SCÈNE IL — LE TRÉSORIER, RICHARD
Le Trésorier
Puisque c'est l'affaire du Roy Je ne diffère m'absenter, Afin d'un chascun contenter : , Le gain récompense le mal.
Qu'on fasse seller mon cheval.
Richard
Tant mieux il est prest de partir; La dame pourra départir La jouissance de son corps, Puisque monsieur s'en va dehors.
Le Trésorier
Encor'ay-je quelque douleur
De laisser ma femme en sa fleur :
Car, las ! ceste tendre jeunesse
Ne pourra porter la destresse
De mon absence : et puis ces gens
Qui sont soigneux et diligens
A tromper une créature,
Qui sera simple de nature;
Vray, que je tien tant de ma femme,
Qu'avant me faire un cas infâme
Plustost endureroit la mort.
Richard
Hélas, jamais ne luy feit tort, Elle est de bonne parenté.
Le Trésorier
Pensez qu'un homme est tormenté, Depuis qu'il luy convient souvent Aller à la pluye et au vent.
Délaissant avec le mesnage
La femme en la fleur de son aage.
Richard
Le cueur luy fault, la conscience Lui fait cognoistre son offense.
Il ne m'est rien plus aggréable Qu'avec ma femme désirable Jouir du bien que Dieu me donne.
Mais quoy? la pratique en est bonne :
Car je pourray, si je suis sage, Practiquer en ce mien voyage Trois mille francs en peu de jours.
Richard
Ce pendant comment les amours Se demerront, la damoiselle Ne sera du tout si rebelle Qu'auparavant : car le loisir Luy fera mille fois choisir Le bon moyen, l'heure et le temps Pour rendre ses amis contens, Tant le courtizan que son page.
Mais il fault faire mon message, Craignant qu'en quelque coing de rue Je ne le perde de la veùe :
Puis je pourrois venir trop tard.
Dieu gard' monsieur.
Le Trésorier [apercevant Richard.]
Et bien Richard, Comment va du seigneur Loys?
Richard
Il a tousj ours dix mille ennuys Qui le tormentent, pour autant Qu'il n'ha pas son argent contant, Et si ne voit qui en apporte.
Et qui pis est, jamais sa porte N'est sans un marchand ennuyeux, Qui se présentant à ses yeux Le menace pour son argent De lui envoyer un sergent.
Richard, par Dieu c'est comme moy,
Car maintenant je ne reçoy
A peine rien de mon office.
Encore pour faire service
A quelques uns, tousjours j'avance,
Et si ma foy, la récompense
Que j'en reçoy, n'est comme rien.
Richard
Vertu-bieu : je vous enten bien, Le payment n'est encore prest, Nous demandons un interest, Voylà comment vous estes doux.
Je suis venu par devers vous Pour entendre tant seulement Si mon maistre aura le payment De son quartier que lui devez.
Le Trésorier
Vous estes fort mal arrivez, Vous venez après la bataille Je ne sçache pas une maille. )
LA TRÉSORJÈRE
Richard
Comment, monsieur? et ce pendant Mon maistre sera attendant Vostre retour?
Il le fault bien.
Richard
Mais, monsieur, pensez-vous combien Ce luy est chose insupportable D'estre si long temps redevable A un tas de gens importuns?
Le Trésorier
Vrayment Richard, je say aucuns Qui m'ont voulu donner le quart De leur payment.
Richard
Ma foy, Richard, N'ha point telle commission :
Pour donner une portion De l'argent, il le fera bien.
Le Trésorier
C'est bien parlé : viença; combien Veult-il donner pour l'interest, S'il trouve son argent tout prest?
Quant est de moy, je ne l'ay pas :
Mais il n'y a que quatre pas Jusqu'au logis d'un mien ami.
Richard [à part.]
Le Trésorier n'est endormi, Se voyant en main la fortune; De pouvoir gaigner la pécune
Le Trésorier
Que dis-tu Richard?
Richard [haut.]
Je songeois, En comptant cy dessus mes doits, Combien; il voudroit bien donner.
Le Trésorier Je ne pourroy plus séjourner.
Richard De trois cens livres vingt escus.
Le Trésorier
Ha vrayment il mérite plus.
Voudroit-il bien en donner trente?
Richard
Pour vingt et cinq, qu'il se contente:
Je vous feray récompenser, Si voulez encor' avancer.
Le Trésorier
Je le veux à mesme profit :
Aussi je voudroy qu'il me feit Quittance des paymens entiers Qu'il recevra des deux quartiers.
Richard Vous les aurez.
Le Trésorier
Mais il ne fault Aussi m'en faire aucun défault.
Car je veux partir clans une heure :
Pourquoy soyez en mon demeure Incontinent.
Richard [seul.]
C'est bien assez.
Jamais ils ne seront lassez De prendre argent de toutes pars :
Il n'est pas des pauvres souldars Desquels ces braves Trésoriers N'attirent tous jours les deniers :
Mais au besoing il se fault taire.
[// sort.]