SCÈNE I. — CLAUDE, seule
Je ne sçay moy quel temps il court; Mais ces Gentils-hommes de court Sont plus frois et plus effacez Que la bouche des trespassez;
Chascun resserre son bagage, Renonçant du tout à l'usage Du bas mestier, et vous asseure Que si quelqu'un d'eux d'avanture Prent son plaisir, la récompense Ensuit leur petite despence :
Bref, ce n'est plus ce qui souloit.
J'ay veu que, si quelqu'un vouloit Avec une assignation, L'escu pour la collation Ne manquoit jamais, cependant Que la dame estoit attendant; Et, entre nous, Dieu sçait la chère Tant que la bource estoit entière.
Mais aujourd'huy, nicque52 pour eux Ce ne sont plus que des morveux, Qui vous iront voir mille fois Sous l'ombre d'un boisseau de pois :
Et si vous en voulez grongner, Subit les verrez renfrongner En vous menassant, et ne fault Aux promesses faire défault :
Car ils s'en sçauroient bien venger.
Puis quant se vient au desloger, Blanque 53 pour toute recompense, Une bravade, une arrogance, Un je despite, un je renie :
Et puis, que l'on gaigne sa vie Avec ces paieurs en gambades, Qui le plus souvent d'algarades Vous saluront' toutes les nuicts.
Et voylà comme ores j'en suis; Pour autant que tous me cognoissent, De crier et hurter ne cessent, Usans quasi d'une main forte Pour rompre et enfoncer ma porte, Depuis quinze jours seulement
Qu'ils ont peu entendre le vent De dame Agnès qui est chez moy, Mais je proteste icy ma foy (Que je ne voudroy parjurer) De trouver moyen d'asseurer Si bien or-avant mon affaire, Qu'il n'y aura protenotaire Ny courtizan, tant brave soit, Qui ose regarder le toict De mon logis sans beste vendre.
Et, où ils voudront l'entreprendre, Je m'en raporte aux malcontens.
Je ne sçay moy depuis quel temps Ce malheur nous est advenu; JMais Testât n'est plus maintenu Comme il souloit : du temps passé Il n'y avoit soldat cassé, Tant pauvre et malotru fust-il, Qui n'y éguisast son outil, Nous venant voir à son retour; Mais aujourd'huy, le pauvre amour C'est retiré es garnisons Des plus apparentes maisons.
Il n'y a bourgeoise en la ville Qui n'ait l'invention subtile, Dessous l'ombre d'un cousinage, De faire aussi bien son mesnage Qu'avecques une maquerelle; Et encore qui plus est, telle Donne argent à son serviteur, Et luy fait boire du meilleur, Ou luy donne un habillement, Pour servir à l'appoinctement; Ou sous l'ombre d'un mariage, EU' essaye si le bagage Pourra servir à l'advenir, Afin de se mieux maintenir
LES ESBAH1S
En bonne réputation.
Au diable l'assignation
Qui nous en vient de tout cela :
Car elles font tout, et voylà
Comment nostre mestier s'abbaisse,
Où jadis il y a voit presse.
Encore qui plus me tormente,
C'est que tousjours le nombre augmente:
Il n'y a ce jourdhuy quartier
Qui n'en ait cent de mon mestier,
Et voire des plus apparens,
Qui font marché de leurs parens,
Et ce tousjours en espérance
D'une abbaye en récompense,
Ou bien une aussi bonne office
Qui peult vacquer en la justice.