‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 47 sur 113 · SCÈNE I. — LOYS, RICHARD · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — LOYS, RICHARD

Loys Et bien Richard, quelle nouvelle Apportes-tu de ma Cruelle?

Veult-elle doncque estre tousjours Ainsi paoureuse en ses amours?

Richard Monsieur, je croy que la pauvrette Sans aucun repos vous souhaitte Entre ses bras; voulez vous mieux?

Je pense, moy, que tous les Dieux Prennent plaisir en mon martire :

Incessamment mon mal empire, Sans toutesfois avoir cest heur D'appaiser mon amour vainqueur.

Richard Non non, monsieur, j'ay espérance Que vous en aurez jouissance En peu de temps. Laissez moy faire, C'est mon office, dont j'espère En faire si bien mon devoir.

Loys Ouy, mais tousjours le vain espoir Trompe ma trop grande constance Au milieu de mon impuissance.

Richard Vrayment une telle beauté A bien un amant mérité :

Et d'autant qu'estes languissant, D'autant quand serez jouissant Le plaisir sera désirable.

Loys

Mais tousjours pauvre misérable Le jour je me mourray cent fois Pour son amour, et toutesfoLs Desjà je prévoy que l'yssue Sera de quelque maigre veue.

Cela ne vient point que ma race Ne fust digne d'avoir la grâce D'une dame de plus hault lieu :

C'est, c'est bien plustost quelque dieu Qui me cachoit dedans son sein L'impuissance de mon dessein.

Monsieur, je me tiendrois heureux De mourir estant amoureux D'une si parfaite beauté.

Loys

Richard, Richard, la cruauté De cest Archerot qui me domte Selon son fier désir, surmonte L'extrême douleur de la mort.

Richard

Nous sommes en cela d'accord :

Mais à ceste longue espérance Opposez vostre jouissance.

Loys

Encore, Richard, je t'asseure Que tout le malheur que j'endure

N'est rien, si tu peux faire tant Qu'en la parfin je sois content.

Richard

Ce n'est pas moy qu'il fault prier :

Il ne tient qu'à ce Trésorier.

Loys Le mari est-il adverti?

Richard

Non, non, mais il n'est pas parti Ainsi qu'elle pensoit.

Comment?

Richard

Pour s'en aller faire un payment En Languedoc. Lui deslogé, Vostre malheur sera changé En un perdurable plaisir :

Car alors vous aurez loisir De recouvrer le temps perdu.

Si avez longtemps attendu, Reprenez hardiment courage.

Loys

Ha, Richard, pourquoy d'avantage As-tu celé mon doux repos?

Richard

Il ne venoist pas à propos :

Encore vostre joie augmente De plus en plus par ceste attente.

Et si je m'en rapporte à vous, Si vous ne trouvez pas plus doux

Le plaisir, par le tardement, Que n'eussiez au commencement.

Loys

Vrayment, Richard, pour ton devoir

Tu mérites de recevoir

D'un plus grand seigneur le loyer.

Richard

Monsieur, il ne fault qu'employer Richard, quand il est question De conduire une faction; Ainsi le serviteur doit faire, Pour à son bon maistre complaire, Le devoir, comme il appartient, Jusques à la mort, s'il convient L'endurer pour l'amour de luy.

Loys

Mais dy, Richard, est-ce aujourdhuy Que nostre Trésorier se part?

Richard

Penseriez-vous bien que Richard Vous le dist s'il n'estoit ainsi?

Vie, mettez-moy tout souci Sous le pied.

Loys

Mais ce Trésorier Me doit encore mon quartier :

Il fault que tu sois diligent De recouvrer tout cest argent Avant qu'il parte : et qui plus est, Je lui payray son interest, S'il veult faire du rigoureux :

Car à ces braves glorieux

JACQUES GRÉVI.V 58

Il fault quitter une moitié Pour avoir l'autre

Richard

L'amitié Vault bien cela, c'est pour l'usage De son ennuyeux coquage.

Loys

Va-t'en vers luy, voylà quittance :

Que s'il veult faire quelque avance, Promets luy le vin hardiment.

Richard Je m'y en vay.

Lovs

Pareillement, Fay les recommandations De mes journelles passions A ma damoiselle et maistresse :

Que si de ma longue destresse Elle ha quelque compassion, Qu'ell'me donne assignation Pour par un doux contentement Mettre la fin à mon torment.

Richard [seul.]

Mon maistre ha bien ce qu'il luy fault,

Encore qu'il ait le cueur hault;

Et qu'il ne veuille estre domté,

Si est-ce qu'il est surmonté

Par une femme aussi commune

Que les divers cours de la Lune.

Elle peult tant envers mon maistre, Que par babil eh" l'a faict estre

Un parangon de pauvreté :

Et sous l'ombre d'une beauté

Qu'elle vend plus cher qu'au marché,

Elle luy a jà arraché

Les biens, l'honneur et les amis :

C'est une mer, où il a mis

Mille trésors qu'elle dévore,

Sans les regorger : et encore

Qu'il luy donne tant qu'il vouldra,

De rien plus il n'en adviendra

A mon maistre qu'elle déçoit,

Ny à elle qui le reçoit.

Et ce pendant, mille langueurs,

Et dix mille amoureaux vainqueurs

Tormentans son cueur attizé,

Je pensoy qu'il fust plus ruzé,

Veu qu'il a tant hanté les armes,

Les courtizans et les gendarmes : •

Mais les plus fins y sont trompez,

Et les plus légers attrapez,

Tant seulement sous l'apparance

D'une légère jouissance.

Encore si pour sa beauté

Elle valoit le décroté,

Je dirois : mais quoy? seulement

La façon de l'habillement

Vault autant que la bague entière.

Et bien, c'est une Trésorière,

Laquelle par son doux parler

Sçait bien un homme emmieler.

Mais par ma foy j'estime autant

Ma Marion, et suis content

Encore plus de mes amours

Que non pas luy de son velours,

Sans qu'il me la faille prier.

Mais n'est-ce pas mon Trésorier Que je voy venir droict à moy?

JACQUES GRÉVIN Oa

Page 1