ACTE PREMIER
MADAME VAGRET.
C'est bon... c'est bon... En tout, neuf, n'est-ce pas?
BE RTHA.
Neuf.
MADAME VAGRET.
Neuf!... Avoir neuf personnes à dîner et ne pas savoir exactement à quelle heure elles arriveront... Voilà ce qu'il y a de plus ennuyant dans ces dîners de fin de session que nous sommes forcés de donner en l'honneur de M. le président des assises... On dîne après l'audience!... Après l'audience! Allons! Attendons le bon plaisir de ces messieurs... {Un soupir.) Eh bien! mon enfant?
BERTHA
Maman ?
MADAME VAGRET.
Est-ce que tu as encore envie d'épouser un magistrat?
BERTHA, avec conviction. Oh! non!
MADAME VAGRET.
Quand je pense qu'il y a deux ans, tu avais cette idéelà!
BERTHA
Je ne l'ai plus.
MADAME VAGRET.
Reparde-nous!... Voilà ton père... procureur de la République — dans un tribunal de 3*= classe, c'est vrai — parce qu'il n'cstj^as intrigant, parce qu'il n'a jamais su mettre la politique de son côté... Et pourtant c'est un homme de valeur, il n'y a pas à dire!... Voilà un magistrat qui, depuis qu'il occupe le siège du ministère public, a obtenu trois perpétuités! Dans un pays comme celui-ci, où les .iffniros sont d'une rareté désespérante! Ce n'est donc pa? joli?... .le sais bien qu'il vient d'avoir deux acqnitlemonls dans la session qui finit aujourd'hui. D'accorrl. Mnis c'est de la malechance... Et pour défendre la
èoe LA ROBE ROUGE
Société comme il le fait, combien gagne-t-il? Le si.is-tu seulement?
BERTUA.
Oh! oui, je le sais. Tu me l'as dit bien souvent, mère.
MADAME VAGRET.
Je te le répète encore une fois. En comptant la retenue pour la retraite, il gagne en tout et pour tout trois cent quatre-vingt-quinze francs quatre-vingt-trois centimes par mois... Et il arrive qu'on se voit forcé de donner un dîner ! de neuf couverts pour recevoir M. le conseiller, président des assises... Tout est-il bien prêt au moins ? Voyons... Ma Revue des Deux-mondes est là?... Oui... Mon fauteuil est-il bien placé? {Fdle s'itislalle.) Oui... [Mimant et saluant.) « Monsieur le président, prenez place, je vous prie... » Ça ira comme ça, j'espère... Et M. Dufour, qui était simple juge en même temps que nous à Casteluaudary, est aujourd'liui président de 2e classe à Douai après avoir seulement passé par Brest !...
BERTHA
Vraiment ?
MADAME VAGRET, allant chercher un livre sur la cheminée. Regarde l'annuaire.
BEBTHA.
Je m'en rapporte à toi. ' '
MADAME VAGRET.
Tu peux!... L'Annuaire de la Magistrature, je le sais par cœur...
BERTHA
Mais puisque père va recevoir d'un jour à l'autre sa nomination de conseiller.
MADAME VAGRET.
Voilà longtemps qu'il l'attend, sa nomination de conseiller.