SCÈNE II. — LE GENTILHOMME, CLAUDE
Le Gentilhomme [seul.]
Je ne sçay plus que c'est à dire, Mais qui désormais vouldra rire Et démener vie joyeuse Avecq une religieuse Du bas mestier, il fault devant En advertir tout le couvent, Qui ne les veult prendre à la chaude.
Quand l'une le veult, dame Claude N'en est pas d'avis pour cet'heure.
Et voylà comment on demeure Le plus souvent sans venaison, Or, qu'il en est dit en la maison.
C'est en quoy une femme peult Ne vouloir pas quand on le veult, Et à l'heure qu'on ne veut point Vouloir obstinément ce poinct.
Quant à moy, je ne me plais pas De perdre ainsi pour rien mes pas :
Car se seroit vandre le sault Cinquante fois plus qu'il ne vault.
Et encor ceste macquerelle Se monstre beaucoup plus fidèle Et beaucoup plus preste à loger Quelque viedaze 54 d'estranger Qu'un qui sera de ses amis.
Un chalant est tousjours remis Au lendemain, et l'incognu Qui sera le dernier venu, Trouvera la garce de prise, Peur de perdre sa marchandise; Et ainsi m'en a elle faict :
Et, pour dire vray, qui ne sçait Les gentils tours de ce mestier Se sent plus souvent chastier, S'il y commet faute apparente.
D'avantage qui ne contente Tous les marchans de l'ordinaire, Trouvera tousjours de l'affaire Pour estres mis en autre jour.
Il faut sçavoir donner le tour A chacun : Et dieu sçait comment EU' font espargne de serment, Pour mieux paslier leur deffaicte.
Mais voicy venir ma tendrette :
Je croy qu'elP est bien asseurée, A la voir tant délibérée; Il la fault avoir à la chaulde.
Claude Dieu vous gard, Monsieur.
Dieu gard, Claude.
LES ESBAHIS
Comment va- il de sa santé?
L'estat n'est-il pas remonté Depuis un peu?
Claude
Ce n'est plus rien; Par ma foy, Monsieur, tout le bien Que j'ay amassé à grand peine, Est mangé en une sepmaine.
Mais au millieu de ma misère Si feray-je tousjours grand chère, Pasté de lard.
Le Gentilhomme
Aussi fault-il; Ton esprit est assez subtil Pour en gaigner encor autant.
Claude
Ma foy, Monsieur, qui est content Il est plus heureux que le Roy.
Qu'ay-je souci? je n'ay que moy.
Et, par la mercy dieu, j'en jure, Pourveu que le cerveau me dure, Je ne crains point mourir de fain :
Chasque soir apporte son pain.
Le Gentilhomme
C'est ainsi qu'il fault faire aussi, Sans tant se meurtrir de soucy Pour les biens de ce monde, et puis, Pour cinquante livres d'ennui, On ne s'en vit jamais plus riche.
Claude
Jamais je ne veux estre chiche, Tant que j'auray le liard en bourse.
Il est bien fol qui se courrouce Pour les biens de ce monde cy, Et qui se geenne de souci, Pour ce que nous avons à estre En ceste vie, et pour cognoistre Les plus sages, ce sont tous ceux Oui vivent les moins soucieux.
Le Gentilhomme
Mais da, Claude, venons au point; De cela tu n'en parles point.
As-tu quelque chose de mise?
L'assignation est remise A ce jourdhuy; et bien, après?
Claude
Par ma foy, j'alloy tout exprès Pour vous trouver, et, n'eust esté La faveur que vous ay porté, J'eusse desjà les dix escus, Avec espoir d'en avoir plus Pour le tendron.
Le Gentilhomme
Mais qui est-elle?
Claude
Ha Monsieur, c'est bien la plus belle Que vous puissez voir des deux yeux.
Mais quoy ! un maintien gratieux, Avecques une honnesteté, Qui siet tant bien à la beauté Que rien plus.
Quelque demourant De chanoine, cela s'entend.
LES ESBAHIS
Claude
Et si je vous puis asseurer Que, pour la denare 55 attirer Elle n'est point de ces coureuses, Ny d'un tas de malitieuses, Qui ne se soucient de rien, Pourveu qu'ells arrachent le bien De tous venans.
Le Gentilhomme
Dont l'as-tu eue?
Comment l'as-tu si' bien cognue?
Dy d'où la cognoissance vient.
Claude
Je vous diray : il vous souvient Comme il y a trois ans passez, Que les François furent chassez De Sainct-Quentin, et que la fuitte De la Picardie destruicte Estonna les Parisiens; Si bien, que, pour sauver ses biens Et au danger présent prévoir, Chacun se mist en son debvoir.
Advint qu'un Gascon, qui estoit Eschappé du camp, cognoissoit Un sire Josse, gros marchant De ceste ville; luy, sachant Que la bource estoit bien garnie, Faignit de faire compagnie A sa femme, joinct la beauté Dont il pouvoit estre incité; Mais, pour dire vray, les escuz L'en incitoyent encore plus.
Or de par Dieu il l'emmena
tt
JACQUES G RÉ V IX n,2
Jusqu'à Lion, et luy donna,
Luy coupant la queue tout court,
De son eau béniste de court.
Le compagnon retint la bource,
La laissant là, et print sa course
En son païs; ainsi laissée,
Incontinent fust redressée,
Ainsi qu'ell' est de beau maintien,
Par quelque jeune Italien,
Qui, pour la voir et fresche et belle,
A pris son plaisir avec elle
Trois ans entiers : depuis deux moys,
Ayant affaire à un François
De ceste ville, ell' est venue
Avecque luy, qui l'a tenue
Au logis d'un sien familier
De Sainct Germain des Prez. Hier
Ell' vint chez moy : car paravant
Elle y venoit assez souvent,
Où ell' me dict qu'il y a bien
Quinze jours que l'Italien
Ne la vit, et qu'elle s'estoit
Desrobée. Mais, quoy que soit,
EU' est chez nous, hors les liens
De ces jalous Italiens.
Le Gentilhomme
Mais vien ça, dy, Claude à la voir Quelle bague?
Claude Il le fault sçavoir.
La veùe n'en coustera rien; Et, de ma part, je pense bien Qu'elle n'est point pour une foys.
Le Gentilhomme Si trouvera-elle un François
IÔ3 LES ESBAHIS
Aussi gaillard et bien empoinct Qu'Italien qu'on trouve poinct.
Claude
Or allons donc, et je m'asseure Que vous trouverez la monture Aussi gaillarde et bien empoinct Que Françoise qu'on trouve poinct, Et fussiez-vous plus orguilleux.
Voylà : quand je suis amoureux, J'en passe incontinent l'envie, Sans martirer long temps ma vie De passions et de langueurs Et de mille amoureaux56 vainqueurs.