‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 292 sur 311 · ACTE TROlSIEiAlE · texte numérisé non relu

ACTE TROlSIEiAlE

C'est ce succès-là qui m'effraie.

MADAME VAGRET.

Qui t'effraie?

VAGRET.

Oui, j'ai peur.

MADAME VAGRET.

Peur de quoi?

VAGRET.

D'avoir été trop loin.

MADAME VAGRET.

Trop loin!... Est-ce qu'il ne mérite pas dix fois la mort, cet assassin ?

VAGRET, après un silence.

Tu es bien certaine, toi, qu'il est un assassin ?

MADAME VAGRET.

Oui.

VAGRET, à voix busse,

Eii bien... moi...

MADAME VAGRET.

Toi?

VAGRET.

Moi, je n'en sais plus rien.

Mon Dieu !...

VAGRET.

Oui, il s'est produit en moi, au cours de mon réquisitoire, une chose effrayante... Pendant que moi, ministère public, moi, accusateur officiel, j'exerçais ma fonction, un autre moi-même examinait la cause avec sang-froid ; une voix intérieure me reprochait ma violence et me glissait dans l'esprit un doute qui a grandi... Il s'est livré dans nionàmc une lutte douloureuse, et grave, éternelle... et si j'ai eu, en terminant, cette émotioe dont parlait le président, ei j'ai demandé la peine avec cette yoix éteinte,

c'est que j'étais à bout de forces, c'est que dans ce combat, ma conscience était sur le point de l'emporter. Je me suis hâté de terminer, parce que j'avais peur que sa voix n'éclatât malgré moi... Lorsque j'ai vu que l'avocat restait assis et ne prenait pas la parole pour dire les choses que j'aurais voulu qu'il dit au jury... alors, j'ai vraiment eu peur de moi-même, peur de mes actes, de mes paroles, de leurs épouvantables conséquences et j'ai voulu gagner du temps...

MADAME VAGRET.

Mais, mon ami, toi, tu as fait ton devoir; l'avocat n'a pas fait 1© sien : cela ne -te regard,e pas. ^ j,

Toujours la même réponse... Si j'étais un honnête homme, tout à l'heure, à la reprise de l'audience, je dirais au jury le doute qui m'étreint ; je lui ferais connaître comment il s'est levé en moi... J'appellerais son attention sur un point que je lui ai caché volontairement parce que je croyais que le défenseur le lui signalerait.

MADAME VAGRET.

Tu comprends, mon cher ami, combien je respecte tes scrupules, mais permets-moi de te dire tout de même que ce n'est pas toi qui auras déclaré Etchepare coupable ou nonVcèsera le jury... Si quelqu'un doit être troublé, c'est M° Plaçât, ce n'est pas toiî,

VAGRET.

Moi, je devrais représenter la Justice '^

B.AM E...YA-GftET.

Voilà un accusé qui t'arrive avec des condamnations antérieures, avec tout un ensemble écrasant de circonstances établissant sa culpabilité. Il est défendu par qui ? Par un maître du barreau, renommé pour sa conscience autant que pour son habileté et son talent oratoire. Tu exposes les faits au jury. Si le jury te donne raison, je

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