la Couronne.

Entre les premiers poètes Comiques on met Susarion,

Rulle et Magnes lesquels plus tost par moquerie, qu'autrement, taxoyent appertement un chascun.

Depuis vindrent Aristophane, Eupolis et Gratine, les quels poursuyvants et détestants les vices de leurs Princes, composèrent des Comédies assez fortes, tant que Ménandre et Philémon commencèrent à les addoucir, ainsi que les voyons en Térence, lequel a pris ses Comédies de Ménandre et AppoUodore. Après Ménandre et Philémon, aucteurs Grecs, vint le premier à Rome Andronique : puis Plante et Térence lesquels nous ont laissé leurs Comédies parfaictes de tous poincts, et, comme dit Cicéron, pleines de choses ingénieuses, civiles, élégantes et facétieuses, comme les livres des Philosophes Socratiques. Voylà l'origine et succès de la Comédie, que j'estime avec Aristote avoir esté inventée du mesme temps que la Tragédie : car comme ainsi soit que des hommes, les uns soyent graves et sévères, les autres gaillards et joyeux, il est advenu que les premiers se sont mis à escrire des Tragédies graves et sévères, les seconds se sont exercez en Comédies gaillardes et joyeuses. Le profit et que tu en peux recevoir est de te garder de pareilles adventures qui sont advenues en icelles par la mesgarde d'aucuns, par la simpUcité des autres, par l'astuce des plus rusez, et cognoistre aussi la diverse manière de vivre des divers estats. Car comme disoit Andronique, la Comédie est le mirouer de la vie journalière. Ceste seule cause m'a esmeu d'avantage à mettre celles cy en avant, en la composition desquelles j'ayplustost ensuyvi la nayveté de nostre vulgaire, et les communes manières de parler, que pris peine d'ensuyvre les anciens, encore que je ne m'en soydu tout retiré, comme pourront appercevoir ceux qui seront un peu versez en l'Aristophane, Plante et Térence. L'autre cause qui me l'a faict faire, a esté voyant les lourdes fautes, lesquelles se commettent journellement es jeux de l'Université de Paris, qui doit estre comme un parangon de toute perfection de sciences : où nous voyons toutesfois mille fautes commises en cest endroict, lequel a esté tant recommandé des anciens Romains, que plus souvent les Empereurs et grands seigneurs, oultre la despence,, en de telles affaires, s'employoyent a l'exécution de leurs Tragédies et Comédies. Nous en avons encor pour tesmoignage aujourdhuy les reines des Amphithéâtres somptueux, et les livres des poètes et historiographes. La faute que j'y voy, c'est que contre le commandement du bon pré-

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cepteur Horace, ils font à la manière des basteleurs un massacre sur un eschaflfaut, ou un discours de deux ou trois mois, et semble qu'en cest endroit, ils ayent conjuré pour mal faire : et autres telles badineries, que je laisse pour estre plus bref. Je ne mets pourtant en ce nombre quelques uns qui en ont faict leur devoir, mais plustost je les prie au nom de tous amateurs des bonnes lettres, de poursuyvre et aider à chasser ce monstre d'entre une tant docte compagnie : par devers laquelle accourent non seulement les François, mais aussi les estrangers des plus lointaines provinces. Et quant est de ma part, pour autant que la plus grande estude m'a retiré par devers soy, j'en laisse la charge aux amateurs de l'antiquité : et te priray, Lecteur, de prendre le tout plustost en bonne part, que opiniastrement te bander contre la vérité. A Dieu.

CESAR

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