ACTE DEUXIEME
PIERRE
Tu me rends malheureux.
CHARLOTTE, triomphante.
Et puis, quand même, qu'est-ce que je t'avais dit?
PIERRE
Qu'est-ce que tu m'avais dit ?
CHARLOTTE
Tu y croiras, maintenant, aux pressentiments.
PIERRE
Quels pressentiments ?
Je ne t'ai pas prévenu que, si tu t'entêtais à me conduire à Fontainebleau, il arriverait malheur à un de nous trois?
PIERRE
Et il m'est arrivé malheur?
CHARLOTTE
Je ne sais pas, moi! C'est toi qui le dis. {Un temps.) Mais ce n'est pas vrai.
PIERRE
Hélas, ma pauvre enfant! tu as déjà avoué deux fois sans t'en apercevoir I
CHARLOTTE
Écoute, mon chéri! mon chéri! Je vais tout te raconter depuis le commencement. Seulement, tu me pardonneras, tu le promets ?... C'était en jouant.
PIERRE
Puisqu'il est entendu et certain d'avance que je te pardonnerai, ne me raconte rien, va. J'ai peur de ton récit; contente-toi de nier. Je pourrai faire semblant de te croire, ce sera moins humiliant.
CHARLOTTE
Tu pourrais me pardonner, parce que tout ce qui s'est
passé, ça s'est passé en jouant. Tu ne veux pas que je te raconte. Tu comprendrais. 11 m'a tant fait rire. 11 était si drôle. Il imitait si bien le clieuiin de fer...
PIERRE
Voilà!... il sait imiter le chemin de fer, lui! On ne peut pas prévoir tout ce qui peut séduire une femme. Et il y a peut-être encore de> jeunes gens de vingt ans qui apprennent la chanson de Fortunio !
Il va pour sortir.
CHARLOTTE
Tu t'en vas ?
PIERRE
Cela vaut mieux.
CHARLOTTE
Tu pourrais bien me parler...
PIERRE
Je serai mieux dans la rue.
CHARLOTTE
Ohl je sais! Je sais que tu es bien partout, excepté avec moi... Avec moi, tu es malheureux, tu souffres?... Eh bien, va-t'en 1
PIERRE
Dehors, en effet, j'ai des moments de répit. Mais ils sont courts, parce que je suis comme un prisonnier échappé qui sait qu'on le reprendra le soir même.
CHARLOTTE
Qu'est-ce qui te force à rentrer dans ta prison?
PIERRE
Si tu crois que je ne songe jamais à ne plus revenir ? Il m'est arrivé d'attendre à la porte l'heure du dîner. Je finis par monter, et, le plus souvent, le lendemain j'arrive à mon travail avec des yeux pas encore séchés et un reste de soupirs dans la poitrine.