SCÈNE I. — LOYS, RICHARD
LoYS
Amour premier de notre vie Inventa la bourellerie, ^" Et cruauté, comme je croy :
Car assez en moy j'apperçoy Combien sa rage est redoutable, Moy qui suis le plus misérable Qui soit en ce monde vivant.
Je suis ébranlé comme au vent.
Je suis espoind et tormenté.
Demi-mort, rompu, transporté, Tourné dans la roue d'amour :
En mon esprit ne fait séjour Aucun repos, je suis jà las.
Là je suis où je ne suis pas, .
Mon esprit n'est là où je suis, Je veux cela que je ne puis;
LA TRÉSORIÈKE
Vivant et mourant je demeure;
Ce qui me plaist en la mesme heure
Me tourne en mescontentement,
Tant desjà l'amoureux torment
S'est acquis sur moy de puissance :
Il me met en route, il m'élance,
Il désire, il ravit, il tient,
Ce qu'il me donne, il le retient :
Il me fait à l'instant deffaire
Ce que luy mesme m'a faict faire.
Et l'œuvre faicte à sa poursuitte
Est tout incontinent destruitte
Et encor' avec ces malheurs.
Ce seul poinct cy fait que je meurs.
Richard.
Richard Monsieur.
LOYS
Ce peult-il faire Que ce gentil Protenotaire Soit jouissant de mon mérite?
Richard
Je vous ay l'affaire descrite.
Hors mis le sault tant seulement.
N'est-ce donc pas assez?
LOYS
Comment?
Richard
Demandez vous comment j'ay sceu Ce beau chef-d'œuvre? Je l'ay veu De mes deux yeux : et d'avantage, J'ay entendu tout leur langage.
Et la conduite de l'affaire.
JACQUES G KEVIN 96
LoYS
Mais qui est ce Protenotaire?
Le pourras-tu bien recognoistre?
Richard
Ha, je voy bien que c'est; mon maistre Ne croira Dieu que sur bon gage.
Je perds le sens et le courage Tant ce dur rapport me tormente.
Qui eut pensé que ma Constante M'eust voulu faillir en amour, Et me faire un si lâche tour?
Encore ne le puis-je croire.
As-tu veu ce Protenotaire Entrer dedans?
Richard
Ouy, je l'ay veu.
LOYS
As-tu veu qu'elle la receu?
Richard
J'ay veu mesme qu'ell' le baisoit, Et, le flatant, le courtisoit.
LOYS
Tout cela n'est que courtoisie; Je ne pren point de fantasie Pour un baiser : car maintenant Cela se fait honnestement.
Richard
Mais quand avecque ce baiser On ad joute le deviser,
TRESORIÈRE
Qui monstre assez l'affection
De Tamoureuse passion,
Je croy qu'il ne fault plus de doute.
Est-ce ainsi donc qu'elP me redoute?
Seray-je donc si peu prisé?
Richard Elle vous a dévalisé.
LOYS
Encore ne le croy- je point.
Raconte moy de poinct en poinct Comment le tout c'est démené.
Richard J'estois en un lieu détourné, Ou j'ay entendu tout l'affaire.
LOYS
Je suis donc contrainct de le croire : Tu ne voudrois estre menteur.
Richard
Je n'en suis que le serviteur.
Et pour le devoir de service Je fais au moins mal mon office Qu'il m'est possible. Au demourant Toujours véritable, espérant Faire tousjours de mieux en mieux.
LOYS
L'eau, la terre, l'air et les cieux.
Et mille autres fureurs esprises Contrarient mes entreprises.
Mais je veux montrer combien peult Mon vie depuis qu'ell' s'esmeut.
[// sori] .
JACQUES G KEVIN gi^
Celui qui vouldra s'empescher, Qu'il entreprenne estre nocher.
Pour dessus la grand' mer conduire Par son conseil une navire Et une femme : car au monde, Il n'y a rien qui plus abonde En toutes affaires nouvelles Que 1 s nefs et les damoiselles.
Et pourtant si mon maistre est sage, Qu'il ne s'en fâche d'avantage.
Puis j'ay entendu bien souvent.
Que d'une femme le devant Ressemble à ceste lampe ardante, Oui est dans l'Eglise pendante, A fin d'alumer les chandelles De tout' les offrandes nouvelles :
Elle en alume infinité Sans rien perdre de sa clarté :
Aussi la femme a beau changer Un familier à l'estranger, L'estranger au premier venu, Tous] ours son cas est maintenu En son entier, si d'aventuie Elle n'y mesle quelque ordure.
Et si dit-on communément, Qu'après le doux esbatement Du jeu d'amour, il n'y pert plus Le tablier rabaissé dessus.