SCÈNE IV. — GÉRARD, MARION, JOSSE; GÉRARD
Marion, voicy le galant.
Voy-tu son œil estincellant ?
Le voy-tu gaillard et dispost?
Comme il sent desjà tout son rost De la feste ! Il semble à le voir, Que jamais il n'eust le vouloir De le faire à la dcsrobée.
JACQUES GRÉVIN iSc
S'il trouvoit la garce tombée, Penses-tu comme de bon cueur Il s'offriroit le serviteur?
Marion Sainct Jehan, comme vous pourriez faire.
GÉRARD
Ha ! Marion, il m'en fault taire : J'en suis banni.
Josse
Dieu gard, Dieu gaid.
GÉRARD
Et comment va?
Josse Toujours gaillard.
GÉRARD
C'est ce qu'il me semble, vrayment; Et bien, quoy? le commancement Vous a-t-il mis en appétit?
Josse
Par ma foy, petit à petit, Je prens peine de me ravoir.
GÉRARD
Vrayment, vous le faictes sçavoir, Veu qu'avez si bien rencontré, Et si je vous en sçay bon gré.
Par dieu j'en eusse faict autant.
Marion [à part.]
J'en prévois quelqu'un mal content Nostre jeu sera descouvert.
LES ESBAH1S
GÉRARD
Vous ne dictes mot; que vous sert De tant celer?
Que voulez-vous?
GÉRARD
Dictes, il n'y a qu'entre-nous.
Marion
Ma foy, vous estes importun.
Pensez- vous qu'il craigne quelqu'un?
Laissons cela, et allons voir Madalêne.
Josse
Je veux sçavoir Dont vient cette belle risée.
Marion
Je ne puis estre tant rusée Que les faire changer propos.
Josse
Je ne seray point en repos Si ne me dictes la raison Du tout.
Marion
Entrons en la maison.
Vous le faudra-il meshuy 5 8 dire ?
GÉRARD
Mais comment il se tient de rire?
Josse
Par dieu je n'en ris pas : et bien?
GÉRARD
Et vertu bien, je n'en dis rien :
Pour un coup que vous l'avez faict.
Faictes-le-deux s'il n'est parfaict.
Josse Oui dit cela?
GÉRARD
Moy, qui l'ay veu.
Josse
Par ma foy, vous estes deçeu.
Et vous puis asseurer, mon père, Que jamais je ne voudroy faire Ce tort à Madalêne; et plus, Je donneray cinquante escus S'il se trouve quelqu'un qui die Qu'il m'ait veu faire une folie De mon corps; croyez le serment.
Marion [à part.]
Ha Marion ! C'est maintenant Que le tout sera descouvert.
GÉRARD
Mais, sire Josse, que vous sert De me le celer? Pensez-vous Que cela sorte d'entre nous?
Josse
Quoy que ce soit, il n'en est rien De tout cela
GÉRARD
Je l'enten bien; Mais respondez-moy seulement
1S3 LES ESDAIIIS
Ce que vous faisiez maintenant Avec Madalêne
Josse
Qui, moy?
GÉRARD
C'estoit vous-mesme, que je voy, Qui la tenoit en la chambrette Seul à seul dessus la couchette.
Josse
Ma foy, vous resvez des genoux; D'aujourdhuy je n'entray chez vous.
GÉRARD
Par dieu, si ne resvé-je pas, .
Car je vous suivois pas à pas En rattachant vostre esguillette.
Josse
M'avez-vous vcu sus la couchette Avec elle?
GÉRARD
Bon gré ma vie.
Pensez- vous donc que je le nie?
Vertu, n'estiez-vous pas dessus?
Josse
Par ma foy, vous estes déceus.
C'estoit un aultre; et quand à moy, Je n'en prendray plus grand esmoy.
Puis qu'un aultre a faict son mesnage, Qu'il en face le mariage, Et en soyez bien asseuré Que je n'ay pas délibéré D'avoir son demeurant.
GÉRARD
Comment?
Josse
Puis qu'un autre a contentement
De son amour encommencé,
Et qu'il a si bien avancé
Sur la besogne, qu'il parfacc;
Et, quand à moy, je vous rends grâce
De vostre fille et du vouloir
Que m'avez faict apercevoir,
En me rendant tous les joyaux,
Comme chaisne d'or et anneaux,
Que je luy ay donné.
GÉRARD
Je pense Que vous en avez faict l'avance Vous-mesmes sans autre, et qu'aussi Vous tout seul aurez le soucy De le parfaire.
Par ma foy, J'en jure qu'un autre que moy Fera son profit de la beste; Et, puis-que je l'ay en la teste, J'auray ce que je luy donné Quand l'accord en fust ordonné.
GÉRARD
Pensez- vous eschapper ainsi?
N'en avez-vous autre soucy Après que vous en avez faict?
Josse Vous l'avez prise en ce meffaict.
185 LES ESBAHIS
GÉRARD
Ouy, mais c'estoit avecque vous.
Josse
Apaisez un peu ce couroux; Reprenant vostre entendement, Vous trouverez certainement Qu'il n'en est rien.
GÉRARD
Hé qui me garde !
Josse Quoy ! que je prenne une paillarde?
GÉRARD
Tu as menti !
Josse
Aussi as-tu.
Tu me démens : par la vertu, Marault que tu es, voy-tu bien, Je te feray manger ton bien ; Vieil afïronteur, langue traîtresse !
GÉRARD
Encore as-tu la hardiesse De lever devant moy la teste, Comme si j'estois une beste?
Es-tu devenu si mutin Seulement depuis le matin Que tu as cest habillement?
Ha, que ne suis- je maintenant Jeune et dispos comme autrefois Je me suis veu ! par dieu, le bois Seroit bien cher, si ce pendart N'en portoit maintenant sa part.
JACQUES G RÉ]' IN lS6
JOSSE
Pendart, toy mesme, et usurier, Qui me veux faire marier Maugré que j'en aye, et encor Veult retenir mes joyaux d'or, Et ne cognoist son impudence.
GÉRARD
Tu me fais perdre patience.
Si je vay après toy.
Josse
Vien, vien, Je t'atten, autant comme rien De toy, larron, meschant, faulsaire.
GÉRARD
J'avertiray le commissaire Du tort que tu me fais, infâme !
Et si on sçaura que ta femme Est devenue; c'est raison, Après, que dedans ma maison Tu as faict à ton beau plaisir; Je n'en peux plus : si j'ay loisir, Je te donray bien à cognoistre Que tu as affaire à ton maistrc !
Josse
Point point, devant qu'il soit une heure Tvi le sçauras.
[Il sort.}
GÉRARD
Non, que je meure, Si la justice ne le sçait, Et si tu n'es, pour ton malfaict,
187 LES ES B A tllS
Puny ainsi qu'il appartient.
Hé mercy de moy ! qui me tient ?
Ha ! il n'a garde de m'attendre.
[// sort.]
Marion
C'est maintenant qu'il nous fault prendre Occasion d'empescher tout.
Si en fault-il trouver le bout, Puisque j'ay si bien commencé A brouiller l'accord avancé.