‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 85 sur 113 · SCÈNE III. — ANTHOINE, JOSSE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — ANTHOINE, JOSSE

Anthoine [à part].

Je crains que je ne sois frotté

D'avoir si longtemps arresté;

Car mon maistre a le diable en teste

Quand il luy souvient de la feste,

Et croit qu'il n'y sera jamais

Assez à temps; et désormais,

Qui le voudra servir à gré,

Il nous faudra, bon gré maugré,

Obéyr aux intentions

De ses sottes complexions :

Encor qu'il soit bien ennuieux

De servir un vieillard fascheux.

JOSSE

Tant plus on haste son affaire, Et moins en fait-on : ma prière N'a de rien servi à l'endroit De ce coquin, qu'il me faudroit Assommer de coups, si la rage Suyvoit l'impatient courage.

Anthoine [à part].

Point, point, il n'est plus question Que d'assommer; l'invention Luy en eschappa dès le jour Qu'il encommença son amour.

Il tuera tout pour se vanger.

Josse [à part.]

Ne voyci pas pour enrager.

Il semblera à Madalêne

Que ne voudray prendre la peine

177 LES ESBAHIS

De l'aller voir : voylà dont vient Le mauvais acueil qu'en" me tient, Et si la faute ne vient pas De plaindre pour elle mes pas, J'irois comme je suis : mais quoy?

Madelon se mocque de moy, Me voyant ainsi mal empoinct, Portant par dessous mon pourpoinct Tant de foureures et drappeaux.

Axthoine [à part.]

Ceux-cy ne sont guère plus beaux Quand tout est dict : il voudroit bien Avoir de beaux habits pour rien.

Josse

Ha voicy mon homme qui vient.

Yien, vien, coquin, hé qui me tient Que je ne te donne à cognoistre Qu'il fault obéir à un maistre?

Axthoixe

Comment cela? estimez- vous Qu'un serviteur puisse à tous coups Faire si bien comme il voudroit?

A ce compte-là il fauldroit Que l'on n'eust autre chose à faire.

Josse

Encore ne se veult-il taire.

Ha! j'ay le tort, je le voy bien; Mais tu sçauras en bref combien Il m'en desplaist.

Anthoine

Sçavez-vous pas Que je ne sçauroy faire un pas

JACQUES GRÊVIN 17S

Sans rencontrer ou Madalêne Ou Marion, qui prennent peine De m'arrester, tant seulement Pour entendre de moy comment Vous vous portez? Et puis voylà Pourquoy vous criez.

Josse

Pour cela, Jamais je n'en voudray rien dire.

Vostre complexion empire De jour en jour, et désormais Faistes ce qu'il vous semble, mais Si vous ne vous monstrez plus doux, A grand peine trouverez-vous Serviteur qui veuille endurer De vous.

JoSSE

Tu ne vis oncq durer Geste colère; mais, dis moy Anthoine, mon fils, par ta ioy, Les as-tu veus?

Anthoine 11 est ainsi.

Josse

Ne sont-elles point en soucy De ce que je n'y suis allé?

Anthoine

Et si, vrayment, elF m'a parlé Des nopees, et quand ce seroit; Et je pense bien qu'elF voudroit Que ce fust dcsjà faict.

LES ESBAHIS

JOSSE

Ha Dieu !

Puis-je deinourer en ce lieu?

Sus, sus, Anthoine, vitement, Donne-moy cet habillement.

Je crains bien de venir trop tard Au gré de mon père Gérard.

Par dieu, j'estoy en grand danger De me sentir très bien charger Avant sortir de ses liens, Si je n'eusse sceu les moyens Comme il falloit m'en eschapper.

C'est ainsi qu'il le fault tromper, Et luy monstrer qu'une vessie Est une lanterne.

Josse

Une amie.

A grand pouvoir sur son amant, Je l'apperçoy; et si vrayment, Je me sens estre plus heureux D'estre aymé et d'estre amoureux.

Page 1