Théâtre complet et poésies choisies de Jacques Grévin
Le 5 février 1558 l, le collège de Beauvais 2 faisait trêve à ses travaux pour recevoir une nombreuse et brillante assistance. On jouait une comédie, La Trésorière, dont l'auteur était un ancien élève du collège et l'avait quitté depuis peu. Il s'appelait Jacques Grévin. La pièce eut du succès. Avec plus de mérite, elle n'était pas très différente des comédies jusqu'alors en faveur. Ceux qui l'entendirent ne se doutaient pas que l'auteur allait être un des fondateurs du Théâtre régulier en France.
Jacques Grévin naquit à Clermont-en-Beauvaisis en 1538. Sa famille était de condition modeste. Il perdit son
1. Ancien style. Donc 1559, nouveau style. Jusqu'en 15É4, l'année commence à Pâques. H en résulte que, jusqu'à cette date, les mois de janvier, février et mars sont, pour les contemporains, non pas les premiers, mais les derniers mois de l'année. Pour compter en nouveau style, il faut leur attribuer le millésime de l'année suivante.
2. Réuni au collège I^ouis-le- Grand après l'expulsion des Jésuites; il en subsiste l'église roumaine actuelle, rue Jean-de-Beauvais. Il recevait les jeunes gens de la province de Picardie,
.\OTICE SUR GRÉVIN vi
père de bonne heure et fut élevé par sa mère et par son oncle, Pierre de Prong, à qui il dut le bienfait de l'instruction. Vers 1550 ou 1551, il fut envoyé à Paris, au collège de Boncourt. C'était, comme le dit Montaigne de tous les collèges de son temps, « une vraie geôle de jeunesse captive », mais, comme dans les autre collèges, on y faisait de solides études. Gré vin y eut parmi ses maîtres Muret, parmi ses condisciples Etienne Jodelle, plus âgé que lui de* quelques années.
En 1552 l, il assista certainement à cette représentation du collège de Boncourt où Jodelle faisait jouer sa tragédie de Cleo pâtre captive, avec une comédie, La Rencontre2, représentation dont Pasquier, témoin oculaire, nous a laissé un pittoresque récit : « Toutes les fenestres estoient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'escoliers que les portes du collège en regorgeoient3 » L'auteur avait vingt ans. Ses pièces allèrent aux nues. Ce triomphe décida d'une vocation : Jacques Grévin se jura de faire aussi bien ou mieux.
Cependant la poésie régnait alors en souveraine comme jamais peut-êtr'? elle n'a régné en France à aucune époque de notre histoire littéraire. « Vous eussiez dit, s'écrie Pasquier, que ce temps-là estoit du tout consacré au Muses4. «Chaque jour grandissait la réputation, je devrais dire la gloire d'un poète-gentilhomme dont on lisait, dont en récitait et commentait les Odes et les Amours, et que l'on montrait au doigt dans la rue. Humaniste non moins que poèt^, Ronsard exerçait sur la jeunesse studieuse
1. Ou 1553. II v a doute. Voir un important article de M. Lanson. Études sur les Origines de la Trzgedie classique en France, dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, 1903, pp. 186-190.
2 . Et non pas. comme on l'écrit souvent, « Engène ou la Rencontre ». Ce sont deux œuvres distincte'. Lanson, op. cit., p. 195.