‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 77 sur 113 · SCÈNE VI. — MADALÊNE, seule · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — MADALÊNE, seule

Hé ! la fleur de mes jeunes ans S'en ira-elle ainsi perdue, Et la joye tant attendue Mise à néant, par la contrainte D'une trop envieuse crainte?

C'est or' que je sen la puissance D'amour; mais, las! mon impuissance, Les menaces et la promesse M'ont remis en telle destresse,

LES ESBAHÏS

Qu'ores que je veuille une chose, Toutesfois l'honneur si oppose; Et, s'il ne m'estoit d'avantage Que la vie, et qu'à mon courage Je voulsisse29 croire, le cuëur Prendroit fin avec mon honneur.

Un seul auroit la jouissance De sa longue persévérance, Non pas un vieillard édenté, Qui jamais ne l'a mérité, Et qui ne l'aura, quoy qu'il soit.

Hé dieu ! qu'un père se déçoit Pensant contraindre le vouloir D'un enfant, et qui, pour avoir L'avarice au devant des yeux, Force les hommes et les dieux, Nous arrachant la jouissance De ce qui est en la puissance Ou doit estre en la liberté De nostre libre volonté.

Il font leur marché plus souvent, Comme d'un cheval qui se vent Au plus offrant, et qui plus donne, Et moins veult avoir, on l'ordonne Premier refusant du marché, Qui pourtant ne sera lasché Du premier coup : car on attend Un qui ne demandra pas tant S'il est possible; aussi tousjours Xous voyons de telles amours Ensuyvre un aussi seur message Qu'est asseuré le mariage Avec un qu'on ne vit jamais Que lorsqu'on se fiance; mais En vain je me plains du malheur, J'en accuse mon lasche cueur Et ma langue par trop légère,

Seule cause de ma misère.

Hé ! Vierge, de grâce ! comment Supporteray-je le torment Qu'or' il me convient endurer?

La seule attente, et l'espérer Qui avoycnt compagne ma vie Me sont ostez, et m'est ravie, Seulement par une avarice, Une contrainte, une injustice, Une rigueur et cruauté, La douceur et la liberté Et celuy que j'aymois le mieux.

Puis-je bien me monstrer aux cieux?

Puis-je venir en leur présence Coulpable de tell' inconstance?

Veult bien la terre me porter?

Veult bien l'air sans me tormenter Rafraîchir de sa doulce aleine?

A jamais nature inhumaine Et un remord de conscience Puisse venger mon inconstance.

Si est-ce qu'il fault que l'amour Jouisse de moy à son tour :

Car, avant que faire un tel tort A mon ami, la seule mort Vengera mon infirmité, Exemple à la postérité.

Page 1