ACTE TROISIEME
ne vois pas en quoi ta responsabilité de magistrat est engagée.
VAGRET.
Celle du magistrat, je ne sais. Celle de l'homme, certainement... Non ! je n'ai pas le droit de me taire ; je n'en ai pas le droit... Je te dis qu'il y a dans cette affaire une suite de circonstances dont personne n'a parlé et qui est de nature à me faire croire à l'innocence de l'accusé...
MADAME VAGRET.
Mais... ces circonstances, comment les as-tu ignorées jusqu'ici ?
VAGRET, la tête basse.
Crois-tu donc que J^e^IejLaLe- ignorées ?... Vais-je oser tout te dire, mon Dieu I... Je ne voudrais pas que nul souffrit par ma faute... Eh bien!... Oh! que j'ai honte à avouer cela, à le dire tout haut, après me l'être avoué à moi-même ! Eh bien I en étudiant ce dossier, je m'étais tellement mis dans la tête, d'avance, qu'Etchepare était un criminel, que lorsqu'un argument en sa faveur se présentait à mon esprit, je le rejetais loin de moi, en haussant lus épaules... Sur les faits dont je te parle et d'où est né mon doute... j'ai d'abord cherché uniquement à me prouver que ces faits étaient faux, prenant dans les dépositions des témoins seulement ce qui pouvait en combattre l'exactitude, repoussant tout le reste, avec une effroyable naïveté dans la mauvaise foi... Et à la fin, pour dissiper mes derniers scrupules, je me suis dit comme toi : « C'est l'affaire de la défense et non la mienne !... » Ecoute et vois jusqu'à quel point l'exercice de la profes- {', sion de magistrat nous déforme, nous rend injustes et [' cruels; j'ai eu, moi... j'ai cu un mouvement de joie d'abord lorsque j'ai vu que le président, dans son interrogatoire, laissait dans"romB"ré^Tensemble de ces petits faits. Ça, c'est le métier ! tu entends, le métier! Ah! pauvres êtres que nous sommes! les Dauvrcs êtres I
MADAME VAGRET.
Peut-être que le jury ne condamnera pas?
Il condamnera.
MADAME VAGRET.
Ou qu'il accordera des circonstances atténuantes.
VAGRET.
Non. Je l'ai trop adjuré de les refuser... Ai-je été assez ardent, mon Dieu I assez violent?...
MADAME VAGRET.
C'est vrai... Pourquoi as-tu développé ta thèse avec tant de passion ?
VAGRET.
Ah! pourquoi! pourquoi ! Longtemps avant l'audience, il était si bien entendu pour tout le monde que l'accusé était le coupable 1... Et puis, m'avait-on assez monté la tète, m'avait-on assez grise ! J'étais le porte-parole de l'humanité, je devais rassurer les campagnes, rendre la paix aux familles, que sais-je encore! Alors moi, j'ai senti qu'il fallait me montrer à la hauteur du rôle qui m'était confié. Mon premier réquisitoire avait été relativement modéré... Mais lorsque J'ai vu le célèbre avocat faire pleurer les jurés, je me suis cru perdu; j'ai senti que l'accusation m'échappait. Contrairement cà mes habitudes, j'ai répliqué. Lorsque je me suis levé de nouveau, j'étais comme un combattant qui vient d^'entrevoir la défaite et qui lutte avec désespoir- A partir de ce moment-là, Etchepare n'existait plus pour ainsi dire. Je. n'avais plus le souci de défendre la société ou de soutenir l'accusation, je luttais contre l'avocat; c'était un tournoi d'orateurs, un concours dé comédiens; il me'Tallait en sortir vainqueur à tout prix. Il me fallait convaincre le jury, le reprendre, lui arracher les- dejjx^«jgm » du verçR^t. Il ne s'agissait plus d'Etcheparc, jt. te dis ; il s'agissaitj.e moi, de ma