‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 99 sur 113 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

A peine ay-je gaigné un désiré rivage, J'ay encore le pied plongé dedans la mer. Je voy les tourbillons tant plus se r' animer Et l'Océan mutin abbayer une rage :

Je recognois assez un malheureux présage, Toutesfois je resen de rechef allumer Au milieu de mon cueur le feu de trop aimer, Qui me rejette encor' en un prochain naufrage.

Je recognois assez que l'Amour furieux

Ne peult estre dompté d'un plus victorieux, Toutesfois je ne crain qu'en pièce il me détaille

Ainsi voit on souvent un vaillant Empereur, Ayant perdu son camp n'avoir perdu le cueur, Mais encore sanglant redonner la bataille.

JACQUES G RÉ VIN 2gS

Comme l'Aube au matin soudain se fait cognoistre Redorant nostre jour de sa belle clarté, Ainsi le plus parfaict de vostre grand' beauté Feit que soudainement Amour s'est faict mon maistre.

Mais fortune, Madame, en bas lieu m'a faict naistre, Et le ciel, déployant sa libéralité, Compagna de bon-heur vostre nativité, De biens et de vertus, qui vous font apparoistre.

Qu'espéré-je donc plus sinon un désespoir,

Puisque, faillant mon heur, ne deffault le vouloir, Et que tousjours le feu s'attize dans mon âme?

Ainsi Amour, qui eust sa naissance des cieux, Se monstre entreprenant tousjours audacieux, Et fait par un vassal aimer une grand'dame.

Vien, Jour heureux, fen de l'une et l'autre aelle Le voille obscur du silence ennuyeux, Revien, beau Jour, et d'un œil radieux Va luire au Hct ou gist Madamoiselle.

Va, Jour promis (auquel ma toute-belle Me doit donner le guerdon tant heureux De tous mes maux) va devant ses beaux yeux, Et en mon nom porte ceste nouvelle :

Cil qui pour vous tant de maux a souffert S'attend au bien que luy avez offert, Et maintenant vous somme de promesse :

Non, ce n'est pas à ceste heure qu'il fault Faillir de cueur : car d'un si doux assault Je me fay fort que demourez maistresse.

Mon navire s'en va tout chargé d'oubliance Sur une mer fascheuse, à minuict, en yver, Entre Scylle et Carybde, où pour le gouverner Mon plus grand ennemi a pris toute puissance;

A chascun aviron un penser se balance;

Qui veult et la tempeste et la mort esprouver, Contre le voile au vent ne cesse d'estriver, Humide de souspirs, de désirs, d'espérance.

Une pluye de pleurs, la nue de malheur A mouillé et lasché le voile et le cordage, Lesquels lurent tissus d'ignorance et d'erreur :

Mes deux astres jumeaux à moy ne se présentent, Et l'art et la raison dans la vague s'absentent, Si bien que je ne puis espérer le rivage.

Mon cueur impatient de vivre en liberté A ravi mon repos et, meurtrier de ma vie, Ralume un nouveau feu dont mon âme est saisie. Jusques au plus seciet de tout' sa fermeté :

Et meurtrier de soymesme il quiert une beauté, Désireux de revoir sa peine estre asservie Au plaisir d'une dame, et pour une autre amie Vivre pour tout jamais serf de la cruauté.

Voyez pour dieu, voyez ceste esclave, Madame, Et conduisez au moins l'erreur de ceste flame, Raddressant en son port un nocher esgaré :

Gardez qu'il ne périsse au gré de la fortune, X'endurez qu'il s'arreste en lieu mal asseuré, Et pensez que son bien est d'aimer au gré d'une.

Mignonne, pensez vous, pensez vous, ma mignonne, Avecque ce souzris appaiser mon courroux? Penseriez vous donc bien rendre mon mal plus doux Pourtant si vostre main une faveur me donne?

Non, car je sen tousjours l'amour qui m'esperonne, Redoublant la chaleur qui redouble entre nous, Et tant plus je me sen favorisé de vous, Tant plus ce dur Tyran me point et m'éguillonnc.

Et comme un cerf navré du dard qu'il porte au flanc Laisse escouler sa vie et sa force et son sang, En pensant éviter la mort mesme qu'il porte :

Ainsi je porte au doigt ce qui me fait penser

Cent fois à vos beaux yeux et cent fois trespasser, Plus je pense éviter le sueil de vostre porte.

La crainte, et le souci, et la jeune alégresse Vous font clocher sur l'un et sur l'autre costé, Icy est là vertu compagne de beauté, Icy est le chagrin de l'instante vieillesse :

Et moy, pour estre trop vostre esclave, Maistresse, J'ay chassé d'avec moy ma douce liberté, Je me suis rendu serf à vostre cruauté, Tout ainsi que vostre œil m'en a donné l'addressc.

Ainsi le beau neveu du roi Laomédon

Resentant la grandeur d'un plus noble brandon, Ravit au roy Grégeois la beauté d'une Hélène;

Ainsi l'on voit tousjours celuy qui est premier, Par faute de secours devenir cazanier, Et un brave soldat devenir capitaine.

Ma belle Olimpe, hélas, venez, pour secourir

Vostre pauvre Birenne101; hé! desjà l'an se passe. Que je suis, pour avoir pourchassé vostre grâce, Le prisonnier d'amour au danger de périr :

Venez me délivrer, sans craindre d'encourir

Le vouloir d'un tyran, qui cruel vous pourchasse, Venez donque, M'amour, Cimosque ne menace, Pour la mort de son fils de vous faire mourir.

Et ne doutez pourtant qu'en une estrange pleine Je vous laisse au danger, ainsi que feit Birenne Celle qui au besoing l'avoit sauvé de mort :

Le desloyal ne fut nourri de la mammelle D'une femme, mais bien d'une beste cruelle, Pour estre malheureux coulpable d'un tel tort.

Mignonne, où estes- vous? faites moy ce bon tour De remonstrer encor les soleils de ma vie; Ha bon Dieu ! je me meurs, retirez je vous prie Ce qui fait déshonneur au grand dieu Porte-jour.

Non, ne vous monstrez pas, mais pour tromper l'amour, Contentez seulement ma voix qui vous convie A me favoriser : car je n'ay point d'envie, Attendant mon malheur de faire long séjour;

Bon soir donques, mon cueur, bon soir, douce Jolière; Or sus, par sept bons soirs accordez ma prière; Faites donques oyr par sept fois vostre voix;

Pour sept que vous donrez, cinquante je veux rendre, Ainsi sous le portail d'Olimpe on peult entendre La belle nymphe Echo respondre par sept fois.

Oui veult vivre et mourir content et misérable, Qui veult cent fois le jour heureux et malheureux Essayer doucement un appast amoureux Et rendre d'un clin d'œil une playe incurable;

Oui veult sentir l'effort d'un dard inévitable, Qui veult sentir l'effect d'un poison doucereux; Celuy tant seulement vienne voir vos beaux yeux, Qu'il vienne contempler vostre grâce admirable.

Il verra deux sourcils en croissant révoltez, Où l'amour a niché le parfaict des beautez, Et sentira le feu de deux claires estoilles;

Il verra sur un front les vertus et l'honneur, Et puis il m'advoura le plus heureux sonneur D'avoir voulu chanter des beautez les plus belles.

Cruelle, qu'as tu faict? qu'as tu faict, ennemie ? 102 N'ay-je pas veu sortir un humeur de tes yeux, Esclairant et bruslant, subtil et doucereux, Qui en un mesme instant s'est saisi de ma vie?

J'en ay le sang bruslé, et la face blesmie,

J'en ay le cueur en cendre et le corps langoureux, Et comme si ce fust un mal contagieux, Il a dessus mon tout desserré sa furie.

Ainsi qu'il estoit cler, tous mes pauvres esprits En furent à l'instant facilement surpris, Ainsi qu'il estoit chault il attiza sa force,

Comme il estoit subtil il entra dans mon cueur, Puis dedans tout le corps, et or', par sa douceur, Il sert à mon martire et d'appas et d'amorce.

Chrestien 108, jettant mon œil sur l'œil de ma mignarde, Nous buvons à longs trets un humeur doucereux Qui à flots ondoyans s'escoule par nos yeux, Et jusqu'au plus profond de nos foyes se darde.

J'ay tant accoustumé, depuis qu'ell' me regarde, De prendre ce nectar sur tous délicieux, Que tout autre repas me semble estre ennuyeux Au pris de cestuy-là qu'en ses yeux elle garde :

Je ne vy d'autre chose, et d'autre je ne meurs, Je luy suis resemblant en façon et en meurs, Tout ce qui luy desplait ne me sçauroit complaire.

J'aviande ses yeux, elle nourrit les miens,

Je luy compte mes maux, elle me dit les siens, Peult-on-veoir entre amants plus plaisante misère?

Jusques au plus secret du palais de mon âme Amour s'est escoulé si cauteleusement, Qu'avec tout le plaisir de mon gentil forment Vivre me sen heureux au milieu d'une flame :

Et ce qui plus me rend vostre esclave, Madame, Se voit en la vertu qui eut premièrement De vostre aage plus doux l'entier gouvernement, Et qui, de jour en jour, plus que jamais s'enflame :

Nostre bien, nostre amour, nos désirs amoureux, Esgalez aux souspirs d'une fascheuse attante, Viennent pour renforcer l'amitié espérante :

Vivons donc constamment, ma toute désirée, Jamais paire d'amans ne furent plus heureux. Si je suis Théogène, et vous, ma Cariclée. 10*

Ma mignonne, mon cueur, ma toute désirée, Seray-je à tout jamais après vous languissant? N'auray-je point ce bien de me voir jouissant, Recevant pour mes maux une heure plus heurée?

Hélas ! vous pouvez voir ma face estre empirée, Le ruisseau de mes pleurs et le teinct palissant De mon corps demi-mort, que l'âme va laissant; Et toutesfois je n'ay ma poursuyte asseurée :

Le printemps me desplait, l'esté m'est ennuyeux : Le jour je suis pensif, la nuit je ne repose, Pensant incessamment aux rayons de vos yeux :

Et, entre ces malheurs dont je suis tormenté, J'ay seulement recours aux vers que je compose, Qui plaignent avec moy vostre grand' cruauté.

Forçant le plus secret du rocher de mon cueur, Ralumer je laissay une si douce flamme Au profond de mes os, que l'amour qui m'enflamme N'est content de se voir plus que jamais vainqueur;

Car tousjours augmentant contre moy sa fureur, Opiniastre et fier il martire mon âme, Impatiente, hélas, pour vostre amour, Madame, Seule qui maintenant lui causez sa douleur;

Et le moyen qui peult contenter d'avantage Le louable dessein de mon ferme courage. Est de me voir lié en si belle prison :

Rien ne pourra forcer le destin de ma vie

Ores que je suis vostre, et puisqu'amour me lie, Je voy bien que sur moy force lie raison.

Quel nouvel enchanteur avec son art magique A sceu si bien charmer ma raison et mes yeux, Que je vaise courant ainsi que furieux, Sans pouvoir arrester ma fuyarde Angélique?

J'oy, ce semble, sa voix qui jusqu'au cueur me pique, Se plaignant d'estre es mains de ce fier sourcilleux Qui luy fait mille maux, toutesfois je ne peux Surmonter cest Atlant' sans le cor Astolphique.

Maistresse, ta faveur me soit un cor nouveau, Pour faire esvanouir tout l'orgueil du chasteau Que ce sot a basti sur les mons de promesse.

Ainsi par ton secours si je me sen vanger, J'estimeroy tousjours ma future liesse Surpasser les plaisirs de l'amoureux Roger. 105

Pucelles, tout l'honneur du séjour Cler-montois,

S'il advient que cest œuvre entre vos mains s'addresse, Ne jugerez vous pas cruelle la maistresse, Pour qui incessamment tant de maux je reçois?

Ne jugerez- vous pas l'amour, que je conçois, Estant récompensé de travail, de destresse, Charmer trop follement ma follastre jeunesse, Et prendre son plaisir en ma piteuse voix?

Belles, jugez-le ainsi, car ainsi je le pense;

Mais s'il advient un jour que j'aye récompense, Changez d'opinion ainsi que je feray :

Jugez là gratieuse, honneste et pitoyable,

Qui aura faict un dieu d'un pauvre misérable; Car des dieux compaignon en bonheur je seray.

Las ! si ce n'est l'amour qu'est-ce donc que je sens?

Si c'est l'amour, pour Dieu, quelle chose peust-ce estre?

S'elle est bonne, comment tel mal en peult-il naistre?

Si mauvaise, dont vient que doux soyent ses torments? Si je brusle à mon gré, en vain je me deffens;

Mais si c'est malgré moy qu'un tel dieu soit mon maistre,

Comment fait-il ainsi sa grandeur apparoistre?

Peult-il tant dessus moy, veu que je n'y consens? O nepveu de Thétis, qu'estrange est ta nature !

Tu me tiens dans ta nef vogant à l'adventure

Privé de gouvernail pour au bort arriver : Tu me pais de douleurs, et en riant je pleure,

La vie me desplait et la mort en mesme heure,

Je gèle en plein esté, et je brusle en yver.

Je recognoy mon mal, je voy mon homicide Qui me suit pas à pas, et pourtant je ne veux Me deffendre de luy, car le cucur désireux M'en retient en despit de celle qui le guide;

Et tout ainsi qu'on voit un estalon sans bride, Porter à l'abandon le chevalier poureux,

. Puis deçà puis delà sur les monts périlleux Et ores sur les bors de la grand pleine humide :

Ainsi par mes désirs la raison est portée, Et la Dame se voit du vassal surmontée, Contrainte de le suivre où l'amour le conduit.

Bon dieu ! ce qui nous fait estre tels que nous sommes, Et qui nous a donné le nom entre les hommes, Par amour est contrainct suivre ce qui le fuit.

Amour depuis deux ans s'est desrobé des cieux Pour estre Forgeron; non que forger luy plaise, Mais pour me tourmenter il bastit sa fournaise Au milieu de mon cueur dont iJ est envieux.

Pour arrouser son feu, il prent l'eau de mes yeux,

Mes souspirs pour soufflets, et mes veines pour braise, Mon foye pour enclume, où il forge à son aise, Sans jamais se lasser, mille trets venimeux :

Là d'une Urne sourde il ronge ma pensée, D'un espoir il polit ma misère passée, Et à la folle attente il attache mes maux :

Qui plus est, mon D'Aurat89 ce Forgeron peu sage Dedans mon pauvre corps fait son apprentissage, Et des faultes qu'il fait j'endure les travaux.

Noyon, 106 j'ay mis le pied sur la branche amoureuse, D'où me pensant sauver, je me suis englué, Et Jà, d'un coup d'estoc que l'Amour m'a rué, Je senty à l'instant ma vie langoureuse.

Bien que je n'aye pas mon âme furieuse Ainsi qu'en eut Rolant, si me voit-on mué, Car je m'apperçoy bien de raison desnué, Et de ce qui rendoit ma vie plus heureuse.

N'est-ce pas chose estr?nge endurer pour autruy Et perte, et déshonneur, et douleur, et ennuy, Et n'avoir qu'un enfer pour toute récompence?

Noyon, garde toy bien de brancher comme moy Sur ces rameaux glueux, où il n'y a qu'esmoy: Fay toy sage, Noyon , par mon incontinence.

JACQUES G KEVIN 308

Hastif et affamé, le dixième de Mars,

Je dévoray l'amour, dont la douce viande

Se présentoit à moy, puis d'une chaleur grande

Je senty son brasier dedans mon foye espars :

J'apperceu, mon Chrestien, 103 la poincture des darts Que cest aveugle Archer incessamment desbande Dedans le cueur de ceux qu'il a faict de sa bande, Et qui le vont suyvant comme pauvres soldarts.

J'enduroy par neuf mois de ce repas estrange

Un dueil qui s'en forma, tout ainsi que se change La semence jettée en un terroir fécond,

Dont vindrent ces sonets tesmoings de ma constance ; Ainsi le grand Jupin ouvrant son large front Du repas Metien enfanta la science.

J'apperçoy tous les jours au bord de ma fenestre Deux pigeons cazaniers baisans s'énamourer. Et bec-encontrc-bec leur amour asseurer, Dont un plaisant combat à l'instant je voy naistrc ;

Lors, jaloux de leur bien, cent fois j'ay voulu estre Eschangé en pigeon, pour ne plus endurer Les divers tours d'Amour qui, pour me martirer, Fait tousjours sur mon chef sa grandeur apparoistre :

Mais avec ce vouloir j'ay désiré tousjours

Mesme eschangé en Madame, à fin que nos amours Libres des envieux, des dangers et de crainte,

Puissent trouver en l'air une plus grand' faveur, Puisque poux le guerdon de ma fidèle ardeur En terre je n'eus oncq' qu'une longue complainte.

30g POÉSIES CHOISIES

Je plaignoy mes douleurs lors que Henri second, Après avoir douze ans entretenu la guerre, Feit descendre du ciel pour le bien de sa terre L'aime paix que les dieux lui baillèrent en don;

Je plaignoy mes douleurs, et l'enfant Cupidon, Hardi plus que jamais, desseroit son tonnerre Dans mon foye, où tousjours en furetant il erre, Et encore le poil n'a frisé mon menton.

Je n'ay point veu les jours de l'an vingt et deuxième, Et si je suis desjà en mon mal plus extrême, Desseiché en ma chair, en mes nerfs et mes os,

Je ne sen plus d'humeur aux veines et artères; Toutefois au milieu de toutes mes misères, Maistresse, incesamment je chante vostre los.

Le vouloir m'esperonne, et l'amour me conduit, Plaisir me tire à soy, l'usage me transporte, L'espérance que j'ay m'amuse et réconforte, Donnant la main au cueur qu'elle a desjà séduit.

Il la prend et tousjours misérable la suit, Il recule voyant une ennemie accorte, Concupiscence règne et la raison est morte : L'un est maître du camp, l'autre pour eux s'enfuit.

La vertu et l'honneur, beauté et gentillesse,

Avec un doux parler me prindrent en leur tresse, Où lors je demouroy le captif de l'amour.

Cinq cens cinquante et huict, après milles années, Le dixième de Mars, sur la moitié du jour, J'entray où mes amours furent emprisonnées.

Libre de passions, de douleurs et d'ennuis,

Je m'alloy gouvernant sous l'erreur de jeunesse, Ne m'estant arresté au joug d'une maistresse, Alors que j'estoy homme autre que je ne suis.

Tu m'allois poursuyvant, et or' que je ne puis, Sinon ce que tu veux, Fuyarde, tu me laisse, Tu ne dressois ailleurs sinon vers moy l'addresse, Et or' que je suis tien, mauvaise, tu me fuis.

O trop injuste Amour ! 107 cruel et infidelle !

Dont vient qu'ainsi tu fais discorder nos désirs? Pourquoy prens-tu à gré la discorde immortelle?

Dessus mon desplaisir tu dresses tes plaisirs,

Tu me laisses languir en mon mal plus extrême, Et constamment aimer celle là qui ne m'aime.

Je pensoy, D'Espinay, 85 estre seul en la France Qui languist en mourant, et mourust languissant, Je me pensoy tout seul dessus l'Amour puissant Avoir chanté mon mal sans une récompanse :

Mais à ce que je voy, la flateuse espérance

Ne m'a trompé tout seul en l'amour pourchassant, Veu qu'en ton premier feu tu ne fus jouissant, Pour t'estre déclaré constant en inconstance.

Pourtant, mon d'Espinay, si tu n'has autre bien Décelant la beauté, la grâce, le maintien Et les perfections d'une dame rebelle,

Si as-tu entre tous gaigné ce poinct heureux, Que tes divins escripts t'advouront aux neveux, Poëte autant parfaict que ta maistresse est belle.

3ir POÉSIES CHOISIES

L'esprit divin, dont l'immortelle essence Premièrement vint de la main des dieux, Se voyant prest de s'envoler aux Cieux Pour à jamais y faire demeurance,

Avant sortir, comme ayant jouissance De ce qu'il a désiré pour son mieux, Prédit souvent le malheur envieux Et nous en donne une ferme asseurance.

Ainsi jadis l'amoureuse Didon

Prophétiza les flammes du brandon, Qui alluma la gent Phénicienne : 108

Ainsi a faict l'honneur des Angevins : 109 Car en mourant, par ses vers plus divins Chantant sa flamme, il a prédict la mienne.

Sa flame est morte et la mienne a pris vie, Ainsi qu'on voit l'arbrisseau renaissant Au pied du tronc qui s'en va périssant Sous le ridé de l'escorce pourrie :

Il est au Ciel hors le danger d'envie, Et je suis cy, après vous languissant, Craignant tousjours l'envieux pâlissant, Et le venin d'une langue ennemie.

Et d'autant plus il surpasse mon heur, Que par sur tous est grande ma douleur, Et mes désirs chassant si belle proye :

Mais si voulez seréner vos beaux yeux,

Vous pouvez bien me rendre autant heureux Sans que je sois envieux de sa joye.

JACQUES GRÉVJN 312

L'automne suit l'Esté, et la belle verdure Du printemps rajeuni est ensuyvant l'y ver, Tousjours sur la marine on ne voit estriver Le North contre la nef errante à l'aventure,

Nous ne voyons la Lune estre tousjours obscure; Ainsi comme un croissant on la voit arriver; Toute chose se change au gré de la nature, Et seul ce changement je ne puis esprouver :

Un an est jà passé, et l'autre recommence,

Que je suis poursuyvant la plus belle de France Sans avoir eschangé le courage et le cueur

Oui fait qu'oresnavant je ne me veux fier A celuy qui a dict, comme asseuré menteur, Qu'on n'est pas aujourdhuy ce qu'on estoit hier.

Depuis que je ne voy ma fuyarde Maistresse, Le pourtraict de sa face et son port amoureux Se vient subitement présenter à mes yeux, Et tousjours son beau nom en ma bouche s'addresse :

Je ne les puis fuir, ains comme a dict Lucresse, no. Ce mal que je nourris à tousjours -devient vieux; La playe se rentame, et l'amour furieux, Se glissant en mon cœur, rengrège ma destresse.

En vain je veux troubler les ulcères premiers A coups de nouveaux trets, et guarir les derniers Par les communs attraits des plus communes proyes :

Car le dard venimeux dont Amour me blessa, En ma chair et mes os si grand' douleur laissa, Qu'ores je ne sçauray sentir les moindres playes.

Celle-là qui jadis, alors que la jeunesse

Boûilloit dedans son cueur, d'un vouloir hazardeux Se rejetta cent fois aux combats amoureux Dont elle a rapporté marque de sa promesse,

Celle-là, Patouillet, U1 ore que la vieillesse La bannist de son bien, non le cueur désireux, Ne cesse de prescher le désir trop poureux Et le tendre vouloir de ma jeune Maistresse.

Elle luy dit : M'amie, estrangez vostre cueur, M'amie, estrangez- vous de ce jeune mocqueur, Et ne suyvez ainsi sa volonté charnelle.

Et voylà, Patouillet, où maintenant j'en suis: Elle en démolit plus que bastir je n'en puis, Et je croy que pour aultre ell' se fait macquerelle.

LA GELODACRYE

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