‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 40 sur 113 · ACTE SECOND · texte numérisé non relu

ACTE SECOND

Marc Brute

Rome, jusques à quand, jusques à quand sera-ce, Que tu pourras souffrir une nouvelle audace Eslever par sur toy le bras impérieux, Avec l'impiété d'un chef présomptueux?

Quel souvenir te point? Quel honneur t'esguillonne Des ayeux,12 des neveux? queUe franchise ordonne Que tu craignes celuy que soigneuse tu as D'un soing plus curieux nourri entre tes bras? Encores plus, malheur ! qu'il te tienne contraincte Sans qu'à tes nourrissons tu en faces complaincte : Qui pour te racheter du servage inhumain,

Remettent sus l'honneur du vieil peuple Romain.

Rome, n'as-tu assez cogneu la convoitise

Que César va cachant dessous une feintise,

Ce traistre, ce cruel, cest ingrat eshonté,

De qui la trahison avec la cruauté

Oncques ne sceut cacher par menteur artifice

L'infâme volonté de son infâme vice?

Et toy, ô Dieu Guerrier, de qui nos devanciers En bon heur et grandeur furent les héritiers, S'il te souvient de Rhée, et de tes fils bessons, Que tu as eslevé du milieu des buissons Pour rebastir encor' une nouvelle Asie, Souvienne toy du sort de ceste tyrannie : Remets devant tes yeux les sages Fabiens, Les Metelles vaillans, et les Fabriciens, Et ces deux qui, premiers, pour le salut publique, Se mirent au danger d'une meurtrière picque, Et osèrent mourir de propre volonté, Pourveu que par leur mort l'honneur fut racheté. Mais nous, abastardis, trop indignes de naistre Du moindre successeur du moins vaillant ancestre, Nous endurons encor' au plus beau de nos ans Resusciter l'orgueil des sept premiers Tyrans. Brute, resouvien toy (puis que seul je demeure Qui veult plustost mourir que le Tyran ne meure) Resouvien toy du nom que tu as, et retiens Encor' de la vertu de tous les anciens : Hé, Brute ! retiens en, tout au moins, le courage Et ne te souille ainsi d'un infâme servage. Hé, Brute! ton pays ne te peult il mouvoir? La voix des citoyens n'ha elle le pouvoir De t'enfiamer le cueur trop abject et servile, Te reprochant que Brute est absent de la ville? Et, pauvre ! ce pendant tu la vois endurer, Sans luy donner moyen de pouvoir espérer, Ny des siens, ny de toy, qui contemne l'audace La noblesse et vertu de ton antique race.

Non, qu'un tel déshonneur ne me soit reproché, Que d'avoir, patient, trop longuement caché Le vouloir qu'ay receu de ma première race, Pour un jour estoufer ceste royale audace.

Non, on ne veit jamais un homme de grand-âme S'estre faict serviteur : car l'honneur qui l'enflâme Faict qu'il ne veult jamais servir à son pareil. Et or' la liberté servira de Soleil A Brute, pour prouver à chascun qu'il est homme, Descendu de celuy qu'on regrette dans Rome,

Le lyon que Lybie eslève entre ses bras, Le taureau, le cheval ne prestent le col bas A l'appétit d'un joug, si ce n'est par contraincte : Fauldra il donc que Rome abbaisse sous la craincte De ce nouveau Tyran le chef de sa grandeur, Et face malgré soy ce qu'ils ont en horreur? Rome effroy de ce monde, exemple des provinces, Laisse la tyrannie entre les mains des Princes Du Barbare estranger, qui honneur luy fera, Non pas Rome, pendant que Brute vivera. Rome ne peut servir Brute vivant en elle, Et cachant dedans soy ceste antique querelle. Ce n'est assez que Brute aist arraché des mains D'un Tarquin orgueilleux l'empire des Romains, S'il n'est contregardé. Le neveu ne mérite Estre héritier des biens, si l'ayeul ne l'excite A suyvre sa vertu, et si avec les biens Il ne monstre le cueur de tous ses anciens. Brute monstre toy donc, et dune belle gloire Voue aujourdhuy ta vie, à la longue mémoire : Autrement tu n'es pas digne d'avoir vescu, Si après toy ne vist l'honneur d'avoir vaincu. Brute fais aujourdhuy, fay, fay que César meure, A fin qu'à tout jamais ta mémoire demeure Ennemie du nom de ce Tyran cruel, Comme vivant je suis son ennemi mortel. Et quand on parlera de César et de Rome,

Qu'on se souvienne aussi qu'il a esté un homme,

Un Brute, le vangeur de toute cruauté,

Qui aura d'un seul coup gaigné la liberté.

Quand on dira : César fut maistre de l'empire,

Qu'on die quant-et-quant : Brute le sceut occire;

Quand on dira : César fut premier Empereur,

Qu'on die quant-et-quant : Brute en fut le vangeur. x 3

Ainsi puisse à jamais sa gloire estre suyvie

De celle qui sera sa mortelle ennemie.

Puissent à tout jamais ceux qui viendront de nous

Sentir, en tel besoing, en leur cueur le courroux

Que je couve dans moy, et dont jà l'estincelle,

Trop long temps patiente, aujourdhuy se décelle :

Puissent, puissent-ils voir refiorir quelquefois

L'ennemi des Tyrans et des iniques Rois.

O main trop otieuse ! ô fureur patiente !

Voire trop patiente, après si longue attente.

Hé ! que n'ay-je desja faict esprouver la mort

A ce Tyran cruel, pour nous venger du tort

Qu'il a faict aux Romains? que n'ay-je en ses entrailles

Enterré le loyer de toutes les batailles,

Dont aux champs Espaignols il se veit le vainqueur?

Que n'ay-je dès quatre ans, faict faire de son cueur

Un gallion flottant dedans le fleuve mesme

Que le sang auroit faict délaissant le corps blesme?

Mais ce n'est rien perdu, si encores l'amour

Que je porte au pays se remonstre à ce jour,

A ce jour bien heureux, qui aura jouissance

De revoir entre tous l'entière délivrance

Du pouvoir, de l'honneur que toute antiquité

Avoit si bien acquis à sa postérité :

De revoir les trésors que ce meschant desrobe,

Estre remis au mains du peuple à longue robbe.

Et vous Brute, c'est or' qu'il fault que la vertu.

Qui a si longuement dedans vous combatu

Pour se monstrer encor, vous face dedans Rome

Bravement esprouver si vous estes tel homme

Que vostre nom tesmoigne, et si avec le nom Vous cachez dans le cueur de ce premier brandon Dont vos vaillants ayeux eurent l'âme eschaufée.

Décime Brute

Tant que l'impiété et l'audace estoufée De ce Tyran injuste ayent pris fin par nous, Le somme distillant ne me peult estre doux, Tant m'est à contrecueur le sort de ce servage

Cassius

Je sen mon cueur, mon sang, mes esprits, mon courage, Et rompre et bouillonner, et brusler, et bondir, Tous conjurans en un, à fin de m'enhardir A espuiser son sang, et de plus grand' audace Et de pieds et de mains l'aborder face-à-face. Armé d'un tel vouloir je veulx, je veulx cacher La dague en sa poitrine, et ne l'en arracher Sinon avec la vie, à fin que puisse dire, Qu'auray tué d'un coup et César et l'Empire.

Tout ainsi qu'un bon qui descendant d'un bois, Après avoir ouï une buglante voix, Vient sur l'herbe affronter avecque sa furie Le taureau, dont à l'heure il desrobe la vie : Ainsi je veux sur luy ma fureur attiser, Et par un mesme coup ceste guerre appaiser. Ce traistre ravisseur de la franchise antique, Ce larron effronté de tout le bien publique, Ne doit-il pas vomir sa rage avec le sang Par une mesme playe? et estre mis au rang Des haineurs du pays? Il fault, il fault qu'il meure Par ma main vangeresse, et ores qu'en mesme heure Je hazarde ma vie es mains des ennemis : Car celuy meurt heureux qui meurt pour son pays. Mais qui vous entretient en si longue pensée, Puisqu'il fault mettre fin à l'affaire pressée?

Si le soleil levant vous a veu tormenté,

Il fault qu'à son coucher il voye liberté

Remise par vos mains en sa vigueur plus forte :

Je suis appareillé pour vous y faire escorte

Et mettre le premier, quand il sera besoing,

Le courage en mon sang, et la dague en mon poing.

Parlez, que tardez vous? encore que je sçache

Le but de nos désirs, et qu'en vous ne se cache

Un cueur dissimulé, si veux-je bien sçavoir

Encore par la voix quel est vostre vouloir.

M. Brute

Que demandez vous plus? voulez vous d'avantage? Puisque vous cognoissez de Brute le courage C'est assez, c'est assez puisque avons arresté Mourir ou rachepter l'antique liberté.

D. Brute

Que demeurons nous tant? où est nostre asseurance?

Abusera-il encor de nostre patience?

Ce jour, ce jour heureux qu'avons tant désiré

Ores se rend à nous, et le bien espéré

Est encore à venir ! voyci l'heure présente,

Et retenez encor vostre main patiente !

M. Brute Nous l'aurons assez tost, pourveu que l'ayons bien.

D. Brute

Il ne fault point attendre, en ce pendant qu'un bien Commun aux Citoyens et, à tout' la patrie S'offre dans nostre main, et à soy nous convie. Ne sçavez-vous pas bien que le plus grand seigneur Familier d'un Tyran, deviendra serviteur Encore qu'il soit libre? Et vous si d'avantage

Vous hantez sous son toict, vous perdrez le courage, Et deviendrez son serf : Mettons donques la fin, Sans d'avantage attendre, à son vouloir mutin. N'endurons plus sur nous régner un Ganymède, Et la moitié du lict de son Roy Nicomède : Dont le jour est tesmoing, où Ion ne veit monté En triomphe ce^y qui l'auroit surmonté : Lors que la voix des siens enseigna la première Qu'il le falloit garder de ce chauve adultère, D'un Egiste public, d'un commun ravisseur, Qui ne pardonneroit voire à sa propre sœur. La Gaule le sçait bien, et l'en maudit encore : L'iEgypte en est certaine, et sur la rive more Enoé le tesmoigne, et encore ce meschant Vit entre les Romains !

Cassius

Il scaura qu'un trenchant Peult par un mesme coup mettre fin à sa vie, A son heur et malheur, sa force et son envie.

D. Brute Qu'attendez-vous donc plus?

M. Brute

Qu'il s'en vienne au Sénat Là nous pourrons avoir matière de débat, Comme avons arresté.

Cassius

Encore qu'il demeure Plus long temps à venir, si fault-il bien qu'il meure.

D. Brute

Je m'en vay au devant, sans plus me tormenter, Et trouveray moyen de le faire haster.

JACQUES GRÉV1N 28

M. Brute

Et nous en-ce-pendant d'une audace commune Nous nous tiendrons tous près d'essayer la fortune, Et trouverez à l'œuvre un chascun attentif.

Cassius

Mais j'ay je ne sçay quoy qui me détient pensif. N'estes vous pas d'advis que de force pareille Nous abordions Antoine, à fin qu'il ne resveille L'orgueil de ce Tyran en ses nouveaux amis?

M. Brute Je vous ay tousjours dict que ce n'est mon advis.

Cassius

Si seroit-ce bien faict, arrachans la racine Avecque le gros tronc de tout' ceste vermine, De peur qu'ell' ne revive, ou que le pied laissé Ne resemble celuy qui l'auroit devancé.

M. Brute

C'est assez, soyez prest, pendant que je regarde Que chascun de mes gens se tienne sur sa garde.

Cassius

Tu verras aujourdhuy, antique Palatin,

Eschine Saturnale, et toy mont Avantin,

O croupe Quirinale, ô grandeur Célienne

O Vimal ancien, et haulte Exquilienne,

Et vous arcs de triomphe, honneur d'antiquité,

Vous verrez aujourdhuy renaistre liberté. 14

La Troupe

Le Premier soldat

C'est ores que la terre toute La grandeur de César redoute :

Soit ceste part où le Soleil Retire son beau teinct vermeil Et l'or de sa perruque blonde Hors les bras de la prochaine onde, Qui se ridant, en mille plis, Ore en œillets et ore en lis.

Et ore en roses vermeillettes, Et mille petites fleurettes, Semble qu'elle face l'amour A Phébus le dieu porte-jour :

Soit celle part où la carrière Qu'il a j à délaissé derrière Est esgale à celle qui suit, Dont il voit un peuple tout cuict, Qu'il chasse à flammesches ardantes Dans les cavernes noircissantes :

Soit celle part, où s'abbaissant Il va nostre monde laissant, Et à teste courbe il s'eslance, S'absentant de nostre présence, A fin d'abreuver ses chevaux, Dedans le ventre des grans eaux.

Le Second

Les campaignes Thessaliennes,

Et les bouches Egyptiennes

A l'aborder de sa fureur

Changèrent leur blanche couleur :

Le Nil encores le redoute,

Où ceux qui souloyent mettre en route

Les plus fors et plus avancez

Furent eux-mesmes repoussez,

Et chassez hors de leurs provinces :

Où de la chair des plus grans Princes,

Qui s'estoyent contre luy bandez

Furent des chiens aviandez.

Le Premier

Mais n'avez vous point souvenance

De quel cueur, de quelle constance

Il aborda les plus félons,

Et les plus braves esquadrons,

Quand d'une diligente suyte

Il meit ses ennemis en fuyte?

Le Troisième

Chose estrange ! d'avoir batu Un Pompée, dont la vertu Avoit faict preuve suffisante De sa prouesse renaissante.

Le Quatrième

Et plus estrange d'avoir veu Un tel Guerrier estre déceu, Après avoir acquis la gloire De la Palestine victoire.

Le Second

Fortune qui entre ses mains Va pesle-meslant les humains, Enyvre de pareils breuvages En la parfin les grans courages.

Le Quatrième

Le plus souvent les vertueux Les guerriers plus chevaleureux, Font essay de la main puissante De ceste Déesse inconstante, Dont le vouloir est plus légier Que les fleiches qui fendent l'air.

Le Troisième

Xerxe ce vaillant capitaine Fléau de la Grégeoise plaine,

Qui premier osa faire un pont

Sur les vagues de l'Helespont,

Pour passer sa gendarmerie

En l'Europe joincte à l'Asie,

Luy, grand Monarque et de grand cueur,

Après avoir esté vainqueur

Aux plaines et devant les villes,

Feit essay dans les Thermopyles

Que fortune n'a pas tousjours

Favorisé un heureux cours.

Le Premier

Pensez vous pourtant si nous sommes L'horreur du demeurant des hommes, Et que César ayant domté Tout le monde, soit redouté, Que soyons seurs de nostre vie?

Pensez vous point que quelque envie Ne se couve secrètement Après l'heureux avancement De ses désirs? si fait, Fortune Ne luy peult estre tousjours une, Et crain bien qu'en nostre malheur EU' ne desserre sa fureur.

Le Second

Ainsi meit-elle la puissance

Des premiers Rois hors d'espérance

De jamais remettre la main

Sur le col du peuple Romain.

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