SCÈNE VI. — L'ADYOCAT, JULIEN, LE GENTILHOMME
L'advocat
Encore faut-il, Julien, Maintenant trouver le moyen De parler au cousin.
Julien
Holà,
Je l'ay trouvé : car le voylà Oui vient vers nous,
Le Gentilhomme
Et bien, quel bruit?
L'advocat
Toujours un bonheur qui me suit, Tousjours une bonne espérance Pour la première jouissance.
Et vous, cousin?
Le Gentilhomme
La garse en poinct, Un traquenart50 qu'il ne fault poinct Picquer trois fois pour faire aller; Elle fait mille saults en l'air.
LES ESBAHIS
L'ADVOCAT
Cousin, sa grâce, son maintien Et son grand cueur, méritent bien De faire plus pour l'amour d'elle.
Le Gentilhomme
Cousin, c'est par dieu la plus belle, Et qui entend mieux le mestier Que femme qui soit au quartier.
L'ADVOCAT
Encore n'ay-je eu le loisir De la baiser à mon plaisir; Mais si j'y puis jamais venir.
Le Gentilhomme
Elle vous sçait entretenir,
Il ne fault point dire comment.
Julien [à pari.]
C'est la coustume d'un amant, Jamais ne parler que de soy.
Si l'un d'eux est en grand esmoy.
L'autre n'endure moins de peine; L'un parle de sa Madaleine, L'autre de sa nouvelle amie, Et Dieu sçait qui a plus d'envie De raconter son adventure.
L'ADVOCAT
Non, non, cousin; je vous asseure Que je suis bien le plus heureux De tous les jeunes amoureux.
Le Gentilhomme J'y doy retourner aujourdhuyj
Julien
Lequel est en plus grand ennuy?
Voyez inoy, l'un ne se veult taire Quand l'autre parle.
Le Gentilhomme
Et vostre afiaire?
Comtez en un peu, je vous prie.
L'advocat
Par dieu, cousin, la seule envie Et l'attente trop ennuyeuse M'a esté beaucoup plus fascheuse N'ayant moyen de-le vous dire, Que ne fust onc tout mon martyre.
Le Gentilhomme
Avez- vous eu contentement?
L'advocat
L'entendez- vous donc autrement?
Le Gentilhomme
Encore ne le puis-je croire.
L'advocat Il est ainsi.
Le Gentilhomme
Et la victoire?
L'Advocat
Voulez-vous plus?
Le Gentilhomme
Ha, je le croy.
Mais, je vous prie, comtez moy Comment tout s'est si bien porté.
LES ESBAHIS
L'advocat
Je sen mon esprit transporté.
Seulement à la souvenance D'une si douce jouissance.
Or, je diray, estant entré Dans le logis, j'ay rencontré Ma Madelon de prime face :
Je vous laisse à penser la grâce, Le doux accueil et l'entretien, Le souzris et le beau maintien Qu'ell' m'a monstre; au demeurant, Ainsi que j'estais espérant Une jouissance parfaitce, Je suis entré en sa chambrette, Là où Marion nous suyvoit :
Tout incontinent qu'elle voit Que j'estay dedans, tira l'huis.
Me voyant là, comme je suis Assez chaud en telle conqueste, Je commence à lever la teste, Et voyant la fortune à poinct, Gaillard je me mets en pourpoinct, Quand-et-quand Madelon commance A me faire une remonstrance, Priant de ne rien attenter :
Lors je me sen plus tomenter, Voyant la larme de ses yeux; D'autant qu'estois audacieux, D'autant senty moindrir ma force.
Ce nonobstant je me renforce, Voyant l'occasion présente; Et ores qu'ell' ne fust contente, Toutefois je me délibère De laisser les pleurs en arrière, Faisant de l'aveugle et du sourd.
Or bien, pour vous le faire court,
JACQUES GRÊVIN
Je vous l'embrasse et vous la jette Dessus un bout de la couchette, Elle se déffend, je poursuys, (Ayant devant verrouillé l'huys, Ce s'entend); ell' se débat; Mais, au milieu d'un tel combat, Où la honte la déffendoit.
Amour pourtant la surmontoit, Amour pourtant en fut vainqueur, Couvrant ses yeux d'une rougeur.
Avecques une honneste honte :
« Amour, dit-elle, me surmonte; Adieu l'heur de mes jeunes ans ! »
Pensez, cousin, quel passetemps,
Le Gentilhomme Oy, pour vous, frère.
Julien
Hélas, hélas, Julien, que tu serois las, Et dégousté, et mal contant.
Si tu n'en faisois bien autant !
Non, non, je vay gaiger ma vie Que le mignon l'a affranchie Du loup-garrou tout à la chaude.
Cousin, allons-nous en chez Claude :
Je vous veux monstrer le tendron.
L'advocat
Julien, atten Marion
Pour sçavoir ce qui est de faire,
Julien [seul].
Vrayment, en faisant vostre affaire, Pourtant ne m'oublieray-je pas
LES ESBAHIS
Si je puis rencontrer le bas De quelque garse à mon appoinct.
Vous vous estes mis en pourpoinct; Mais je me mettray en chemise, Si j'ay ceste dame promise.
L'escoutant, il m'a mis en rut, Et n'y a moine qui n'y fust, Voire en eust-il la conscience Aussi grande que sa science.