‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 98 sur 113 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je ne raconte icy les victoires poudreuses

Que les Grecs ont acquis sur le bord estranger, Je ne descris icy, d'un poème mensonger De Francion banni les batailles douteuses,

Je ne veux pas chanter les conquestes heureuses De nos vaillants ayeux, et moins veux-je charger Le dos à la mémoire, et mon Lut eschanger A l'airain entonneur des guerres furieuses.

Mais bien je veux monstrer, comme trop courageux Je me suis hazardé sur le siège des dieux, M'opposant à l'effort d'une beauté trop fière.

Je veux monstrer aussi que pensant assaillir, J'ai senty peu à peu mes forces défaillir, Voulant forcer le coup d'une douce Guerrière.

A toy divin troupeau, qui sur le double front De Parnasse et de Pimple, éternise la gloire De ceux qui sainctement aux pieds de la Mémoire Appendent la douceur de leur style fécond :

Je viens pour t'adorer au vallon de ce mont, Je vien, chaste troupeau, te demander à boire, Affin qu'heureusement je chante la victoire De celle devant qui ma plus grand' force fond.

Car las ! à tout le moins par ceste plainte vaine Sanglotant mon amour, j'adouciray ma peine, Comme celuy qui a plus long temps résisté;

Et ceux qui après nous liront ce mien martire, Ainsi comme estonnez, à droict me pourront dire Heureux d'estre vaincu d'une divinité.

Ronsard, ne t'esbays si je feis amasser

Une guerrière troupe encontre ma Maistresse, Encor' que ce ne fust espoir de grand'richesse Qui me feit si subit mon repos offenser;

Encor' que ce ne fust envie de chasser

Dehors de mes confins une douce princesse; Encor' que ce ne fust qu'elP m'usast de rudesse Qui me feit un tel camp soudainement dresser.

Ce fut tant seulement une divine grâce, Une beauté divine, une divine face, Une perfection et divine douceur.

Ne t'esbays aussi si j'ay receu vengeance

Ainsi qu'il appartient de mon outrecuidance : Qui est celuy qui peult estre des dieux vainqueurs

Je suis pris, Du Bellay, l'Archerot ne maistrise, Et plus je suis son serf, plus il est irrité : Il a desjà ravi toute ma liberté; Plus je me rens à luy, plus mon mal il attize;

D'autant que je suis sien, d'autant son entreprise Redouble doublement contre ma fermeté, Tant que mon sang, ma voix et mon cueur surmonté, En triomphe luy sert d'une despouille prise.

Mais un poinct me conforte et allège mon cueur, C'est qu'il n'a peu jamais estre de moy vainqueur, Qu'il n'aist premier trouvé une ruse nouvelle;

Car d'autant que j'estoy fascheux à l'aborder, D'autant il a choisi, pour mieux me commander, La saincte chasteté d'une Dame rebelle.

Pons, 8 3 je me sens heureux d'estre serf d'une Dame, Qui ores qu'elle passe une autre en cruauté, Elle la passe aussi en parfaicte beauté, Qui fait qu'incessamment ma playe se r'entame.

Le commun est bruslé d'une commune flâme,

Mais d'un cruel flambeau j'ay le cueur tourmanté :

Car de Madame hélas ! la rare chasteté

Ne s'arreste a mon cueur, mais fait brusler mon âme.

Le feu ne se consomme, et le divin subject, Ayant ainsi trouvé un immortel object, Fera, comme éternel, ma flâme estre éternelle.

Que m' adviendra-il donc par ce mal attizé, Sinon que plus-en-plus ainsi martirisé, Je meure incessamment pour l'amour de la Belle?

J'ai souhayté souvent mourir cinquante fois

Depuis que les beaux yeux de ma Douce-cruelle Eurent brandi sur moy leur divine estincelle, Et que fus asservi sous le joug de ses loix.

Ores j'ay souhaité estre eschangé en voix, Ores estre à jamais une source éternelle, Tesmoignant la beauté d'une Dame rebelle A la terre et à l'eau, aux roches et aux bois.

Mais le cruel destin veult qu'icy je raconte,

Mourant incessamment, l'Amour qui me surmonte, Sans estre délivré de ce mal qui me point.

Je fay tout ce qu'il veult, je l'escri, je le chante, Je m'adresse vers luy, ma fermeté s'augmente, Et toutesfois, Fardeau,84 mon faix n'allège point.

Passant et repassant devant l'huis de m'amie Je trouve un escadron de jeunes amoureaux, Oui, avecque carquois remplis de trets nouveaux, Ne me font qu'espier pour arracher ma vie.

Et alors qu'asseuré j'ay la meilleure envie

D'endurer vaillamment les plus cruels assaux, C'est alors que j'augmente au double mes travaux, Voyant devant mes yeux une Douce-ennemie,

Ces guerriers sont campez les uns dedans son sein, Les uns dans un bouquet quelle tient en sa main, Les autres sur le val de ses deux mamellettes.

Mais hélas ! les plus fiers et les plus furieux

Sont tous en embuscade a l'entour de ses yeux, Ainsi que sur le thim un grand essin d'avettes.

Plus je suis tourmenté, plus je me sens heureux, Plus je suis assailli, et plus je me renforce, Plus j'ay de poursuyvans, plus s'augmente ma force, Plus je suis au combat, plus je suis courageux.

Et plus je suis vaincu, plus suis-je audacieux : Un coup d'estoc receu ne me sert que d'amorce, Et pour un coup de lance, une chute, une estorce, Un coup de coustelas, je n'en suis que de mieux.

Car le seul souvenir de celle que j'honore

Me guarit de ce mal, et d'un plus grand encore, Et fussé-je au danger de la mort encourir;

Mais si je suis attainct d'une seule estincelle

Qui sorte des beaux yeux ou d'un ris de la Belle, Alors perdant le cueur je suis prest de mourir.

Olimpe, c'est pour vous que ce deuil je souspire, C'est pour vous, mon Olimpe, et vostre cruauté Est cause que je suis sans repos tourmanté, C'est seulement par vous que la mort je désire.

Seule vous me causez ce douloureux martire. Vostre divine grâce et parfaicte beauté Seule me desroba ma douce liberté, Et si seule elle fait que mon tourment empire.

Seule vous me pouvez donner allégement,

Mettant fin aux souspirs et à ce dur tourment, Rendre ma liberté et me donner la vie.

Mon Olimpe, venez, venez me secourir,

Ou faites tout au moins que je puisse mourir Aux pieds de la beauté qui m'a l'âme ravie.

JACQVMS 6 REVIS j4«

D"Olimpe vient ma muse, Olimpe est le seul mont Où j'appris à toucher les cordes de la lyre, Et où j'ay commencé d'essayer à bien dire : C'est mon seul Hélicon, Parnasse à double front.

C'est de là dont j'ay pris tout le style fécond Dont ores je me plains du but auquel j'aspire, Qui, petit à petit, fait que mon mal empire, Comme au ray du Soleil la neige qui se fond.

Si je chante un Amour, un Dieu, une Déesse, Ou bien la cruauté d'une Dame maistresse, La douceur de son ris, la rigueur de ses yeux,

Possible qu'en après ma peine misérable Sera à nos nepveux à jamais admirable, Comme ayant entrepris sur le siège des dieux.

Le ris de ma Maistresse est un Printemps de roses, De boutons, et d'œillets, et sa chaste beauté Représente à mes yeux la chaleur d'un Esté, Alors que sur les champs sont les grappes descloses.

Elle tiendroit en soy toutes douceurs encloses, Si un Automne, hélas ! qui est sa chasteté, Et un Yver fascheux, qui est sa cruauté, Ne faisoyent dans mon cueur mille métamorphoses.

Car ce cruel Amour ores, pour se vanger,

En un rocher muet fait mon cueur eschanger, Seulement au refus d'une subtile œillade;

Ores fait résonner la langueur de mes sons, Me faisant entonner mil et mille chansons, Si je suis tant heureux qu'Olimpe me regarde.

Belleau, je n'estoy pas un Héros outrageux, Un Hercul'tu-géant, dont la longue mémoire A jusqu'icy porté et la force et la gloire, Ainsi qu'il appartient à la race des dieux.

Si fu-je jusque là fol et avantureux,

Que mon trop vain espoir m'avoit jà faict accroire Que je pouvoy d'Olimpe acquérir la victoire, L'esbranlant comme feit cest Hercul' furieux.

Mais, hélas ! je voy bien qu'en vain j'y mets ma force, Veu que, de jour en jour, sa rigueur se renforce, Sa grâce, son maintien, sa chaste cruauté.

Voylà comment, Belleau, voulant trop entreprendre, Ainsi que les Géans je me suis laissé prendre, Et voulant assaillir, ores je suis domté.

Que ne suis-je mué en quelque claire estoille, A jamais attaché contre l'arche des dieux? Que ne suis-je Persée, ou bien Chartier des cieux, Une Urse, un signe blanc, une flâme nouvelle?

Je pourrais aiséement joyr de ma Cruelle,

Sans mortel avoir peur du foudre de ses yeux, Sans me passionner de son ris gratieux, Sans craindre le refus d'une bouche rebelle.

Je pourrois plus qu'heureux prendre le doux plaisir De contempler son sein et sa bouche à loisir, Voire bien reposer sur ses boules jumelles.

Hé ! Baïf, qui pourroit, qui pourroit m'engarder De (comme demi-dieu) hardi me hasarder, Veu que chez mon Olimpe est le lict des estoilles ?

JACQUES GRÊVIN 25O

Je veux suyvant les pas du grand Enfant d'Alcmène, Race de Jupiter, que l'Amour soit vainqueur A l'appétit des yeux qui m'ont ravi le cueur, Me faisant redouter une Dame inhumaine.

Je veux à tout jamais m'esjouïr en ma peine; Je me veux estimer heureux en mon malheur, Franc et libre d'esprit, or' que soy' serviteur, Immortel comme un dieu en ceste vie humaine.

Mais si je suis ainsi passionné tousjours

De ma Douce-guerrière, attendant le secours En vain de la beauté de celle qui ne m'aime,

Tout ainsi comme Hercule après plusieurs efforts Se brusla dessus Œthe, ainsi mon pauvre corps Aux pieds de sa beauté servira de victime.

Seulement le pourtraict de celle que j'admire Et qui fait que je suis, en mon malheur, heureux, Est du premier assault de moy victorieux, Si bien qu'en toutes parts mon pauvre cueur empire.

Las ! je me doubte bien que le mal sera pire Alors que je verray les diamants de ses yeux Que je puis comparer aux deux flambeaux des cieux, Et non pas à Cypris : car je crain trop son ire.

Il y a bien un poinct qui me peult soulager

De ce Trompeur guerrier, voire en la fin vanger, C'e^t si je puis gaigner que ma bouche la baise.

Mais lors il fauldroit bien que ce fust à loisir,

Sans empescher, bon dieu ! de mes yeux le désir : Autrement envieux ils auroyent cntr'eux noise.

Mon cueur impatient du grand bien de ma bouche Et plaisir doucereux qu'ell' reçoit vous baisant, Me laisse incessamment comme estant desplaisant Qu'elle seule sans luy vostre grand' beauté touche.

Et si avez beau faire, or' que soyez farouche, Si est-ce que de vous il sera jouissant, Et, plus opiniastre à jamais me laissant, Il s'en ira choisir vostre sein pour sa couche.

Mais il fauldroit, hélas ! pour accomplir mon heur, Contenter amplement et ma bouche et mon cueur, Mon amour et mes yeux, mes désirs et ma vie.

Ne fuyez plus, Olimpe, et plus je ne seray

Sans mon cueur, mais plustost vanter je me pourray Qu'avecque tous les dieux n'eschangeroy ma vie.

Ce Dieu Idalien, ce dangereux Archer,

Ce petit dieu bandé, Roy de grand seigneurie,

Au premier descocher d'une telle furie

Si dru me poursuyvit, qu'enfin me feit broncher.

Encores pour cela ne me voulut lascher, Ains meutrier, affamé, envieux de ma vie, Qui estoit desja tout' à luy presque ravie, N'estant assez content de ses trets descocher :

Pour achever mon Tout peu mieux à son plaisir, Soudain se transformant, vint la langue choisir D'Olimpe, ainsi qu'il est subtil en entreprise.

Car elle, désirant au partir me baiser,

Dedans mon pauvre cueur, sans de rien m'adviser, S'escoula finement où mon brasier attise.

Mon Olimpe, au secours, aidez moy, ma Maistresse, Venez devant qu'il ait plus long temps attisé, Je l'ay long temps prié, et par mes vers prisé, Nonobstant je ne voy que ce Guerrier me laisse.

Il a saccagé tout, et son feu ne prent cesse, Et croy qu'il a desjà mon esprit advisé, Ce qui fait que je crain qu'il ne soit desguisé En foudre et en tonnerre, en flamme vengeresse.

Que dis-je? ou suis-je? hélas! possible quelque chose En vostre bouche, Olimpe, espiant se repose, Et veult encor aider à mettre hors mon âme.

Venez, venez plustost donner contentement Par un plus doucereux et long accollement : Cela peult, ma Mignarde, appaiser ma grand'/lâmc.

L'Amour nous point, nous brusle, et nous bande les yeux, De son dart, de son feu, et d'une folle attente : Le dart entre dedans, le feu tousjours augmente, Et le bandeau s'estraint sans espoir d'avoir mieux.

En vain nous implorons le secours de ces dieux, En vain nous espérons avoir l'âme contante, En pensant addoucir le mal qui nous tourmante Par retirer, estaindre, et regarder les cieux.

Car nous avons, Belleau, tousjours nouvelle amorce, Qui d'autant s'esvertue et augmente sa force, Que nous pensons fuir et éviter les coups.

Nous avons pour nous poindre une flèche nouvelle, Et pour nous consumer tousjours quelque estincelle : Bref, nous traînons tousjours un lien après nous.

Ne trouveray-je point un remède à ma playe? N'auray-je point repos? languiray-je tousjours? Faut-il qu'opiniastre à jamais en amour En mon propre malheur l'inconstance j'essaye?

L'inconstance d'un Dieu qui se paist de mon foye Deschiré à morceaux ainsi que de vautours, Qui béans affamez ont cherché plusieurs jours, Sans avoir rencontré une nouvelle proye?

Ronsard, c'estoit assez de lire ta langueur, Pour cognoistre combien est grande la rigueur De ce cruel Amour, sans vouloir l'entreprendre.

C'estoit assez, Ronsard, si trop audacieux Je n'eusse contemné la puissance des dieux, Quand, me pensant moquer, je me suis laissé prendre,

D'Espinay, 85 si l'Amour m'estoit tant favorable, Que du mesme brandon, dont il me feit aimer Les yeux de ma Cruelle, il vouloist allumer Un aussi chault brasier au cueur impitoyable

De celle qui me fait, ainsi qu'un misérable, D'avantage la mort que la vie estimer, Lors elle cognoistroit de combien m'est amer Et fâcheux à porter ce tourment perdurable.

Et si, du mesme tret dont il frapa son cueur, Il me venoit toucher, augmentant ma rigueur, Comme de jour en jour il fait de ceste Fière :

Elle sçauroit bien mieux que ce n'est pas en vain Que je quiers importun sa favorable main, Et que je fay tousjours une instante prière.

Le Dieu fut trop cruel, lequel premièrement Nous sépara d'ensemble, alors que la nature Engendra les humains d'une forte ceincture L'un à l'autre attachez le plus estroictement.

Voire il fut trop cruel, il le fut voirement : Car si de l'advenir il eust eu quelque cure, Dès l'heure prévoyant le tourment que j'endure, Il nous eut délaissez, conjoincts ensemblement.

Il nous eut délaissez, plustost que voir ma peine Ne pouvoir addoucir une Dame inhumaine, Qui de son pauvre amant ne veult avoir pitié.

Je faux, ce n'est pas luy qui cause ma destresse, C'est vous tout seulement, c'est vous, fière Maistresse, Qui ne voulez vous joindre avec vostre moitié. 88

Gr. — Dites moy, ma Couronne, ** et bien, que dois-je faire? J'ay beau chanter Olimpe, ell' ne veult m'escouter : Venez, conseillez moy : me dois-je désister, Ou bien mettray-je peine à tousjours lui complaire?

Je croy qu'il vault bien mieux doresnavant m'en taire, La laissant pour jamais, et l'Amour despiter, Et contre son effort vaillamment résister, Puisqu'en mon entreprise il m'est ainsi contraire.

Cour. — Comment cela, mon Duc, estes vous inconstant? Est-ce la fermeté dont vous vous vantez tant? Voulez- vous contre un dieu esprouver vostre force?

Gr. — Hélas ! je recognoy mon infâme penser. Et si je sens au cueur mon martire advancer, Servant à mon brasier d'une nouvelle amorce.

Depuis que l'Archerot m'eut un coup apperceu, M'espoinçonnant au vif, ce Traistre impitoyable Me pourchassa si bien, qu'en ma playe incurable D'aucun allégement secours avoir n'ay sceu.

Je fus de son venin si doucement déceu,

Que m'esprisant du tout une main favorable, Je n'ay peu recouvrer remède secourable, Ayant dedans mon cueur le coup du tret receu.

Si bien que tout le feu qui le commun enfiâme, N'est qu'un morne glaçon au regard de ma flâme, Qui poursuit et consume et martire mes jours.

Encore le Destin m'a faict tellement naistre,

Qu'a jamais de mon cueur Amour sera le maistre, Et moy le vray sonneur des doux-aigres amours.

Mon Ronsard, tu m'as dict qu'en voyant ta Maistresse Tu sentois peu à peu addoucir ta chaleur, Ainsi comme un nocher au danger du malheur, Quand il peult voir de loing le port de son addresse.

Tu me disois aussi que quand eh" te caresse, Tu sens encore plus appaiser la rigueur De ce follastre Amour qui tourmente ton cueur, Et qui, plus que jamais, te détient en rudesse.

Mais c'est bien au rebours, malheureux que je suis, Or' que je voye Olimpe, estranger je ne puis Ce misérable soing, ce meurtrier de ma joye.

Que me rest'ra-il donc, sinon qu'incessamment Je demeure vivant en immortel tourment, Attendu qu'un remède est venin à ma playe?

Hé, Maignan, " qu'à bon droit Empédocle disoit Que des corps séparez l'une et l'autre partie, Par un plaisant combat désirant estre unie, Au cueur des animaux les flammes attisoit.

A tort et sans raison ce beau dict desplaisoit A nostre Galien, car je sens une envie, Qui me fait désirer la moitié de ma vie, Comme si ce doux feu encor' me maistrisoit.

Et si je croy, Maignan, que mon amour extrême

Vient pour autant qu'elle ha le parfaict de moymesmc, Où mon corps imparfaict recherche une moitié :

Des deux premièrement un beau Tout devoit naistre, Mais ce que le malheur pour lors ne permit d'estre. Ores je le poursuy par nouvelle amitié.

Brèche,88 le seul plaisir du Vallon Clermontois, Qui d'un cours pérennel t'escousles par la plaine, Et passes près du lieu où la nature humaine Te feit à ma naissance ouir ma foible voix,

Terrain, 8s l'autre plaisir de nos Princes et Rois, Si vous voulez sçavoir quell' peult estre ma peine, Quand vous vous trouverez avec Oyse et la Seine, Las ! de vostre Grévin devisez quelquefois.

La Seine vous dira qu'une Dame trop fière Fait sortir de mes yeux une claire rivière, Pour trop obstinément mon amour desdaigner :

Et que si sa rigueur plus longuement me dure,

Que mon corps se fondant par le mal qu'il endure, En bref temps s'en ira vostre onde accompaigner.

Je n'ay plus que le cueur qui tremblote et souspire Si je voy quelquefois les deux Astres jumeaux, Les deux Astres, la cause et l'object de mes maux, Les cordes, le fredon de ma jazarde lyre.

Tout me laisse au besoing alors qu'il fault bien dire, Ma langue se deseiche, et, comme les ruisseaux Qui roulent murmurans leur béguéantes eaux, EU' ne peult prononcer et ne faict que redire.

Et alors, tout honteux, je despite l'Amour, Je despite ses trets, je despite le tour Qui premier me donna d'Olimpe cognoissance.

Tant plus je le despite, et plus je sens ce Dieu Attizer en mon cueur la force de mon feu, Et tant plus mon amour prend en soy d'accroissance.

Distillant ces souspirs du profond de mon àme Je fus fasché d'aimer, quand l'Amour endurci, Ce faux Amour trompeur, sur le soir obscurci Print un corps tout semblable à celuy de Madame.

Et comme ayant pitié du mal qui me rcnflamme. Aurat, 89 il feit semblant de me prendre à merci : Et or' me caressant d'un souzris addouci, Or, plorant, se disoit espris de mesrae flamme.

Puis jecta ses deux bras sur mon col estendus, Et senty peu à peu mes espris esperdus, Mais au fort de mon aise il acéroit ses flèches :

Car ralumant mon feu par ce traistre moyen, Le souzris et les bras d'un arc et d'un lien, Les larmes luy servoyent de trets et de flamèches.

Pons, 8S ce n'est point assez, pour guarir ma blessure, Non, ce n'est point assez de dire que l'Amour Pour ma grand' fermeté me doit faire un bon tour ! Cela ne peult moindrir la douleur que j'endure.

Je cognoy trop Amour, je cognoy sa nature;

Il se change à tous coups; il est cens fois le jour Muable et inconstant, et volette alentour Et jamais il ne donne une joye qui dure.

Tant plus je vay avant, et tant plus ma douleur En cens replis courbez s'enracine en mon cueur; J'ay tousjours à mon mal une cause ennemie.

Et or' que je mérite avoir faveur de luy, Si est ce qu'à jamais durera mon ennuy : Car l'Amour n'aime point soûlas de maladie.

Tout au moins, Denisot, 90 puis qu'avoir ne puis mieux, Donne m'en le pourtraict, pour, par ceste peincture, Allentir quelque-fois la peine que j'endure Et du semblable object en repaistre mes yeux.

Or me soit maintenant l'Archerot rigoureux, Je puis malgré ses trets en ceste pourtraiture Contempler aiséenient la divine figure De celle dont je suis constamment amoureux.

Qu'as-tu faict, Denisot, en voyant ceste image, Je sens de plus en plus allumer mon courage, Et attiser le feu en mon cueur tourmanté.

Presque autant que ma Fière, elle m'est inhumaine, Quand voyant seulement une peincture vaine, Plus Amour me contraint en voir la vérité.

Encore que l'Amour soit jeune et inconstant,

Ayant les yeux bandez, mon D'Espinay, 85 si est-ce Que j'ay bien apperceu en sa folle jeunesse La ruse dont il est les plus fins surmontant :

Encor' qu'il soit follastre, il dissimule autant

Que peult faire un plus sage en sa ferme vieillesse Encor' qu'il soit aveugle, il use d'une addresse Dont ne s'aviseroit voire le plus constant.

Me voulant asservir sous le joug de ma Dame, Il ne me feit sentir du premier coup sa flâme : Mais l'ayant par six mois couvée dans mon cueur,

Et sentant qu'elle estoit assez enracinée, Pour résister au fort de mon âme obstinée, Il la feit apparoistre en sa plus grand' vigueur.

Celuy fut bien maudict des hommes et des dieux, Il fut bien ennemi de la douce nature, Qui ne sentit au cueur ceste douce poincture Dont l'Amour a vaincu le plus brave des cieux.

Il est premièrement aux hommes odieux,

De luy ny de ses biens les dieux n'ont point de cure.

Nature ne le tient comme sa créature,

Et Amour le déchasse ainsi que monstrueux.

Telle fut, mon Talon, 91 la sorcière ennemie Qui empeschoit de voir la face de M'amie, Et contempler les yeux dont vint l'amoureux traict;

Car si sur ceste Femme Amour eust eu puissance, Jamais à son vouloir ell* n'eust faict résistance, Alors que Denisot en tiroit le pourtraict.

Aussi tost que la vei, aussi tost je fu pris, Aussi tost je senty et mon corps et mon âme Navrer et eschauffer d'un tret et d'une flâme; ]I fut aussi tost faict qu'il estoit entrepris.

Aussi tost je senty embraser mes esprits

Que j'eu veu, contemplant les beaux yeux de Madame, La grâce, le maintien, la beauté qui renflame Et attize tousjours le feu dont suis espris.

Hélas ! flots bienheureux qui roulez dans la Seine, Si jamais la langueur de ceste longue peine S'est imprimée en vous, et si une amitié

A quelque-lois pris lieu en vos eaux vagabondes : Puisse aussi tost parler le murmur de vos ondes Pour fléchir le dur cueur de Madame à pitié.

Tout ce qui plus me faict en aimant espérer, Et vivre en espérant, c'est la grâce, Maistresse; Ce qui me faict vivant éviter la paresse, C'est que le paresseux n'est digne d'aspirer.

Aspirant je ne fay que tousjours désirer,

Et ce meurtrier désir, ne trouvant point de cesse, Nourrit et entretient ma poignante tristesse, Si bien qu'en désirant je ne fay qu'empirer.

Olimpe, si voulez que l'ardeur qui m'allume

Ainsi comme il s'esprit, en un coup se consume, Eschangez vostre grâce au maintien rigoreux.

Hélas ! vous ne pouvez forcer vostre nature.

Ainsi tousjours prendront en mon cueur nourriture L'Amour, l'Espoir, la Vie et mon feu désireux.

2< i POÉSIES CHOISIES

Mon Beaumais, £4 que le Ciel te fut lors favorable. Quand, changeant ton pays à cest air estranger, Tu trouvas le moyen de te pouvoir vanger De celuy qui me fait en aimant misérable.

Tu t'absentas premier que ta playe incurable T'eust osté le moyen de pouvoir desloger : Tu sceus en ce faisant ton martire alléger, Et quitter la rigueur de ton Impitoyable.

Mais ce cruel Amour, ainsi que forcené, Voyant que tu avois ses efforts destourné, Douta qu'en t'ensuyvant je ne ieisse le mesme.

Soudain il m'opposa une douce beauté, Et ne me descouvrit la fière cruauté, Tant qu'il veit que mon cueur fut en chaleur extrême.

Est-il ainsi, Maistresse? est il vray que l'Amour Vous a, du mesme tret dont il feit ma blessure, Navré jusques au cueur? sa cuisante poincture Et son feu doux-amer vous brusle à vostre tour !

Apprenez maintenant combien le long séjour, Poursuyvant vostre amour en une peine dure, Comme maistre de moy, contraignit ma nature, Me faisant langoureux mourir cent fois le jour.

Et je me tiens heureux qu'Amour vous fait cognoistre La douleur et l'angoisse, et quel mal ce peuit estre Qu'aimer au désespoir de tout contentement;

Car, si en peu de temps l'Amour vous mescontente, Encor' que vous soyez plus seure en vostre attente, Quel mal est-ce d'aimer banni d'allégement?

Ronsard, ne me dy plus que pour n'en aimer qu'une, L'homme se monstre lourd, et qu'un ferme amoureux Ne mérite qu'Amour luy soit plus gracieux Qu'a un tas d'inconstans qui changent de fortune.

Je sçay bien que la femme est semblable à la Lune, Et que le plus souvent celuy qui aime mieux, Est bien plustost hay, que quelque glorieux : Aussi cela s'entend d'une flâme commune.

Et qu'il ne soit ainsi, ma grande fermeté A sceu si bien forcer la fière cruauté D'Olimpe, qui commence à m'estre plus humaine,

Qu'ores je suis certain que, pour un tel loyer,

Les dieux ont bien daigné leur puissance employer : Voylà que c'est d'aimer une Dame divine.

Olimpe, je ne veux, comme Fils de la terre, Reprenant mon audace enter par dessus vous Les rocnes et les mons, essayant le courroux Et le pouvoir des dieux pour victoire en acquerre.

Je ne veux, au danger d'un foudre et d'un tonnerre, Ainsi qu'audacieux les menacer de coups; Car je sçay fermement qu'ils ont pouvoir sur nous, Je ne veux entreprendre une si folle guerre.

Mais bien je veux monstrer, comme l'un des Luicteurs, Prests à gaigner le pris des plus braves vainqueurs, Que je veux hazarder mon honneur et ma vie :

Et que, pour le guerdon, je ne quier seulement Que mon juste travail donne contentement Et quelque doux plaisir aux beaux yeux de M'amie.

Le soleil estrivoit contre l'air embrouillé, Enfonçant mille trets dans une espesse nue, Quand je senty plouvoir une pluye menue Pesle-mesle sautant sur mon corps despouillé.

Je pris mon vestement qui, desjà tout mouillé, Degoustoit çà et là, et puis je m'esvertue De courir, me sauvant, la chair à demi-nue, Sous un chesne ou estoit un Amour entaillé.

Approchant de cest arbre à flamèches cuisantes, Je vei voler vers moy mille torches ardantes, Que cest Idole feinct à longs trets me dardoit.

D'autre costé, le ciel, en distillant sa pluye, Faisoit au nouveau feu augmenter sa furie, Quand, sentant son contraire, et plus se r'allumoit.

J'allentoy mon ardeur, et ma pauvre âme lasse

Contemploit vos deux yeux, quand desjà mes espris, Estonnez en mon bien quasi comme surpris, Se laissoyent submerger au beau de vostre face.

Ils s'estoyent jà deux fois plongez un long espace Au fond de vostre cueur, alors qu'ayant repris Leur force, et esprouvant ce qu'ils avoyent appris, Ils vindrent aborder au port de vostre grâce.

Mais vous, ma Toute-belle, estonnée de voir Ces pauvres fortunez, vous voulustes sçavoir La cause de leur mal, et, comme pitoyable,

Les receustes chez vous, que plust or' à mon Dieu Qu'ils n'eussent jamais veu la grandeur de ce lieu, Puisque pour vostre amour ils m'ont l'aict misérable.

JACQUES GRÊVIN 264

Je l'ay bien apperceu qu'en vain je le caehois; J'avoy beau le celer, ce n'est pas sa nature; Il ne se peult tenir en mortelle closture : L'eussay-je sceu forcer, veu que son serf j'estois?

Ma force, mon penser, mon cueur, mon sang, ma voix, Tesmoignants les efforts de si forte poincture, Monstrent évidemment la peine que j'endure Pour estre faict esclave aux amoureuses loix.

La force me défault, le penser me martire,

Le cueur, le sang troublez, la voix ne peult rien dire, Et quand il se fault taire, ell' ne peult rien celer.

Voylà comment, changé de toute contenance, Ce qui me fait douloir vous vient en évidance, Et puis l'Amour ne peult en rien dissimuler.

En l'an vingt-et-unième après que je fu né Je senty de l'Amour la première secousse; Je senty son venin en la saison plus douce, Après qu'il eut six mois dans mon cueur séjourné.

Le dixième de Mars, me sentant estonné

Ainsi que d'un esclat que Jupiter nous poulse Depuis que justement sa grandeur se courrouce, J'apperceu que dès lors j'estois empoisonné.

Et tout depuis ce jour je n'ay faict que me plaindre D'Amour, et tant s'en fault que ma playe soit moindre, Quant mesme je la sens augmenter tous les jours.

Mais depuis quelque temps j'addresse ma prière, En délaissant mon Juge, à ma douce Jolière, Car sinon de sa part jamais n'auray secours.

2ÔÏ POÉSIES CHOISIES

Amour se balançoit ainsi qu'une nuée,

Qui, jà noire et espesse estrivant contre l'air,

Laisse, puis çà, puis là, de son eau distiler,

Et puis tout en un coup nous la voyons crevée.

Ainsi ce faux Garson, dont la force esprouvée Sur moy, son serviteur, ne se peult plus celer, A le voir comme las ne pouvant plus voiler Laisse cheoir son carquois et son arc dans la prée.

Je vay tout curieux pour sçavoir que c'estoit, Je lève le carquois : mais luy qui m'aguestoit Se sentant offensé vint la teste baissée.

Je mei la main à l'arc, je pris à descocher,

Et luy qui est un dieu, pour mieux me despecher, Se transforma en tret, dont j'eu l'âme percée.92

Je me plais en l'erreur de ma tendre jeunesse,

Je me plais quand je voy courber un arc Turquois

Contre ma fermeté, et qu'à toutes les fois

Cest Archer aveuglé dedans mon cueur addresse.

Je me sens tout joyeux si j'appercoy qu'il dresse Un brandon, quand il a desgarni son carquois J'ay le cueur allégé : car ce que je reçois Ne vient que pour aimer une belle Maistresse.

Or qu'il ne voise plus orgueilleux se vanter D'avoir quelque moyen de me mescontanter, Puis que je ne crains plus ny ses trets ny sa fîâme.

Car si c'estoit son but de me martiriser, Fust-il plus cauteleux, il devoit s'adviser Qu'il ne falloit choisir une si belle Dame

Veux-tu sçavoir, Beaumais 84, ce que fait ton Grévin, Ce qui plus le tourmante et ce qui plus l'amuse? Tu le sçauras, Beaumais, c'est sa Dame et sa Muse, Oui exercent son chant sur un subject divin.

Et ne se contentant, pour avancer sa fin,

De vieillir sur un livre, encor' jeune il s'abuse Après ce fol Amour, et pense par sa ruse Forcer comme un Géant les dieux et le destin.

Tant plus il marche avant et tant moins il s'avance, Il est tousjours nourri d'une vaine espérance, De sa Dame et sa Muse incessamment geiné.

Sa Dame le détient au long de la journée, De nuict il est charmé de sa Muse obstinée; Voylà ce que luy sert estre en ce monde né.

Avez- vous arresté de m'estre si rebelle? Dites, ma Douce-fiere, avez-vous arresté De me fuir autant que ma grand'fermeté Reprend de jour en jour une force nouvelle?

Si le voulez ainsi, soyez moy donc cruelle Et rebelle du tout, que je sois tourmenté Tellement à ce coup, que pour la cruauté Je ne puisse estre espris de quelque autre estincelle.

Vous en estes contente, et je le veux ainsi, Vous l'avez arresté, et je l'accorde aussi. Le salut du vaincu c'est n'avoir espérance. 93

Ha Dieu ! qu'elle fureur dont je me sens espris, Je voy bien maintenant qu'en vain j'ay entrepris De délivrer mon corps, qui n'est en ma puissance.

Lors qu'on parloit d'accord entre ces deux grans Rois Qui tiennent sous leur main le plus beau de la terre, C'estoit lors, D'Espinay85, que commença la guerre Dont encore se plaint ma lamentable voix.

Et lors que sur ton Lut amoureux tu chantois La douce cruauté qui tient ton cueur en serre, C'estoit lorsque l'Amour ainsi comme un tonnerre Foudroyoit dans mon cueur l'honneur de son carquois.

Et voylà, d'Espinay, comment en espérance De voir encor' la paix redorer nostre France, Ce mortel ennemi me dressoit mon malheur.

Si bien que maintenant la guerre et la rancune Des peuples ennemis, s'est ramassée en une, Dressant son escadron contre mon pauvre cueur.

Olimpe, çà, ce sein, çà, ces Terres d'i voire, Qui portent au sommet un corail enchâssé, Dont ce folastre Amour le plus souvent lassé Me darde mille trets, auteurs de sa victoire.

Ça, Mignarde, ce sein, où ma voix, ma mémoire, Ma vie, mes esprits, et mon cueur enlassé Sont demeurez captifs depuis qu'a commencé Vostre œil à triompher de moy et de ma gloire.

Ça, Mignarde ce sein, affin qu'en une fois Je puisse recouvrer, en le baisant, ma voix, Ma mémoire, ma vie, et mes esprits : De l'autre

Retenez-le hardiment, car Amour l'a voué

Pour nous servir tousjours, dont je l'ay ad voué; Mais Mignarde en son lieu vous me donrez le vostre.

JACQUES GRÉVJN

Tout le bien que j'atten de vous, fière Maistresse, N'est qu'une cruauté, un despit, un desdain, Un cueur trop obstiné, un refus inhumain, Une longue rigueur, une ingrate rudesse.

J'ay beau persévérer en mon humble caresse, J'apperçoy maintenant que je poursuis en vain, Le peu de bien que j'ay s'évanouit soudain, Et à mon long torment je ne voy point de cesse.

Le fruict de mon service au moins nous demourra, C'est qu'avecque le corps vostre nom ne mourra, Vengé, par mes Sonets, d'éternelle misère.

Et moy, pour le guerdon de tout ce que j'ay faict, C'est d'avoir rencontré un si divin object Pour monstrer aux nepveux ce que je pou voy faire.

Petits Archers trompeurs qui, de nuict voletants A l'entour de mon lict, martirez ma pensée, Et qui de descocher n'avez la main lassée, Envieux de mon bien et de mes jeunes ans :

Volez vers mon Olimpe, allez seuls joùissans De ce qui m'appartient, et, l'ayant resveillée, . Présentez en mon nom ceste carte esmaillée De plaintes, de souspirs, de pleurs, et de tormans.

Et en la présentant, dites luy : Obstinée,

Tiendrez vous vostre grâce à jamais destournée De celuy qui pour vous vit misérablement?

Au moins, si ne voulez entendre sa prière, Entendez les tesmoings de sa longue misère : Possible vous aurez pitié de son torment.

2Ôy POÉSIES CHOISIES

Au moins si je ne puis acquérir vostre grâce, Et que je soy' frustré de ce bien que j'attens, Faites moy ce bon tour pour loyer des tourmens, Que j'ay trop malheureux souffert par longue espace.

Monstrez à mes Sonets une plus douce face Que n'avez faict à moy, qui en mes jeunes ans Tasche de vous venger de l'injure du temps, N'ayant aucun soûlas pour chose que je face.

Soyent ces vers ensuyvans gravez dans vostre cueur, Pour tesmoigner l'effect de vostre grand'rigueur Aux siècles advenir, et pour ma récompense :

Grévin, ex admirant une Fière beauté,

Encor' qu'il n'aist receu que toute cruauté, Ne laisse point d'aimer sans espoir d'allégeance.

Amour, ce faux Garson, me tient dessous sa loy Ainsi qu'un pauvre esclave, exerçant sa puissance, D'autant qu'il me voit ferme en ma persévérance, Et que je l'ay tousjours redouté comme un Roy.

Car, pour mieux redoubler sa cruauté sur moy, Il adj ouste tousjours quelque dure sentence, Qui nourrit vainement ma trop vaine espérance, Et de ce dur marteau veult esprouver ma foy.

Non content de cela, il m'estraint, il me serre D'un lien rigoreux, puis à l'aise il desserre Tout en un coup sur moy le foudre Idalien.

Olimpe, vangez moy de son outrecuidance,

Par une loy plus douce et plus douce sentence, Et par l'embrassement d'un bien plus doux lien.

JACQUES GKÉVIti

Ronsard, qu'un doux venin et le gentil erreur D'un amour plus gentil, dessus ta chanterelle Feit tesmoigner l'ardeur d'une vive estincelle Qui avoit doucement espoinsonné ton cueur;

Ronsard, dis-je, qu'Amour, par un effort vainqueur, Feit languir à l'object d'une beauté rebelle, Arrosant ton esprit d'une source éternelle Pour tesmoigner à tous sa force et sa grandeur :

Si tu as commencé, en eschangeant ta lyre A l'airain esclatant (ce que France désire) La prouesse et grandeur de nos vaillans ayeux,

Ne vien voir mon Olimpe, évite son œillade, Autrement dy adieu, adieu la Franciade, Car plus que Francion ont de pouvoir ses yeux.

Encor' que le Destin sainctement ordonné,

Dont on ne peult changer l'immuable sentence, Ainsi qu'il est sorti de divine ordonnance, M'eust tousjours trébuché dès le jour que fu né,

Touteffois son arrest ne m'a tant estonné,

Qu'il aist aucunement esbranlé ma constance : Car tant plus il m'assault, tant plus ma résistance Empesche qu'on ne voit mon cucur désarçonné.

Par cela vous voyez, Olimpe, que la force De vostre serviteur se roidit et s'efforce Encontre le Destin et son intention.

Il vous est donc aisé donner ce qu'il demande, A sçavoir vostre cueur : car Amour le commande, Entend qu'il est desja sien en élection. •*

Ce petit œil mignard, au dessous la vouture D'un sourcil brunissant, dont l'esclair radieux Resemble le flambeau qui, le premier aux cieux, Brille un rays argentin, miracle de nature :

Puis un beau front d'ivoire, ou la belle closture D'une tresse dorée en replis tortueux Et annelets crespez assemble ses cheveux, Espars, par cy par là, d'inégale mesure :

Une bouche, un corail, une rose, un œillet, Une lèvre, une freze, et un menton douillet, Où nichent ces Meurtriers qui font pasmer mon âme;

Une joue d'albastre, où un beau teinct vermeil Fait en s'entremeslant comme un petit soleil, Ce sont les premiers traicts des beautez de Madame.

Ce que Nature avoit de chaste et d'honorable,

Caché comme en espargne au plus creux de son sein, Et dont elle avoit faict de tout temps le dessein, Pour en faire en-après un chef-d'œuvre admirable,

Elle le desploya d'une main libéralle,

En voulant redorer nostre séjour humain, Alors que ma Maistresse apparoissant soudain Comme un rayon du Ciel, print naissance fatale.

Elle la feit compagne en maintien et beauté Aux filles de Cypris, en saincte chasteté A la chaste Pallas tutélaire de France.

Et, affin qu'elle fust object des bons esprits, Ell'luy donna naissance au plus beau de Paris, Au giron des neufs Seurs, es bras de la Science.

La Terre pour vanger ses Enfans foudroyez Par la force des dieux, ainsi que forcenée Pour le dueil quell' portoit, toute descoulorée Laissa les monts, les vaux et les bois despoiïillcz :

La mer se déséchoit, et les flots desvoyez

Engloutis délaissoyent leur carrière ordonnée, Si bien que l'on pensoit que par la destinée, Fussent les biens de terre et du ciel déniez.

Encor' sceut-elle plus vanger leur injustice, Opposant la beauté de son parfaict Narcisse, Duquel l'Amour brusla les déesses et dieux.

Comment pourray-je donc soustenir la vengeance De l'Amour, opposant la plus belle de France, Quant la moindre beauté a sceu brusler les cieux?

Hélas! n'estoit'Ce assez endurer de martire?

N'estoit-ce assez, Amour, pour te rendre vainqueur De ton pauvre Grévin, d'avoir donné son cueur A l'envieux Vautour qui le ronge et deschire?

C'estoit assez, Cruel, il te devoit suffire,

Sans le bannir du bien et du premier bon-heur Que reçoit en amour un pauvre serviteur : C'est de parler s'il peult à celle qu'il désire.

Tu m'arraches ce bien, et veux par ce moyen M'estraindre d'avantage en ton fâcheux lien, Triomphant plus long temps de moy et de M'amic.

Tu te fais tort, Arnotir, car au lieu que j'estois Mourant et espérant le jour cinquante fois, Je pers tout en un coup et l'espoir et la vie.

Ainsi que le lion qui, de l'obscur d'un bois Sortant tout affamé, se jette dans la prée, Courant deçà delà d'une course esgarée, S'il oit de la brebis la lamentable voix :

Ainsi le Dieu d'amour, tirant de son carquois Le poison de ma vie, une flèche acérée, Sortoit tout furieux de la voûte azurée, Cherchant de toutes pars le lieu auquel j'estois.

Il m'apperceut jouant sur un public Théâtre, Et m'ayant recogneu ne laissa de me batre, Encores que pour lors je fusse desguisé.

Il commença le jeu de ma peine notoire,

Eschangeant une fable en une vraye histoire, Une feinte risée en un feu attizé.

Non que je prise tant la récompense heureuse. Jouissant de ce poinct qu'on estime parfaict, Comme vostre douceur et grâce qui me fait Oublier les travaux de la suyte amoureuse.

L'espoir en est nourri, l'attente désireuse Entretient ma blessure, et puis le doux effect Enlasse doucement mon cueur de son bien-faict, Sans que puisse sentir ma playe douloureuse.

Tout ce que plus j'atten, c'est voir ma fermeté Inciter à pitié vostre fière beauté, Et faire que puissiez entendre ma constance.

Non, non, je suis content seulement que l'Amour Nourisse vostre cueur d'un aussi dur séjour, Et je m'asseure bien que j'auray jouissance.

Pons83, si ton bon vouloir fut jamais incité Par les pleurs importuns et l'instante prière De ton fidelle ami, va t'en vers ceste Fière, Luy remontrant les poincts dont je suis tourmanté

Porte luy ce souspir, et de ma liberté

Fay luy pour tout jamais la délivrance entière, Et l'asseure hardiment qu'elle seule première Sceut forcer le rampart de mon cueur surmonté.

Tu luy diras sur tout, mon Pons, je t'en advoùe, Que pour elle mon cueur dévotement je voue, Mon cueur qu'autre beauté ne peut oncq' esbranler

Va, je n'en suis fasché, puis que par la défense Je suis à tort banni de sa douce présence : Mais attisant mon feu, garde de te brusler.

Brunette, dont les yeux me servent d'un soleil, Lors que je m'aviande en la douce Ambroisie De vos rares beautez et rallente ma vie Dans le Nectar mielleux de vostre teinct vermeil

Brunette, qui pouvez d'un seul clin de vostre œil R'aiser plus doucement ma pauvre âme ravie, Quand béante par l'air et panthoyement saisie, Yvre de nouveautez, dort un profond sommeil,

Brunette, si le vent empoupant ma navire, Me veult faire surgir au port que je désire, Or' que sois empesché de ce Faux envieux :

Je ne seray pourtant destournô de ma voye, Pourveu que de ma Hune attentif je vous voye. Et que sois radressé du Phare de vos yeux.

Compensez mon amour d'un amour mutuelle, Dame, qui me pillez et l'esprit et le cueur Compensez mon amour, et de pareille ardeur Laissez couver le feu dans vostre âme rebelle.

Laissez dans vostre cueur, laissez, ma Toute-belle, Escouler doucement ceste douce liqueur, Par qui jadis Amour se feit des dieux vainqueur, Et peut bien addoucir la plus fière et cruelle;

Dame, ne pensez pas ce grand dieu dépister, Comme si vous pouviez contre luy résister : Car si n'avez encor' senti son estincelle,

Si la sentirez vous, et, possible, à l'endroict

D'un qui, récompensant ma cause et mon bon droict, Vous manquera d'autant que je vous suis ridelle.

Dame, je quiers a ung95; cest ung est vostre cueur, Vostre cueur est ma mort, qui la mort me dénie ; Et si, par ceste mort, mon âme estoit ravie, Je serois en un coup de mille morts vainqueur.

Si je meurs mille fois, le faux Amour trompeur, Qui, à chesnes de fer tient mon âme saisie, Remet dedans mon cueur une nouvelle vie, Retranchée subit par nouvelle rigueur.

Donnez moy ceste mort, las! affin que je meure Mille morts en un coup, et qu'en une mesme heure Je sente mille assaults au milieu d'un effort;

Ou bien, ma Toute-belle, ou bien, Douce ennemie, Faites de vostre cueur une nouvelle vie, Et plus je ne seray poursuyvant une mort.

Loys, as-tu receu la lettre de Madame?

S'il est ainsi. Loys n'arreste plus longtemps A me faire jouir de ses rares présents, Autrement dis adieu à mon cueur et mon âme.

Hélas ! tu sçais tant bien que mon désir s'enflâme D'autant que tu me fuis, tranche doneque mes ans, Ou donnes, en un coup, ce qui les rend contans, Et ne ventile plus si vainement ma flâme.

Ha ! je l'oy, ce me semble, et la voy, et la tien : Non, ce n'est elle pas, jamais un si grand bien Ne me pourroit venir : je l'ouvre, je la baise,

Je commence à la lire, -et si ne puis penser Que je puisse achever sans vivre et trespasser, Trespasser et revivre au milieu de tell'aise,

Mon cueur énamouré de vostre cueur, Mignarde, Mignotoit un bouquet des plus exquises fleurs, Que le riche printemps par les douces chaleurs Des doux-souflans Zéphirs ventile et amignarde.

Quand il l'eut achevé, il le donna en garde

A l'Espoir, qui le meit aux ruisseaux de mes pleurs, Pensant le rafraischir : mais mille et mille ardeurs Le feirent deseicher sans qu'Espoir y print garde.

Lors comme en un besoing il se fault adviser D'une addresse plus grande, il se feit desguiser, Luymesme en un bouquet vint en vostre présence.

Il fut reçeu de vous, et mis en vostre sein : Ainsi souventes fois, au défault d'un dessein, Il advient un bon heur contre toute espérance.

Je fus évanouy dans le sein de Madame, Alors que je senty le poison s'eslancer Aux lieux les plus secrets de mon libre penser, Saisissant en un coup ma raison et mon âme.

Le favorable accueil œsla si bien ma flâme, Qu'à l'instant me senty et vivre et trespasser, Ravi jà commenceant, pour me voir caresser, De suyvre la beauté qui m'englace et m'enflâme.

Je fus poète des lors sans longuement ronger La fueille du laurier, sans curieux songer Sur le mont de Parnasse et boire de son onde :

Car je peus aiséement assouvir ma raison De mille déitez par ceste pasmoison, Ainsi que dans son sein toute grandeur abonde.

Encore que je soy' vostre esclave, Maistresse,

Et que d'un seul clin d'œil vous puissiez foudroyer Ce pauvre langoureux, qui ne fait qu'employer Ses ans pour addoucir vostre grande rudesse,

Encor' que je prévoye une rigueur, si est-ce

Que je suis tousjours prest d'attendre et d'espier Mille et mille moyens qui me pourront lier Et délivrer es mains de la cuisante angoisse.

Paris, maudict le jour que jamais je te vei, Puisque tu prens plaisir de me voir asservi. A l'appétit cruel d'une Dame si fière.

Toi qui cognois l'Amour et qui, pour ton plaisir, As de tout ta patrie offensé le loisir. Ne crains-tu point des dieux une vengeance entière?

Sur les replis courbez de la Seine ondoyante, Un soir je caressoy, doucement ocieux, Celle qui seulement d'un rayon de ses yeux Foudroyé dessus moy, m'asseure ou m'espouvante,

Quand voyci tout subit une forte tourmante Qui, poissant la clarté du beau serein des Cieux, D'un double estourbillon noir palle pluvieux Esbloùit en un coup ma raison plus constante.

Je fus évanoui en sentant peu-à-peu

Escouler en mon âme un venin et un feu, Dont ce cruel Amour se faisoit jà mon maistre.

La tourmante s'enfuit quand Olimpe eut jette Sur le ciel murmurant un rays de sa beauté, Mais, la jettant sur moy, ell' feit mon mal accroistre.

Naïades, qui hantez les humides rivages De la rivière d'Oyse, et qui, souventes fois, Sur les replis de Brèche88 au son de vostre voix Carollez à pleins saults sous les espez fueillages,

Vous veistes mon Olimpe, et de vos beaux ombrages, Esleus entre les bras des plus verdoyants bois, Vous luy feistes présent, le premier jour du mois Qui donne, libéral, les vins et les fruictages.

Au moins la veistes vous, et pouvez maintenant Juger si c'est en vain que je plains mon tourmant, Et si je suis heureux d'avoir telle Maistresse.

Je le suis voyrement, et si j'ay bien raison De me plaindre captif en si forte prison, Veu que pour tout soûlas je n'ay qu'une rudesse.

Puisqu'il est arresté, par fatale ordonnance,

Que je meure en tes bras, Paris, et que la mort Jà-jà me bien-heurant me poulse sur le bort Pour allenter ma soif au fleuve d'oubliance,

Puis qu'il est arresté que pour la récompanse De ma grand'fermeté je sentiray l'effort Des trois fatales Seurs qui ont filé mon sort, Je me plais de mourir au plus beau de la France,

Et te supply, Paris, que sur mes os couvers, Pour un long souvenir soyent engravez ces vers, Tesmoins aux successeurs de ma fidèle fiâme :

Cy gist sous ceste tombe un poète Clermontois, Opiniastre amant, qui, mourant une fois, Se sentit bienheureux d'endurer pour sa dame.

Mes pleurs et mes souspirs sont flamèches ardantes, Qui d'autant que le feu couvoit dedans mon cueur, D'autant de jour en autre ells esmeuvent l'ardeur Délaissée en mon corps es playes plus cuisantes.

Tout cela qu'en six mois les flammes renaissantes Avoyent faict élever du vif de leur chaleur, Ainsi comme en réserve à future douleur S'estoit mis dans mes os et veines attirantes.

Or pourtant que le feu augmenté doublement, Veult un lieu redoublé à son proche élément, Ne se pouvant tenir en petite closture,

Le tout sort eschangé en pleurs et en souspirs De mes os esclatez, et de ces faux désirs, Ainsi qu'ils sont de feu, les flammes j'en endure.

J A COU ES GRÉVIN -So

Sur le plus beau patron des plus belles idées Assises à l'entour de dame Éternité, Fut tiré le pourtraict de la seule beauté Où de tout mon espoir les œsles sont guidées.

Les contraires humeurs y furent accordées, Eschangeant leur contraire en une cruauté, Qui s'opposant au fort de ma grand'fermeté Tiennent dessous leur main mes puissances bridées.

Le feu, l'air et la terre, et l'humide élément L'un à l'autre meslez feirent ensembléement Un mutuel accord, si bien que, dès ceste heure,

Conjurèrent ensemble en mon commun malheur, Composant le venin qui fait ardre mon cueur Et asserant le tret dont il fault que je meure.

Hé ! si le mal d'aimer recevoit guarison Par art de médecine ou par la nécromance, Il y a jà long temps, pour avoir délivrance, Que j'eusse contre luy pris un contrepoison.

Ce dont je le combas est ma seule raison, De ma seule raison je luy fay résistance, Mais hélas ! la raison n'a pas ceste puissance, Veu que desjà l'Amour la tient en sa prison.

Adieu donc ma raison, adieu la médecine Et les cercles charmez ; une playe divine Ne se ferma jamais sans un divin pouvoir.

Me soit donc le recours à vous, ma Douce-fière; A vous. Toute-divine, addressant ma prière Je pourray, de mon mal, quelque allégeance avoir.

a8l POÉSIES CHOISIES

Hé ! quel cruel Démon sur mon bien envieux A tous jours martelé au roc de ma pensée, Depuis l'heure et le jour que fut encommencée La blessure et la flâme en mon cueur amoureux?

Je suis au désespoir, et si suis désireux,

Et puis tout en un coup l'espérance eslancée Vient chatouiller mon âme, et elle courroucée Desdaigne les appasts de l'espoir curieux.

Il me falloit choisir une Dame moins belle, Ou ne me rendre pas si constant et fidelle, Pour n'estre point geiné de l'espoir et désir.

Je faux, veu que je suis par fatale ordonnance Son amant destiné : je n'avoy la puissance De la prendre ou laisser, rejetter ou choisir.

Tout ainsi que le feu brandi du hault des cieux S'eslance çà et là sur les flancs de la terre, Depuis que Jupiter envoyé le tonnerre Pour venger les péchez des plus malicieux :

Le feu (tant est subtil) passe au travers des lieux Qui résistent le moins, et, s'attizant, il erre Par les porres du corps, puis sa force il desserre, Pardonnant à la peau, sur ce qui est au creux.

Ainsi le doux venin, et la secrette flâme,

Qui brillante sortit des beaux yeux de Madame Perça soudainement tous mes esprits enclos.

Puis furetant mon Tout, n'exerça sa puissance Sur ce qui luy faisoit le moins de résistance, Mais foudroya d'un coup mes veines et mes os.

JACQUES G KEVIN 2S2

Je sens en mes esprits la fièvre continue

Avoir depuis six mois pris son commencement, Je la sens en mon cueur brusler incessamment Absente de l'object dont elle est maintenue.

Plus la cause je quiers, moins m'est elle cogneue Et ainsi je ne puis avoir allégement, Car avant qu'ordonner quelque médicament Il fault sçavoir le fond duquel elle est venue.

Et en cela je veux desmentir Galien,

Quoy qu'il soit nourrisson du prince Délien, Quand il dit que le chault qui nos esprits enflâme

Fait la fièvre d'un jour : car s'il estoit ainsi,

Je n'eusse plus l'accez dont mon cueur est transi, Veu qu'il vint seulement d'un clin d'œil de Madame.

S'il est vray que le Ciel nos fortunes balance

Et que pour un bien-faict nous recevons du bien, Je suis bien asseuré qu'à l'eschange du mien, Du Ciel a tout le moins auray-je récompanse.

Mon bien-faict c'est aimer et vivre en espérance, Estre toujours constant et fidelle, combien Qu'à mon persévérer on oppose un maintien Cruel et rigoureux, déniant jouissance.

Mon amour, mon espoir, ma constance, ma ioy, Balancez aux rigueurs que de vous je reçoy, Tesmoigneront assez vostre grande injustice.

Vous qui estes céleste, en faisant le devoir Du ciel, récompansez par amour, par espoir, Par constance, par foy, un si loyal service.

Je vanteray tousjours les yeux de ma Maistresse,

Les plus beaux et parfaicts qu'oncque la France aist veu Si l'on veult alléguer que l'Amour m'a déceu Et que suis aveuglé du feu de ma jeunesse,

Qu'on la contemple un peu, on sçaura qu'elle addresse Ils ont à descocher, et quand on l'aura sceu, On ne s'esbayra si ce que j'ay receu, Enfermé dans mon cueur, me tourmente et me blesse.

On me dira heureux que si gentil erreur

Conduit mes jeunes ans sous l'assle du Vainqueur, Et plus heureux encor' d'avoir si belle Dame,

Qui, du rays de ses yeux, ne m'a tant seulement Faict sentir l'esguillon de l'amoureux tourment, Mais m'a donné moyen de descrire ma fiâme.

Mon Beaumais84, mon confort, qui, loing de ton Grévin, iEslé du doux espoir, abbandonnas ta terre, Pour, en autre pays, avecque peine, acquerre Ce qui est péculier à ton esprit divin :

Revien quand tu voudras, tu trouveras ma fin Poursuyvie à l'effort de l'Amour qui me serre, Et qui incessamment dedans mon cueur desserre Les bourreaux affamez de mon pauvre destin.

Tu m'as veu, mon Baeumais, dès ma première enfance, Tu m'as veu, mon Beaumais, depuis mon innocence Jusqu'à vingt-et-un-an tousjours libre et gaillard;

Revien quand tu voudras, je suis en servitude, Mené à l'appétit d'une Dame trop rude, Et d'un des trets d'Amour percé de part en part.

JACQUES GRÉ VIN jy4

Grâce, Beauté, Vertu, et toute gentillesse

Avoyent faict un complot contre ma fermeté, Bien que j'eusse juré de suyvre liberté, Renonçant pour jamais au joug d'une Maistrcsse;

Ils avoyent toutesfois de si subtile addresse Emmielé mon cueur, que sans Grâce et Beauté, La Vertu pouvoit bien forcer ma cruauté, Empreincte comme ell' est en sa tendre jeunesse.

De ces quatre tu fus dompté premièrement, Ores par la Vertu tu es pareillement Retraîné comme moy à l'amoureux naufrage.

Rien ne sert le voguer tant de fois entrepris, On ne veult descouvrir ce dont l'on est espris; Nonobstant, mon Fardeau84, ne perdons le courage.

Jodelle, mes Sonets ne sont que simple prose, Que l'Amour accourcit selon son bon advis, Et moy, comme le feu qui esmeut mes esprits S'allume ou s'attiédit, la rythme j'en compose.

Cil qui feignant l'amour, en son esprit dispose De montrer par ses vers ce qu'il a bien appris Affin de s'acquérir du verd laurier le pris, Remasche les secrets de la Métamorphose :

Mais moy que l'Amour tient dès long temps prisonnier, Captif comme un forçaire au joug de son collier, Je n'escry la grandeur, mais le mal qui me blesse;

Et je n'estime pas un homme estre amoureux

Qui farde affectéement ses beaux vers orgueilleux, Entant qu'il ne le peult pensant à sa Maistresse.

Je sen le doux venin ramper dedans mon cueur, Je sen un feu secret qui se couve en mon âme, Je sen le tret aigu qui mes muscles entame, Et de mon propre sang empourprer ma couleur :

Je sen dans l'estomach la fatalle liqueur, Et dedans mes esprits une cuisante fiâme. En ma chair et mes nerfs la douleur qui me pasme, Et de mon sang perdu une morte langueur :

Les trois m'ont assailli, un tesmoigne ma peine; Les trois sont demourez, l'autre ha sa course vaine, Et je couve en mon corps mon ennemi mortel;

Car le sang auquel gist mon esprit et ma vie

S'escoule à grands ruisseaux jusqu'au pied de M'amie, Qui s'esgaye de voir mon désastre estre tel.

J'ay quelque-fois tenté d'œillader les merveilles De ma fière Angelette et sa rare beauté, Ses beaux soleils bessons et son Hz argenté, Et le double corail de ses lèvres vermeilles ;

J'ay tenté d'œillader ses boulettes pareilles A un tertre jumeau d'un beau laict cailleté; Mais depuis que j'avoy l'œil sur elle jette, Je me sentoy picqué comme de mille abeilles;

Mille trets, mille feux s'eslançoyent dans mon cueur. Me poignants d'esguillons, me bruslants de chaleur, Yvre de doux venin, esblouy d'estincelles :

Si bien qu'en peu de temps, comme un homme charmé, Ny mourant, ny vivant, j'eu le cueur entamé, Sans brusler au milieu de cent fiâmes cruelles.

Douce Jolière, hélas ! entendez ma prière, Donnez à vostre esclave un eslargissement, Et si vous ne voulez vous fier au serment, En usant envers luy de rigueur coustumière,

Hélas ! prenez son cueur, prenez, douce Jolière, En ostage son âme, et laissez seulement Quelque esprit en son corps pour le gouvernement De sa piteuse voix qui demeure dernière.

Vous voulez doncq du tout cruellement tuer Celle qui est des dieux faicte pour vous louer ! Prenez, prenez le corps, et l'esprit et la vie;

Aussi bien est-ce faict, j'aime bien mieux me voir Mourir dedens vos bras que délivrance avoir; Misérable est l'amant qui ne meurt pour s' Amie.

Que veux-tu, Denisot90, que veux-tu que je chante? Je chante ma douleur, je descris mon secret, Je chante mon trespas, je descris un regret, Je chante, je descris ce qui plus me tourmante :

Je descris le flambeau qui dans mon cueur augmente, Et je chante l'Amour, ce Guerrier indiscret, Cest injuste Guerrier, qui n'a de mesme tret Navré la cruauté qui encor' me contente :

Et tu veux, Denizot, que je chante de paix, Que je chante de paix entre cent mille trets, Que je clame mes vers au milieu d'un tonnerre !

Denizot, je ne puis descrire un dieu si doux, Sentant le dur Tiran me marteler de coups Et n'ayant essayé qu'une immortelle guerre.

Non je ne suis premier en la course Olympique : Devant tous les humains s'y vindrent présenter Le bon vieillard Saturne, et son fils Jupiter, Pour vuider le discord de leur querelle antique.

Ce n'est point du jourdhuy que le feu qui me picque, Ensorcelant mon soing, vient les hommes tenter, Car en cecy, Talon91, je ne fay qu'imiter Des Dieux et Demidieux la grandeur fanatique.

Devant moy ont couru les deux Frères jumeaux, Et en ont raporté les destinez rameaux, Des plus braves vainqueurs la plus exquise proye.

Et moy je suis content si j'ay ceste faveur,

(Ainsi que le Vieillard qui voit son fils vainqueur Couronné du rameau), de me mourir de joye.

J'auray en révérence et me sera chomable

Le plus beau jour d'esté, auquel premièrement Paoureux je descouvry mon langoureux tourment Et de mon cueur navré la blessure incurable.

Ce beau jour me sera à jamais désirable, Seul fidelle tesmoing de mon contentement, Seul fidelle tesmoing de mon sacré serment, Par lequel je promy luy estre ser viable :

Et affin que ce jour soit recogneu de tous.

Je pry qu'à tout jamais il soit serein et doux, Et que d'une rosée il emperle la terre :

Et pour autant qu'il est sacré à Jupiter,

Je le pry qu'il ne vueille à ce jour tourmenter Les champs et les citez de foudre ou de tonnerre.

Il estoit desja nuict 96 et la voûte des cieux

Couverte d'un manteau, monstroit la claire estoille Qui première apparoist clouée à ce grand'voille, Brillant en toutes pars de mille et mille feux;

Jà-desjà distilloit le somne gracieux,

Le somne oste souci respandoit dans ma moelle De sa douceur mielleuse, et du vent de son aesle Afflatant mes esprits, faisoit clorre mes yeux :

Voyci venir vers moy, voyci la feincte image D'Olimpe, qui au double allumant mon courage, Me ravit aux douceurs d'un faux accollement.

Hé bon dieu ! que d'œillets, que de Hz, que de roses Receveay-je alors à pleines mains descloses, Si je suis compensé d'un vray accollement?

Mon Olimpe, ensuyvez ceste Olimpe Thébaine, Qui du dieu Médecin, du grand dieu Délien, A voit si bien appris le salubre moyen, Qu'après ell' mérita le beau nom de Divine;

Et venez moy guarir, vous qui n'estes humaine, Ayant ce dieu pour père, et tenez le lien Dont me lie et m'estraint le dieu Idalien, Qui dans mon pauvre cueur tout mutin se pourmeine.

Dame, que la rigeuur n'habite point en vous, Comme le mont d'Olimpe à tousjours esté doux Fertile, gracieux, et plein de gentillesse ;

Monstrez vous envers moy de douce affection, Et je diray qu'avez tout'la perfection De ceux qui ont porté vostre beau nom, Maistresse.

Voyez, Amans, voyez quel est mon dur tourment;

Voyez, Amans, pour Dieu, combien grande est ma peine; Je meurs de mesme mal que feit l'Enfant d'Alcmène, Je meurs bruslé de feu, mais plus estrangement :

Il brusloit à l'effect de ce médicament

Par lequel se vangea Déjanire inhumaine : Mais moy je suis bruslé dedans une fontaine, Plus que ne fut Hercul traicté cruellement.

La fontaine où je suis ce sont mes chauldes larmes, Qui pour me martirer servent de vives fiâmes Et misérablement me bourrellent à tort :

Ainsi l'onde qui ha le beau nom de ma Fière, En retirant sa course est nouvelle matière A un feu pérennel qui bruslé sur sont bort.

Ingrate je vous nomme, ingrate voyrement, Qui ne récompansez mon ridelle service, Quant, pour tous mes biens-faicts, la rigueur, l'injustice Me suit pour augmenter mon mescontement.

Tout ce que j'ay souffert ne vient tant seulement Que pour vous trop aimer, et, faisant mon office, Ne craindre le danger d'une meurtrière lice, Prest, pour vous trop aimer, de mourir constamment.

Las ! pour vous trop aimer je ne m'aime moymesme, Car or' que je me sente estre en mon mal extrême, Si ne veux- je pourtant avoir aucun confort.

Aimez moy doncq', M'amour, si voulez que je vive, Et veu qu'il ne m'en chault, vous mesmes, attentive Au mal qui me poursuit, sauvez moy de la mort.

Je seray faict la fable à ce sot populaire

Pour vous avoir aimé, et ne m'en repen point, Non, je ne m'en repen, si je gaigne ce poinct D'estre au moins asseuré de vous avoir sceu plaire.

Qu'il brocarde à son aise, il ne me fera taire,

Car je suis vostre esclave, et ne m'en repen point; Non, je ne m'en repen, si je gaigne ce poinct D'estre au moins asseuré de vous avoir sceu plaire;

Et jure en vostre main vostre saincte grandeur, (Qui seule sceut graver au rocher de mon cueur Les premiers trets d'Amour) que jamais autre dame

N'y aura demeurance, et que plustost la mort,

Seul recours de mes maux, m'aura dessus son bort, Que je soy' rebruslé d'une nouvelle flâme.

Je me plais avec vous, Tesmoins de ma misère Quant à loysir je voy ce qu'avez déposé Touchant la vive ardeur du brasier attizé, Qui exerce tousjours sa flâme coustumière.

Vous tesmoignez assez la rigueur de ma Fière, Et me plais en cela d'avoir bien disposé Selon mes passions ce que j'ay composé : Mais pourtant je ne voy response à ma prière.

Il me fault donc penser que n'estes suffisans, N'estans assez fardez, comme les courtisans De sa grande beauté : mais je ne puis mieux faire.

Et si n'estime pas qu'on puisse déclarer Le quart des passions qui me font désirer; Et pourtant il vault mieux escrire que se taire.

2gi POÉSIES CHOISIES

Je suis ferme et dispos et ne me puis défendre; Je suis d'un grand courage et le cueur me défault; J'ay les aesle au flanc et ne puis voiler hault; J'ay vaincu l'ennemi et à luy me fault rendre;

J'ay des moyens assez, et ne puis entreprendre; Je cognoy bien mon mal et ne sçay qu'il me fault, Rien en m'est dénié et de tout j'ay défault, Je n'ay besoin de rien, et tout il me fault vendre.

De rien ne m'ont servi ma défense et mon cueur, Ny le vol dont je suis de l'ennemi vainqueur, Ny tous mes beaux moyens, et moins la cognoissance

Que j'ay eu de mon mal, ny tout le bon crédit, Ny l'ususfruict du bien qui ne m'est interdict, Puis qu'il fault que je meure en si grande abondance.

D'où vient cela, Ronsard, que d'autant plus on chante De l'Amour, pour moindrir ce tourment langoureux, D'autant plus se plaignant, on devient amoureux, Et plus ce doux erreur à nos yeux se présente?

Encore sur la mer, après que la tourmante, Le tonnerre et l'esclair et le ciel nubileux Ont monstre quelque-fois leur front audacieux, Nous voyons du soleil la face reluisante.

C'est, ce croy-je, Ronsard, que la mer et l'Amour Ont mesme naturel : car la mer pour un jour Quell' se monstre paisible, elle esmeut le courage

Du marinier sauvé, qui retourne au danger : Et l'Amour quelque-fois, pour nous encourager, En se monstrant plus doux, nous rappelle au naufrage.

Ne vous enfuyez plus, ô ma douce Angelette, Hélas, je ne suis pas un avare meurtrier, Un voleur inhumain qui pour vous espier Attend un riche gain d'une pauvre deffaicte :

Mais bien je suis celuy que l'espérance allaicte, Et qui vient à vos pieds humblement vous prier, Qu'ayez quelque pitié de vostre prisonnier Cruellement bruslé d'une flâme indiscrette.

Et tant plus je vous prie, et tant plus vous fuyez, Et encor' en fuyant tant plus vous me liez : Je n'useray donc plus envers vous de prière;

Mais bien pour me vanger, je prieray Cupidon D'allumer vostre cueur d'un aussi chault brandon, Affin qu'à vostre tour soyez ma prisonnière.

Mignonne, baisons nous, embrassons nous, Mignonne, Mon cueur, mon sucre doux, versez à l'abandon De vos douceurs sur moy, et en l'honneur du nom Que j'ay tant faict sonner, qu'un baiser on me donne.

Ha ! ce n'est pas assez, le nom plus en ordonne, Pour six lettres qu'il ha, redoublez vostre don De six baisers doublez, et huit pour le surnom Redoublez d'autre huict : ça donc, ma Toute-bonne,

Çà, que tous mes esprits s'espandent dans ce sein, Pour plustost appaiser et ma soif et ma faim Dedans le doux Nectar et la douce Ambrosie

De vos rares beautez; mais, pauvre malheureux !

J'ay deux maux qui me font tousjours plus désireux: La Fièvre et le Voulime 97, ennemi de ma vie.

Quand je voy ce Badin qui courtise Madame, Et qui paisiblement tout joyeux l'entretient, La muguette et chérit, Crozon8*, il me souvient D'un Géant orgueilleux que l'audace renflâme.

Je sen bien esmouvoir un courage en mon âme Pour m'en vanger, mais quoy? la chanson m'en retient, Qui dit qu'en vain il fait si hault voler sa flâme, Et que c'est au soleil que la lune appartient.

Qu'il mette Pélion et Osse sur Olimpe,

Et puis, tout furieux, qu'il s'efforce, qu'il grimpe, Qu'il monte près du Ciel pour les dieux dépister,

Si ne fera-il rien; je cognoy sa puissance, Je cognoy bien sa force et son insuffisance, Et qu'il redoute trop le feu de Jupiter.

Platon, s'il estoit vray ce qu'asseurer tu oses,98 Et ce que tu nous a laissé par tes escrits, Que les formes de tout fussent en nos esprits (Ainsi qu'ils sont parfaicts) infuses et encloses :

S'il estoit vray, Platon, tout ce que tu composes, Et que j'ay jusqu'icy soigneusement appris, Eut esté par avant de mon âme compris, Et du resouvenir je sçauroy' toutes choses.

Mon Platon, je ne puis bien accorder ce poinct, Car j'ay appris l'Amour, et si ne l'enten point, Et moins qu'au premier jour cognoy-je sa nature.

Il faut donc que l'Amour soit un art tout nouveau, Qui ne peult aiséement entrer dans le cerveau, Puisque pour le sçavoir tant de mal on endure.

Tu as délaissé Cypre, ô fière Idalienne, Mère des doux amours, pour venir habiter Au palais de mon âme, et pour mal me traicter, Tu rangrèges encor' ma blessure ancienne.

Il fauldra qu'or avant la feste Cyprienne Se face dans mon cueu:, et ne puis éviter (Alors que les Amants te viendront présenter Les dons accoustumez) qu'en cendre il ne devienne.

Car depuis que tu vins, tousjours mon feu ardant A bouilli dans mon foye, et d'un amer mordant Espandu ça et là me donna la jaunisse :

Si bien qu'il ne iault plus, pour consumer mon corps, Que le feu destiné qu'on allumera lors Qu'Olimpe te viendra offrir son sacrifice.

Pourtant que le Destin ne me veult tant de bien Que j'emporte joyeux quelque gain aggréable, Je dy que je vous suis serviteur redevable, Et que tout ce que j'ay est vostre, et non plus mien.

Recevez donc mon Tout, et regardez combien Cest importun malheur me feroit misérable, Si je ne vous trouvoy' honeste et favorable, Humaine, gracieuse et de doux entretien.

Or puisqu'il est ainsi, je vous fay délivrance

De mon cueur, de mon Tout, et de mon espérance, Car je ne veux forcer le Destin jà vainqueur;

Et où l'arrest du ciel me seroit tant contraire, Que de n'estre receu en mon humble prière, Je suis prest de mourir en un si doux malheur.

Amour est un Démon qui tousjours se pourmeine A l'entour de mon lict sans jamais se lasser, Et pour facilement mes efforts devancer, Il tient mille amoureaux dont il est capitaine.

Il les tient tous armez avec la trousse pleine

De deux cent trets aigus pour mon cueur transpercer, Et me faire en un jour mille fois trespasser Au simple souvenir de ma trop inhumaine.

Utenhove 9 9, à bon droict Diotime 10° disoit Que ce Démon amour les autres maistrisoit, Car je sen ces mutins entrer dedans mon foye

Depuis qu'il le commande, et là, tous, rechercher Un humeur familier où il se vont cacher : Ainsi en quatre humeurs quatre malheurs j'essaye.

Or sus, mes doux Enfans, vous sçavez mon secret Et pouvez maintenant en donner asseurance ; Vous pouvez tesmoigner de ma persévérance; Sortez donc d'avec moy, or' que soit à regret.

Si quelqu'un d'entre vous se trouve estre indiscret, Qu'un autre le supporté, et que son inconstance N'empesche vostre cours, qui, aeslé d'espérance, Me servira d'autant qu'à l'Amour sert un tret.

Allez, mes doux Enfans, allez, par adventure

Vous l'esmouverez tant, qu'au tourment que j'endure J'auray à tout le moins ou la trêve ou la paix.

Allez donc asseurez, vous le pouvez bien faire, Vous estes ses enfans et elle est vostre mère, Car sans elle jamais vous n'eussiez esté faicts.

L'OLIMPE

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