ACTE PREMIER
LA BELLEUSE
Eh! parbleu! c'est si amusant ce pouvoir que nous avons sur les autres...
LE DOCTEUR RIC H ON
Oh ! ce pouvoir...
LA BELLEUSE
Rifn que notre titre nous le donne... Vous en doutez?... Il n'y a pas d'être humain qui, sachant notre qualité, ne se sente troublé si nous le regardons avec quelque insistance. Faites l'expérience à table, au théâtre, où vous voudrez. Fixez un de vos amis, bien portant... Dites-lui d'un certain air: « Vous portez-vous bien, un tel? » II se troublera, et son : (a Oui » sera déjà plein d'anxiété. Il vous suppliera de lui dire ce que vous avez remarqué. Répondez ceci : « Rien, je vous trouvais un peu... Le cœur fonctionne bien, chez vous? » Et vous aurez le lendemain, dans votre cabinet, la visite de votre ami qui n'aura pas dormi, et qui viendra, avec la naïveté de tous les malades, vous demander de lui faire un cœur tout neuf à la place du sien.
Il rit.
Cela arrive-t-il en province, monsieurRichon ?
LE DOCTEUR RICHON
Oh! en province, c'est bien différent, vous savez... on aime son art pour lui-même... Et puis, on est un peu l'ami de ses clients... à Ebreville, presque tous ceux qui me saluent dans les rues, je les ai aidés à venir au monde; j'ai assisté à leur mariago, et j'ai vu mourir leurs parents.,;,
LA BELLEUSE
Vous perdez beaucoup de malades ?
LE DOCTEUR RI GIF ON
Pas plus qu'on n'en perd à Paris, monsieur... Sans
doute je ne suis pas un savant, mais j'en ai tant vu que je commence à les connaître un peu...
MORIENVAL
Enfin, vous êtes content?
LE DOCTEUR RICHON
Ma foi... j'ose à peine l'avouer ici... Je suis fier d'être médecin... J'éprouve un plaisir toujours très vif lorsque, après être entré dans une chambre de malade et y avoir trouvé tout le monde en larmes, j'en sors en laissant les parents et le sujet avec un peu d'espérance. Car, vous le savez, le médecin guérit rarement, soulage quelquefois, mais console toujours... Les clients...
LA BELLEUSE
Ah! les clients!... Pour le gré qu'ils vous savent lorsqu'on s'occupe d'eux...
LE DOCTEUR RICIION.
Evidemment... Ils sont souvent ingrats.
LA BELLEUSE
Souvent!... Toujours, vous voulez dire.
LE DOCTEUR RICHON
Moi, je les divise en deux classes : d'abord, ceux que
je soigne gratuitement, parce que cela me fait plaisir;
ensuite, ceux qui me paient. Si je leur réclamais encore
aux uns et aux autres de la reconnaissance, ce serait
jcomme si je demandais à être payé deux fois, Et puis...
mes clients... Je veux d'abord leur plaire, ça les aide à
guérir...
LA BELLEUSE, a Morienval.
Il est d'une école antique.
LE DOCTEUR RICHON, QUI u'u pos bien entcndu.
Je suis sorti de l'école de Gaen...