‹ Théâtre complet et poésies choises. Avec notice et notesChapitre 77 sur 117 · SCÈNE II. — JULIEN, LE GENTILHOMME, L'ADVOCAT · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — JULIEN, LE GENTILHOMME, L'ADVOCAT

Julien

Non, non, monsieur, il pert le temps.

Il en a beau estre fâché.

C'est tout autant de dépesché; Qu'il en quitte hardiment sa part.

Car j'ay veu le sire Gérard, Qui en parloit au rôtisseur.

Vous pouvez bien en estre seur Et le tenir pour tout certain; Car tout au plus tard, dès demain Elle aura Josse pour mari.

Le Gentilhomme

Par dieu, j'en suis autant marri Que luy-mesme; car, quoy que soit Tout le malheur qu'il en reçoit.

Je le pense m' appartenir :

Mais ne le voy ci pas venir?

Il nous fault trouver le moyen De le dépestrer du lien Duquel il est si fort estraint.

L'Advocat

L'impatience me contraint De penser à toute autre chose Qu'au but lequel je me propose.

Le Gentilhomme

Et bien, cousin, que dit le cueur?

Fault-il que l'amour soit vainqueur De votre liberté? Comment?

LES ESBAHIS

Ne sçavez vous point autrement Commander à vostre appétit?

Il vous fault petit à petit Estaindre ce feu attizé.

L'Advocat

Ha cousin ! qu'il vous est aisé, Cependant qu'estes en santé.

De conseiller un tormenté !

Mais si aviez à vostre tour Esprouvé que c'est de l'amour Comme j'ay faict, je ne dy rien.

Le Gentilhomme

Laissons cela, je Tenten bien :

Mais vous devez aussi penser Que, pour mieux vous récompenser Du tour qu'a fait ceste cruelle.

C'est de ne tenir conte d'elle, Ainsi comme elle faict de vous.

Et faire or-avant comme nous.

Les choisir au jour la journée.

L'Advocat

Ha, cousin ! elle est trop bien née Pour l'oublier si promptement.

Je me plaisois en mon torment.

Voyant une telle beauté Triompher de ma liberté.

Le Gentilhomme

Je le confesse, et n'eust esté L'amour et la fidélité Que nous avons entre nous deux, Moy mesme, j'en fusse amoureux;

Mais, depuis qu'elle est fiancée.

L'affection est effacée; Il fault chercher son avanture En autre lieu.

L'Advocat

Ha point, je jure Que toujours son servant seray, j Et que jamais n'alumeray ' Dans mon cueur autres estincelles.

Le Gentilhomme

Si en trouve Ion d'aussi belles.

Pensez que d'une autre beauté

Vous pouvez estre surmonté,

Et qu'on peult gaigner vostre cueur

Pour vous rendre encor serviteur

D'une autre dame; et si pensez

Qu'il y en a encore assez j Dedans Paris qui voudroient bien I Estre des vostres. Hé combien

Elles se sentiroient heureuses.

Si quelques flammes amoureuses

Eschaufioient vostre liberté,

Faicte serve de leur beauté;

Jamais ne récentes que peine

Poursuyvant vostre Madalêne.

Ores fasché, ores pensif,

Ores hâté, ores tardif.

Le jour mourant cinquante fois

Pour son amour, et toutefois.

Si, vous regardant d'un bon œil.

Elle vous monstroit quelque accueil,

Il estoit de peu de durée;

La volonté mal asseurée

Vous en monstroit assez l'issue.

LES ESBAHIS

L'Advocat

Cousin, tant plus je m'esvertue De luy résister vaillaimment, Plus je sens croistre mon torment; Au demeurant, je délibère De mourir en telle misère.

Il n'ha garde de la lascher, Car si bien luy sceut attacher A gros clous d'amour sa pensée, Qu'ores qu'elle feut eslancée En pleine mer à voile et rameg, Si est-ce que ces chaudes fiâmes La repousseroient sur le port En dépit de tout autre effort.

Le Gentilhomme

Or, puis que desjà ceste dame.

Qui vous a beu le sang et l'âme, Vous a donté, trouvons moyen D'y parvenir.

L'Advocat

Mais, Julien.

Qu'est-ce qu'en dit la Lavandière?

Julien

ToUsjours une instante prière Au nom de vostre Madelon, Et dit qpe le père félon L'avoit par menaces contrainte.

Et qu'ore une longue complainte Démonstre assez la repentance Qu'elle fait pour son inconstance, S'estimant d'autant misérable.

Le Gentilhomme

Il est temps de fermer F es table Quand les chevaux s'en sont fuis.

Julien

Elle en endure assez d'ennuis; Mais il fault seulement chercher Le moyen de tout empescher Et embrouiller tout' leur affaire.

L'Advocat Ouy bien, si tu le pou vois faire.

Julien

Laissez, je le feray moymesme :

Quand la maladie est extrême.

On use de médicamens

Commodes aux plus forts tormens.

Mais, si jamais un bon moyen

Fust inventé par Julien,

Or je le veux faire à sçavoir.

Je veux bien monstrer quel pouvoir

J'ay en cela, et quelle envie

J'ay de servir toute ma vie

Cestuy auquel je doy service;

Il n'est chose que je ne feisse

En cest affaire, et le mérite

A plus entreprendre m'incite,

Monstrant que je veux tousjours estre

Serviable à un si bon maistre.

Pour le tirer d'un tel lien.

L'Advocat

Et je t'asseure, Julien, Que, si je reçoy jouissance De Madelon, la récompence

LES ESBAHIS

Que tu en recevras de moy Tesmoignera quelle est la foy Que je t'avoy promis à l'heure Que tu entras en mon demeure.

Julien

Aussi la libéralité

Incite la fidélité

D'un serviteur obéissant.

Mais, avant qu'estre jouissant.

Laissons la promesse dernière.

Tant seulement la Lavandière

Me peult à cet' heure servir.

L*Advocat

S'il ne tient que de la ravir.

Je hasarderay mon honneur.

Julien

Il ne fault point de ravisseur Quand la partie en est contente.

Et, quant à cela, je me vante D'en venir aussitost à bout Qu'homme de mon estât.

Le Gentilhomme

Le tout Est maintenant entre ses mains.

Laissez moy faire; pour le moins.

Si le conseil ne me défault.

Il en aura le premier sault, Pour le loyer de son amour.

Le Gentilhomme

Va, Julien, et, au retour.

Passe chez Claude, pour sçavoir

Si je ne pourray rien avoir :

Je m'esbahy qu'ell' ne revient.

Julien

Toujours l'aveugle se souvient De son baston, et le nocher, Après le choc d'un gros rocher, Racompte le danger des vens; Le bouvier, revenu des champs, Parle de ses bœufs; le gendarme, Eschappé d'une forte alarme, Conte ses plaies rapportées; Le berger des brebis contées Retient le nombre. Or tourne chance, Celuy n'a pas faict qui commence.

J'ay de la besongne taillée Pour Marion bien esveillée; Mais ce qui plus me réconforte.

C'est qu'elle est bien la plus accorte Et d'une aussi belle venue.

Pour livrer une garce nue, Que femme qui soit à Paris.

Je m'en rapporte à ces maris Qui ont esprouvé, bien souvent, Quelle marchandise elle vent; Et, en tant qu'elle est lavandière, Elle blanchit la pièce entière; Puis, vrayment, qui en un besoing, La trouveroit en quelque coing, Encore feroit-il conscience De ne la prendre en patience.

Tout au fin moins pour l'esprouvei*.

Mais, baste, il me la fault trouver.

Quoy qu'il en soit, c'est maintenant, Si tu as de l'entendement, Julien, qu'il te fault mettre ordre A cet avantureux désordre.

LES ESBAHIS

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