ACTE PREMIER
César
Quel mal va furetant aux mouelles de mes os?
Quel soucy renaissant empesche mon repos ?
Quel présage certain d'horreur, d'ennuis, de flâme,
D'ennemis, et de mort se mutine en mon âme? 8
Quel souspeçon me tourmente? et quelle peur me suit,
Et regèle tousjours mon sang à demi cuict?
César, non plus César, mais esclave de crainte. 9
Vainqueur, non plus vainqueur, mais serf qui porte emprainte
La honte sur le front. O premier Empereur !
Mais que dy-je Empereur, puis qu'il fault vivre en peur?
Quoy ! qu'au cueur de César la crainte prenne place I
Non, il n'en sera rien : car cela seul efface L'honneur de mes beaux faicts. Il vault bien mieux mourir Asseuré de tout poinct, qu'incessamment périr Faulsement par la peur. Mais après les victoires Acquises à grand' peine, et après tant de gloires, Ne seray-je obey? Ne donneray-je fin Au vouloir obstiné de ce peuple mutin?
C'est trop vivre paoureux, c'est par trop vivre en doute, C'est suyvre trop longtemps celuy que je redoute. Ainsi le plus souvent on se rend serviteur, De ceux desquels on doit estre le seul seigneur. Mais n'est-ce pas assez vescu 1 ° pour de ma gloire Ensuyvre heureusement une longue mémoire? Mais n'est-ce pas assez qu'avoir par mes vertus Rengé dessous mes loix les vainqueurs des vaincus? N'est-ce donc pas assez d'estre craint de ceux mesme Devant qui de frayeur tout le monde vient blesme? Ce m'est assez de voir la Romaine hauteur Ores estre bornée avecque ma grandeur.
Ce m'est, ce m'est assez que de la terre et l'onde J'ay vainqueur limité et Rome et tout le monde : Vienne quand ell' vouldra, vienne la mort trencher Le long fil de mes ans, ell' ne me peult fascher. César qu'un chascun craint, ne craint point ce passage. Ayant avant mourir contenté son courage. Je suis prest, je suis prest, si le cruel Destin M'a ja promis en proye à ce peuple latin, Qui a veu malgré soy dessus son chef reluire L'heureux avancement de mon premier empire. Mais ne me fay-je tort, me bastissant en vain Le dangereux assault d'une traistresse main? Si fay, je me fay tort, en me faysant entendre Ce qu'un peuple ennemi n'oseroit entreprendre. Aborder un César, qui n'eut jamais haineur Qui soudain ne sentit l'effort de sa fureur ! Aborder un César, à qui n'est eschappée, Sans d'elle se vanger, l'audace de Pompée !
César, qui a domté tout cela que le Ciel Enclost sous sa vouture et s'est faict immortel Par la mort d'un rebelle, accravantant l'audace De son gendre orgueilleux, et de toute sa race : Et qui pour n'avoir veu au monde qu'un Soleil, Ne l'a voulu souffrir ny plus grand ny pareil ! Aborder un César, qui comme les tempestes Foudroyent à l'instant et mille et mille testes, Emmorcelant d'un coup le front plus orgueilleux Des plus braves chasteaux qui menacent les Cieux, S'est faict voye au travers de ceste masse ronde, Arrondissant son heur par la rondeur du monde ! Ausi César estoit seul digne d'un tel heur, Que de tout l'univers il fust le seul seigneur. L'Itale en sçait que dire, aussi font des Espaignes Les peuples basanez et toutes les campaignes Où Garonne, la Seine et le Rhin desbordé Resemblent au courir un cheval desbridé. Tu as vescu pour toy, et ce poinct te demeure, César, que par ta mort la mesme audace meure De ceux à qui tu as librement pardonné, S'il est cruellement du Destin ordonné, Au meschef de César, qu'en ce grand mal extrême Un qui a tout vaincu soit vainqueur de soy-mesme. Ces murs audacieux, ces grans palais Romains, Maintenant seul horreur du reste des humains, Sçauront après ma mort de combien ma présence Sert pour contregarder leur antique puissance. Toy Rome qui as faict tout un monde trembler, A ce monde tremblant tu pourras ressembler, Héritant le Destin de la grand' Phrygienne : Et comme despitant l'altesse Olympienne, Malgré l'arrest du Ciel, l'horreur de ton fardeau A ton heur et ton nom servira de tombeau : Et ne restra sinon que ton idole errante Pour servir d'une fable à l'aage survivante, Dont tu seras la proye, et le riche butin
D'un grand peuple ennemi plus farouche et mutin.
Alors les grans trésors en publiques rapines
Serviront pour un temps aux nations voisines :
Et toy pauvre, trop tard, trop tard, regreteras
Les Guerriers que pour lors au secours tu n'auras
Te sentant atterrer, defauldra ton courage
Parmi tous les soldats, ainsi que d'un orage,
Ou d'un esclat de fouldre on voit souventes fois
Desraciner les pins au milieu des grans bois.
Tu verras malgré toy de tes poinctes hautaines,
Et de tes nourrissons ensemencer les plaines.
Sans qu'il en sorte après un seul pour te vanger,
Comme il feit de ces dens que Ion veit eschanger
Sur la rive estrangère, à l'heure que la terre
Enfanta tout subit la fraternelle guerre.
Mais je pry tous les dieux d'estre estimé menteur,
Plustost que de prédire un estrange malheur
A ceux qui survivront, ou que pour la malice
De quelques envieux, la cruelle justice
Des dieux juste-vangeurs desserre son effort
Sur ceux là qui n'auront jamais causé ma mort.
Hé ! quel bien leur vient-il, si bruslans d'une envie
Ils font mourir celuy qui leur donna la vie?
Quel honneur, quel proffit, quel plaisir, quel bien-faict
Suyvra l'auteur premier d'un si cruel mesfaict?
Mais plus tost un remors, un remors misérable
De la mort désireux talonnant ce coupable
Viendra ramentevoir un antique désir
Allonguissant ses jours, lors qu'il vouldra mourir,
Se sentant trop heureux, si pour mieux luy complaire,
On avance sa mort ainsi qu'il me veult faire.
Marc Antoine.
Le Grèce entre ses heurs, vanteuse, publira Un Achille, un Hercule et Troye n'oublira La race de Priam : mais Rome pourra dire Que de ces devanciers le los ne peult suffire
Pour attaindre aux honneurs, qu'un César s'est acquis, Ayant plus bravement tout un monde conquis, Qu'Achille son Hector, qu'Alcide son Anthée, Que Francus l'Alemagne et Gaule surmontée. Heureuse Rome, heureuse ores d'avoir receu L'heur du Ciel qu'un César en tes bras fust conccu. Heureux aussi César, maintenant je te nomme Heureux cent mille fois d'estre né dedans Rome. De Rome la grandeur un César méritoit, La grandeur de César entre toutes estoit Seule digne de Rome : et César et la ville Sont dignes de tenir ceste masse servile.
Si l'un et l'autre est digne, et que le lieu plus beau De Rome, soit pour faire à César un tombeau, Il fault que de César la mort qu'elle procure Luy serve quant-et-quant de mesme sépulture : Et s'il est ordonné par un arrest fatal, Que cil dont les desseins et le pouvoir esgal Mesure son pouvoir par la mesme puissance De la terre et du Ciel, usant trop de clémence. Soit massacré des siens, il fauldra pour ce tort Que la mort de César soit de Rome la mort.
M. Antoine.
Hé, ne l'est-ce pas ci qui songeart se promeine? Il ne sera fasché de voir son Marc Antoine. Mais dites, Empereur, seul honneur des Romains, Qui le monde tenez paisible entre vos mains, Quel désir, quel malheur dedans vous se mutine, Après avoir rangé tout ce que la courtine De ce ciel environne, et tout ce qu'Apollon Esclarcit aux flambeaux du journalier brandon?
C'est peu d'avoir vaincu, puis qu'il fault vivre en doute.
JACQUES GRÊVIN 16
M. Antoine.
Mais s'en pcult-il trouver un qui ne vous redoute?
Celuy qu'un chascun craint se doit garder de tous, Car un chascun voudrait le massacrer de coups. "
M. Antoine
Qui voudroit vous garder de régner et de vivre. Vous qui avez rendu toute Rome délivre, Luy redonnant la vie avecque la seurté?
Ha ! qu'il est malaisé de régir liberté ! Le cheval gallopant par la plaine sans bride, Ne se laisse domter par celuy qui le guide, Les rênes et le mors ne le tiennent subject, Et n'ha que son vouloir seulement pour object.
M. Antoine.
Il fault tant seulement, il fault vostre présence, Qui servira de frain à leur outrecuidance, Et si quelques désirs en leurs cueurs allumez Les rend audacieux encontre vous armez, Vous ferez derechef le fer de vos batailles Bravement destramper en leurs propres entrailles, Là où tout le pouvoir de ce peuple Latin Se verra pour jamais de César le butin.
La douceur sied bien mieux pour finement combatre Le cueur audacieux d'un peuple opiniastre; Car d'autant que l'on pense user de cruauté, D'autant en son orgueil se rend-il incité.
M. Antoine.
Ouy, mais si la douceur n'y est la bien venue, La puissance sera par force maintenue : Ainsi a devant vous le monarque Grégois Rangé dessous sa main, la puissance des Rois : Et or' vostre grandeur ne peult-elle suffire Pour, dessus les Romains, eslever un empire, César, qui avez faict tout un camp assembler, Devant qui Ion a veu tout le monde trembler, Vous qui avez borné vostre grandeur acquise, Par le cours du Soleil et par la froide bize?
Laissons là ma grandeur et l'effort de ma main, Puisque je suis subject à un peuple Romain, Qui se resent tousjours de son premier ancestre.
M. Antoine.
Que dernandoit-il mieux sinon vous recognoistre Père de la patrie, et vous porter honneur, Comme vous estes seul cause de sa grandeur?
Cela fait seulement qu'ores plus je m'asseure En ce discours douteux, depuis que je mesure L'honneur et les biens-faicts, qu'il a receu de moy.
M. Antoine.
Non, non, n'estimez rien, n'estimez rien la foy
Que je vous juray lors, que sortant d'Italie
En habit desguisé, au dangier de ma vie
Je m'en allay vers vous, vous monstrant le moyen
De domter aisément ce peuple Italien :
Non, ne l'estimez rien, s'il se treuve un seul homme
Qui ne vous recognoisse estre seul, qui de Rome
JACQUES G REVIS xs
Méritez entre tous l'entier gouvernement, Et qui ne soit tout prest à prester le serinent Ainsi qu'il appartient à son Roy, à son Prince, Et digne gouverneur d'une telle province.
Advienne qui pourra, quand César sera mort, Quelque César sera le vangeur d'un tel tort.
M. Antoine.
Antoine ne veult vivre après si grande injure Sans en estre vangeur; dès ceste heure il s'asseure De mourir quelques jour sous le luisant harnois, Pour défendre le droict du domteur des Gaulois.
Mais laissons ces devis, et parlons de l'affaire, Qui plus de tout cela se monstre nécessaire : Vous allez au Sénat.
M. Antoine.
Jà le Soleil est hault Ce qui me faict haster puis vous sçavez qu'il fault S'assembler aujourdhuy, et que vostre présence Est requise sur tout.
Je feray diligence.
Allez vous en devant, et proposez tousjours Mon dessein, tout ainsi qu'en sçavez le discours.
La troupe des soldats de César.
Le Premier.
Braves soldats, où est le temps?
Où est la fureur de nos ans?
Où sont les premières tempestes Devancières de nos conquestes?
Où est l'orage tournoyant?
Où est le froissis abboyant Le sein de Téthys courroucée, Lors que d'un Aquilon chassée Aguisoit ses ondes aux cieux Emmontaignées en cent lieux?
Où est la baitaille trampée A la poursuyte de Pompée?
Le Second.
Je resen encor dedans moy L'esguillon du premier esmoy Faire renaistre ceste envie De remettre encores ma vie Au hazard du premier danger :
Je me resens encourager, Tout prest de r'essayer la peine Qui ensuit la poudreuse plaine :
Je sen rallumer derechef Ce qui nous feit lever le chef Entre les triomphes de gloire, Qui ensuyvirent la victoire.
Le Premier.
Ce n'est seulement que l'honneur Qui resuscite la grandeur, Esguillonnant la brave audace D'une noble et première race.
L'honneur est le seul nourricier De la prouesse d'un guerrier, C'est l'esperon qui seul le pique Défendant une République :
Tousjours par luy se sont espris Premièrement les bons espris.
Pour premiers oser entreprendre Le chemin foulé d'Alexandre.
Le Troisième.
La force ne vient d'autre part :
Car incontinent qu'un soldart S'est mis devant les yeux la gloire, 11 tient à demi la victoire :
La force luy double, et le cueur Se sentant jà presque vainqueur, Luy enfle dedans la poictrine, Qui, dans une presse mutine, En luy fait apparoistre encor' Les vaillantises d'un Hector Et les prouesses dont Alcide Vengea le Géant homicide.
Le Quatrième.
Pendant que les premiers Grégois Furent gouvernez par les Rois Jaloux de ceste belle gloire, Ils estendirent leur victoire Sur les plus farouches domtez, Et de ces peuples surmontez Se faisant maistres, par le monde S'espandit leur gloire féconde. Ainsi le brave fils d'^Eson Rapporta la riche toison.
Et d'une audace plus hautaine Rama premier l'humide plaine.
Le Troisième.
La gloire feit premièrement Bienheurer leur commencement :
Mais quant-et-quant que la paresse, Se feit de leurs neveux maistresse, La couardise des derniers Vint desmentir les devanciers :
Car un champ voire plus fertile Le rend en la fin inutile, Si le soc n'est souvent caché Au plus creux de son dos tranché.
Le Quatrième.
Jamais le semence féconde De ceux qui ont domté le monde Ne tint le loisir paresseux Avecque les biens des ayeux :
Jamais de l'Aigle généreuse Ne vint la colombe paoureuse.
Le Premier.
Mais il fault craindre les malheurs Qui suyvent souvent les vainqueurs, C'est, que n'ayant plus résistance, Eux-mesme contre leur puissance Prennent les armes, encor' plus Se font esclaves des vaincus.