‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 75 sur 113 · SCÈNE IV. — MARION, JULIEN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — MARION, JULIEN

Marion [sans voir Julien].

Mais ne voici pas grand pitié !

Je ne sçay, moy, quelle amitié

JACQUES GRÉVIN ï48

Règne aujourdhuy; nostre advocat, Qui tousjours avoit faict Testât D'un vray amoureux, maintenant Est devenu tout autrement:

Il a changé d'opinion.

Comme je pense.

Julien

• Encor la pauvre Madalêne

Est maintenant en plus grand peine Qu'ell' ne fut onc, de jour en jour Autant luy redouble l'amour, Que le jour des noces approche.

Je luy feray tant de reproche, A ce Monsieur là, qui se cache En un tel besoin, il est lasche En amour, et d'un autre cueur Que ne pensoy : son serviteur, Qui m'avoit faict hier promesse Qu'il se trouveroit à la messe Pour parler à elle et à moy, N'en a faict conte.

Julien [à part].

Ha, c'est à toy, Julien, à qui elle en veult.

Marion

La pauvre fille plus n'en peult,

Tant ores ell' est est esplorée,

Elle est toute désespérée,

Voyant qu'il n'en faict plus de conte :

Aussi devroit il avoir honte

LES ESBAHIS

De promettre et ne rien tenir.

Mais ne le voy-je pas venir, Mon Julien, qui me regarde?

Vrayment, Marion, l'on n'a garde De te prendre jamais d'assault.

Marion

Or sçais-tu bien que c'est? il fault Marcher par un autre sentier :

Car il n'est maintenant mestier De brebis tondre : sçais-tu quoy?

Il fault que tu soys avec moy.

Puisqu'il nous en fault eschapper, Il ne fault tascher de tromper Cestuy qui nous vient au devant.

Julien

Il semble qu'il voyse50 resvant, Et qu'il perde à moytié sa force.

Marion

C'est ung des serviteurs de Josse; Jamais n'eurent œuvre laissée, Depuis que fust encommancée Ceste mal-heureuse alliance.

Julien

Mais,. Marion, quelle espérance As-tu en luy?

Marion

Je te diray Le moyen : c'est que j'essayray, Ou par promesse, ou autrement, D'emprunter cet habillement Qu'il porte, et je t'asseure bien

Que, s'il nous veult faire ce bien, Monsieur fera un bon mesnage, S'il veult jouer son personnage Avecque moy : premièrement, Dessoubz ce faulx habillement, Je le mettray dans la chambrette De Madelon, où la tendrette Ne sera du tout si mauvaise Qu'ell' n'endure bien qu'on la baise :

EU' ne sera pas si farouche, Que dessus le coing de sa couche Elle ne soubtienne aisément La peine d'un si doux tourment.

Et vienne ce qu'il en pourra.

Quand ores Gérard le sçaura, Que premièrement il s'accuse Que de prendre une telle ruse.

Julien

Ainsi il en aura le sault, Tout au pis aller.

Marion

Il nous fault Trouver moyen de le mener Jusque à mon logis ressiner. 6J Et ce pendant tu t'en iras En vostre logis et diras A Monsieur qu'il se vienne rendre Chez moy, sans plus long temps attendre.

Page 1